CXXIII

Sur divers incidents survenus en mer et divers griefs élevés à

l'occasion de l'exercice du droit de visite pour l'abolition de la

traite des nègres.

--Chambre des députés.--Séances des 19 et 20 mai 1842.--

Dans la discussion du budget du ministère des affaires étrangères pour

1843, M. Billault attaqua le cabinet sur divers incidents suscités par

l'exercice du droit de visite, entre autres sur les affaires des

navires _le Marabout_, _la Sénégambie_, _la Noémi-Marie_. MM. Mauguin,

Thiers et Berryer prirent part au débat. Je leur répondis dans les

séances des 19 et 20 mai en expliquant les faits et la conduite du

cabinet.

M. GUIZOT, _en réponse à M. Billault_.--Messieurs, je veux dès l'abord

rassurer complétement l'honorable préopinant. J'éviterai toute parole

ambiguë, toute explication douteuse; je serai aussi catégorique qu'il

en a exprimé le désir.

Il a parlé de la méfiance que lui inspire la politique générale du

cabinet. J'accepte sa méfiance et je la trouve très-naturelle, car si

l'honorable préopinant était aux affaires, je ressentirais une aussi

profonde méfiance. (_Rire général et réclamations à gauche._)

Notre méfiance réciproque, messieurs, c'est la dissidence même de nos

opinions; c'est ce qui fait que nous sommes les uns gouvernement, les

autres opposition; aucun de nous n'a le droit de s'en choquer; et pour

mon compte, je ne me choque en aucune façon de l'expression dont s'est

servi l'honorable membre.

J'entre dans la question même.

L'honorable préopinant a parlé d'abord des abus auxquels a donné lieu

l'exercice du droit de visite, et il a dit que j'avais regardé

l'affaire du _Marabout_ comme le seul abus qui eût été commis depuis

onze ans. L'honorable préopinant s'est trompé; jamais je n'ai dit une

telle chose, et je ne pouvais pas la dire. J'ai dit que _le Marabout_

était le premier exemple d'un bâtiment français arrêté et conduit

devant les tribunaux par un croiseur anglais; mais je n'ai pas dit, je

ne pouvais pas dire que ce fût le premier abus auquel le droit de

visite eût donné lieu, car j'avais eu moi-même, pendant mon ambassade

à Londres, à réclamer contre des abus pareils, et j'avais

effectivement réclamé, comme la Chambre le verra.

J'ai pu dire et j'ai dit que les abus n'avaient pas été aussi

nombreux, aussi énormes qu'on l'avait plusieurs fois affirmé; mais je

n'ai eu garde de dire que l'affaire du _Marabout_ eût été la première

et la seule de ce genre.

Pour en finir sur-le-champ de cette affaire-là, l'honorable préopinant

sait mieux que personne, car j'ai eu l'honneur de lui en parler dans

l'intérêt des propriétaires du _Marabout_, dont il est l'avocat,

l'honorable préopinant sait mieux que personne, dis-je, que j'ai

réclamé et que je réclame vivement auprès du gouvernement anglais,

soit pour l'indemnité allouée à l'armateur, soit contre les excès

commis dans l'arrestation du bâtiment. J'ai réclamé l'exécution du

jugement, pour lequel, du reste, les délais ne sont pas encore

expirés; j'ai réclamé contre la conduite du capitaine qui commandait

le croiseur anglais, contre celle de plusieurs hommes de son

équipage, et mes réclamations ont été vives et précises, comme elles

devaient l'être.

Après l'affaire du _Marabout_, l'honorable préopinant a parlé de celle

de _la Sénégambie_.

Messieurs, j'ai, dans cette occasion, comme dans tout le cours de ce

débat, un malheur singulier; je suis appelé à soutenir des faits qui

me sont complétement étrangers, qui n'ont pas eu lieu sous mon

administration, qui ne tiennent point à mes actes. L'affaire de _la

Sénégambie_ est dans ce cas; elle a eu lieu en 1839. Vous avez entendu

à cette tribune, en 1840, l'honorable président du 1er mars la

raconter, l'expliquer, montrer à la Chambre qu'il ne s'agissait

nullement là des traités de 1831 et de 1833, qui n'y étaient point

applicables. Je ne remettrai pas sous les yeux de la Chambre cette

discussion; l'honorable M. Thiers ne retirerait certainement pas les

paroles qu'il a prononcées; mais j'ai besoin que la Chambre connaisse

bien la doctrine explicitement soutenue à cet égard par M. Thiers,

comme chef du département des affaires étrangères; doctrine que je

n'ai fait que continuer, et qui n'a pas été de mon invention, de même

que le fait n'était pas mon fait.

Je reçus à Londres, de l'honorable président du 1er mars, l'ordre de

réclamer à l'occasion de l'affaire de _la Sénégambie_. Je m'en

acquittai, et j'en rendis compte dans des termes que je demande à la

Chambre la permission de lui lire.

«Londres, 6 juillet 1840.

«Monsieur le président du conseil,

«J'ai entretenu lord Palmerston de l'affaire du bâtiment _la

Sénégambie_ saisi et condamné à Sierra-Leone comme soupçonné de se

livrer à la traite des noirs. Je lui ai soigneusement expliqué toutes

les circonstances de l'opération dont ce bâtiment était chargé, et les

clauses du marché conclu entre l'administration de la marine et les

armateurs. Je ne saurais dissimuler à Votre Excellence que, par leur

nature même, une telle opération et de tels marchés exciteront

toujours dans ce pays-ci de vives alarmes, et mettront le gouvernement

du roi dans de graves embarras. Tout le monde est porté à croire que,

malgré leur engagement pour un service militaire et temporaire,

précédé d'un affranchissement formel, des noirs ainsi achetés sur la

côte d'Afrique, probablement aux chefs des tribus du pays, sont des

hommes que ces chefs ont fait esclaves pour les vendre, et qui sont

enlevés violemment à leur famille et à leur patrie, comme cela

arriverait pour la traite réelle et ordinaire. La différence de leur

condition et de leur destination après l'achat ne paraît point effacer

le vice de leur origine, et si l'on fait de ces hommes, dès qu'on les

possède, des affranchis et des soldats, on a commencé par en faire des

esclaves. Ce n'est pas au moment où le Parlement vient de repousser

l'introduction des _hill coolies_ dans l'île Maurice, comme engagés à

temps et pour un travail libre, qu'on peut prétendre à continuer, sans

les plus fortes réclamations, des opérations analogues à celle dont

_la Sénégambie_ était chargée, et je crois de mon devoir d'informer

Votre Excellence que si l'administration de la marine persiste à

employer ce moyen pour le recrutement des bataillons noirs dans nos

colonies, on le considérera toujours ici comme une variété de la

traite, et de là naîtront entre la France et l'Angleterre des plaintes

et des contestations continuelles.

«Je n'en ai pas moins fortement représenté à lord Palmerston ce qu'il

y a eu de violent et de contraire au droit des gens dans les procédés

dont _la Sénégambie_ a été l'objet, soit de la part du croiseur

anglais _le Saracen_, soit à Sierra-Leone même. J'ai fait valoir la

confiance dans laquelle les armateurs et l'équipage de _la Sénégambie_

devaient être, quant à la légalité de l'opération qu'ils

poursuivaient. Je n'ai pas élevé la question du droit de juridiction,

exercé par un tribunal anglais sur un bâtiment français, comme

soupçonné de se livrer à la traite. L'administration de la marine

reconnaît elle-même, dans les documents qui m'ont été communiqués par

Votre Excellence, qu'aux termes des traités cette question ne serait

probablement pas résolue en notre faveur. Mais j'ai soutenu que,

d'après les circonstances particulières de l'affaire et les exemples

antérieurs, il était impossible d'admettre que _la Sénégambie_ dût

être considérée comme un bâtiment négrier, et que, dès lors, tous les

actes commis à son égard étaient irréguliers, blessants pour notre

dignité et contraires à nos droits. Enfin, je me suis élevé contre le

jugement rendu, dit-on, à l'égard de l'équipage, et j'ai demandé que

le gouvernement anglais donnât des ordres pour en arrêter l'exécution.

«En insistant fortement, et à plusieurs reprises, sur le vice radical

et le péril continuel de l'opération confiée à _la Sénégambie_, lord

Palmerston a reconnu l'irrégularité et la violence des faits que je

lui signalais. Il m'a promis que des ordres seraient immédiatement

donnés pour arrêter les suites du jugement rendu contre l'équipage. Il

m'a dit, du reste, que les renseignements qu'il avait reçus à cet

égard n'étaient pas conformes à ceux dont je lui parlais, et qu'il

n'avait jamais été question ni de mise au secret, ni de travaux

forcés, ni de transport à Botany-Bay, mais seulement d'un

emprisonnement d'un mois. Enfin, il m'a demandé des détails précis sur

les précédents semblables au voyage de _la Sénégambie_ que j'avais

allégués d'après le _post-scriptum_ de la lettre adressée le 4 juin

dernier à V. Exc. par M. le ministre de la marine, précédents qui

n'avaient excité de la part des autorités anglaises, sur la côte

d'Afrique, aucune réclamation. Je n'ai pu donner ces détails, car M.

le ministre de la marine s'est borné à une affirmation générale. Je

prie V. Exc. de vouloir bien lui demander l'indication précise, avec

les noms et les dates, des voyages précédemment exécutés par des

bâtiments français dans un but pareil à celui de _la Sénégambie_.

J'aurai besoin d'être armé de ces faits quand je reprendrai avec lord

Palmerston la conversation à cet égard.

«En attendant, j'ai l'honneur de transmettre à V. Exc. la promesse qui

m'a été faite par lord Palmerston, que des ordres seraient donnés pour

arrêter les suites de cette affaire, et je la prie d'agréer, etc.»

Je mets cette lettre sous les yeux de la Chambre, pour plusieurs

raisons; d'abord, il faut que la Chambre sente toute la gravité des

opérations pareilles à celles dont _la Sénégambie_ a été chargée, et

voie dans quels embarras, dans quelles fâcheuses apparences elles

peuvent jeter le gouvernement du roi.

Je désire, en outre, que la Chambre sache avec quelle exactitude j'ai

exécuté les instructions qui m'étaient données, avec quelle insistance

j'ai réclamé et obtenu en partie, autant que cela se pouvait, dans

l'état de l'affaire, le redressement des abus dont nous avions eu à

souffrir.

Enfin, j'ai besoin de mettre pleinement en lumière les principes qui

président, sur de telles questions, à la conduite de l'administration

française, et qui, dans une autre enceinte, ont déterminé mon langage.

Le 29 juin 1840, l'honorable M. Thiers écrivait à M. le ministre de la

marine, au sujet de l'affaire de _la Sénégambie_.

«..... Je reconnais qu'il y a eu dans la conduite des autorités

anglaises dans la Gambie des procédés qui étaient de nature à

légitimer nos plaintes. J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une

lettre que j'ai adressée, le 11 de ce mois, à l'ambassadeur de Sa

Majesté à Londres. Vous verrez que je l'ai invité à faire de sérieuses

représentations au gouvernement britannique sur l'excessive rigueur

des traitements auxquels avait été soumis, avant le jugement,

l'équipage de _la Sénégambie_; mais je dois ajouter que, quels que

soient les torts des autorités anglaises dans cette affaire, ce grief

ne nous donne pas le droit d'attaquer la légalité du jugement. En

effet, si la saisie de _la Sénégambie_ a pu avoir lieu, comme cela est

hors de doute, en vertu des lois anglaises, et sans que nous soyons

fondés à prétendre que les conventions de 1831 et 1833 sur la traite

aient été enfreintes, la cour de l'amirauté de Sierra-Leone a été

régulièrement saisie; et il me paraît de toute impossibilité

d'attaquer la validité de la décision qu'elle a prononcée.»

La Chambre voit qu'il m'était impossible de tenir un autre langage, et

que, sur la question de droit, tout aussi bien que sur les procédés

dont nous avons eu à souffrir, j'ai fidèlement accompli les

instructions que j'avais reçues.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 193 / 219 题