SÉBASTIANI.»

L'honorable comte Molé, comme il vient de le dire lui-même à la

Chambre, ne répondit rien à cette communication. Le cabinet qu'il

présidait dura encore, si je ne me trompe, deux ou trois mois après la

lettre du général Sébastiani, après le protocole, qui lui avait été

envoyé, après la proposition faite au nom de la France et de

l'Angleterre aux trois puissances du Nord. Je n'ai trouvé au ministère

des affaires étrangères, ni à l'ambassade de Londres, aucune réponse

faite à ce sujet.

La Chambre me permettra de faire ici une réflexion qui s'applique à

tout le monde, qui est vraie pour et contre tout le monde.

Ce n'est pas simplement au dernier moment, ce n'est pas seulement le

jour où l'on signe un traité qu'on s'engage; il n'y a personne qui ne

sache, et M. le comte Molé sait mieux que personne, qu'on s'engage,

dans le cours d'une négociation, soit par ses paroles, soit par son

silence; le silence aussi peut être une adhésion; il est de la

loyauté, il est de la prudence, quand on n'adhère pas, quand on veut

refuser ou seulement objecter, d'avertir les personnes et les

puissances avec lesquelles on traite, qu'en effet on n'adopte pas,

qu'on a objection, qu'on n'acceptera pas ce qui est proposé. Le cours

entier d'une négociation importe comme sa fin: c'est par les

différents actes qui la constituent, par le silence comme par les

paroles, qu'on manifeste sa pensée, et qu'on oblige soi-même et son

pays.

Certes, il était naturel que le plénipotentiaire anglais et les

plénipotentiaires des puissances du Nord qui avaient reçu cette

proposition au nom de la France comme de l'Angleterre, et qui ne

voyaient arriver, pas plus de la part de la France que de la part de

l'Angleterre, aucun refus, aucune objection, qui probablement

ignoraient les réserves que M. le général Sébastiani avait faites et

que je ne doute pas qu'il ait faites, mais dont il n'existe aucune

trace écrite ni dans le protocole, ni dans aucune pièce de la

négociation, il était naturel, dis-je, et j'ajouterai, il était

inévitable que ces plénipotentiaires crussent la France engagée par

les propositions faites en son nom. Et ce qui a été vrai du cabinet du

15 avril l'a été également des cabinets suivants. La proposition faite

en 1838, au nom de la France comme de l'Angleterre, aux trois grandes

puissances du Nord, d'un traité écrit et rédigé en articles, n'était

pas une proposition vague; c'était un ensemble complet de dispositions

précises. Or, depuis le 12 décembre 1838 jusqu'à la fin de juillet

1840, époque à laquelle je me suis trouvé chargé de cette négociation,

aucune objection, aucune observation, à ma connaissance, sur ce projet

de traité, n'a été faite ni à l'Angleterre, ni aux trois puissances

auxquelles il avait été proposé.

Que la Chambre donc veuille bien considérer dans quelle situation je

me suis trouvé à Londres en juillet 1840, quand on m'a appelé à

reprendre la négociation. Et je prie la Chambre de bien remarquer mes

paroles, parce que je les pèse consciencieusement. J'ai été appelé à

entendre la réponse que les trois puissances du Nord adressaient aux

propositions qui leur avaient été faites deux ans auparavant par la

France et l'Angleterre de concert.

J'ai en effet entendu cette réponse. L'une des puissances demandait

que l'extension donnée aux zones fût réduite; c'était la Russie. Sa

proposition fut examinée et la réduction demandée par elle dans

l'extension des zones proposées en 1838 eut lieu. La côte

septentrionale des États-Unis fut exclue du droit de visite.

C'est dans cet état, messieurs, que j'ai trouvé l'affaire. Je n'hésite

pas à le dire, j'ai tenu le gouvernement français pour moralement

engagé; je dis moralement engagé: il est parfaitement vrai qu'il ne

l'était pas rigoureusement, qu'il pouvait refuser de signer le traité.

Je n'ai pas cru qu'avec de tels antécédents, cela fût de mon devoir,

ni de l'honneur de la France et de son gouvernement.

Quand la discussion du fond recommencera, ce qui, à mon avis, ne peut

avoir lieu aujourd'hui et dans l'état actuel de l'affaire, je

n'hésiterai pas, soit à l'une, soit à l'autre tribune, à dire toute ma

pensée. Le seul fait que je tienne à mettre bien en lumière

aujourd'hui, puisqu'on vient de m'y obliger, et quoique je me sois

jusqu'à ce jour abstenu d'en parler, ce fait, c'est que j'ai cru la

France moralement engagée; j'ai cru que cet engagement résultait de

toutes les négociations conduites par tous les cabinets successifs

pour étendre les conventions de 1831 et 1833 à toutes les puissances

de l'Europe.

Voilà, sur la question du passé, tout ce que je veux dire. Je reprends

la situation au point où elle est aujourd'hui, et maintenant c'est à

l'honorable M. de Boissy, et en très-peu de mots, que je dois

répondre.

Je croyais, je l'avoue, lui avoir répondu dans l'une de vos dernières

séances. Qu'est-il arrivé depuis cette séance? Quels faits nouveaux

sont survenus? Quels actes nouveaux ai-je à discuter ou à soutenir?

Évidemment aucun. La situation, quant au traité de décembre 1841, est

maintenant ce qu'elle était lorsque vous l'avez discutée dans cette

enceinte.

Je n'ai donc, quant à moi, rien à ajouter ni à changer à ce que j'en

ai dit alors à la Chambre; mais je suis tout prêt à le répéter et de

la façon la plus nette, la plus convaincante pour l'honorable M. de

Boissy lui-même: la ratification actuelle du traité du 20 décembre

1841 a été positivement refusée; en même temps aucun engagement n'a

été pris, ni direct, ni indirect, de ratifier purement et simplement

ce traité à aucune époque quelconque. (_Très-bien!_)

Maintenant on a dit, non pas dans cette enceinte, mais ailleurs: C'est

la présence des Chambres qui a empêché, qui empêche encore la

ratification du traité; quand les Chambres seront éloignées, le traité

sera ratifié. Messieurs, je serais tenté de prendre ces paroles pour

une injure à mon bon sens. Croyez-vous que ce soit la présence

matérielle des Chambres, le fait d'un certain nombre de pairs ou de

députés présents dans cette enceinte ou dans une autre, qui détermine

en ceci la conduite du gouvernement, et que le jour où vous vous serez

éloignés, où ces portes seront fermées, où aucune voix ne retentira

plus dans cette enceinte, ce jour-là le gouvernement se regardera

comme libre de faire tout ce qu'il croira pouvoir? Non, messieurs, ce

n'est point votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est

votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement

et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'aujourd'hui.

(_Très-bien!_)

Messieurs, j'ai l'honneur d'être de ceux qui ont accepté sincèrement

mon pays libre, son gouvernement libre; quand même il m'arriverait de

penser, ce qui m'est arrivé plus d'une fois, que mon pays se trompe,

par exagération, par entraînement, faute d'être bien informé, quand

même, dis-je, cela m'arriverait, je n'en ai pas moins sincèrement et

sérieusement accepté sa liberté, c'est-à-dire son influence dans ses

affaires, la part d'action qui appartient à son jugement sur la

conduite de son gouvernement.

Messieurs, que vous soyez absents, ou que vous soyez présents, tenez

pour certain que l'influence de votre opinion, de votre sentiment, de

votre voeu, est et sera la même. (_Très-bien!_)

Pour mon compte personnel, j'ai eu et j'ai encore ici deux grands

devoirs à remplir: mon premier devoir, c'est de maintenir dans leur

plénitude, dans leur liberté, les prérogatives de la couronne; ce

serait un crime de ma part, de venir ici engager les prérogatives de

la couronne avant qu'elle ait agi, devenir abdiquer, aux pieds de la

tribune, son droit de faire ou de ne pas faire, selon son jugement,

dans les matières qui lui sont réservées. J'ai maintenu, j'ai soutenu

la liberté des prérogatives de la couronne en fait de ratification, au

milieu des plus difficiles débats; je le ferai également aujourd'hui.

Mon autre devoir, c'est de respecter, c'est d'assurer la juste

influence des Chambres et de l'opinion de mon pays sur la conduite et

les actes du gouvernement. Je ne manquerai pas plus à ce devoir qu'à

l'autre. Quand j'ai eu l'honneur de conseiller à la couronne le refus

de la ratification du traité, j'ai déféré au sentiment, au voeu

manifesté par les Chambres. J'ai rempli ainsi, au même moment, mon

double devoir: j'ai respecté et maintenu les prérogatives du trône;

j'ai respecté, dans le gouvernement de mon pays, le sentiment des

Chambres et du pays lui-même.

La conduite que j'ai tenue, il y a deux mois, dans des circonstances

difficiles, je la tiendrai également quand ces portes seront fermées

et que la session sera close. Dans l'état actuel des faits, dans la

disposition actuelle des esprits, je croirais manquer à mon devoir

envers la couronne si je lui conseillais la ratification du traité.

C'est tout ce que je puis dire en ce moment et dans cette enceinte.

(_Marques d'approbation._)

Maintenant, messieurs, au delà de ces paroles, quel débat peut se

renouveler tant que la situation ne sera pas changée, tant qu'un fait

nouveau ne se sera pas produit? Le débat ne pourrait avoir que deux

conséquences: la première serait de créer des embarras au gouvernement

du roi dans la situation délicate où il est placé, et d'entraver la

négociation encore pendante. La seconde, de fomenter l'animosité entre

deux grands peuples et deux gouvernements. Pour mon compte, je ne me

prêterai ni à l'un ni à l'autre de ces résultats.

Je m'arrête donc, je me tais après ce que je viens de dire, et je

crois qu'en m'arrêtant je remplis, et envers le trône, et envers mon

pays, tout mon devoir. (_Très-bien! très-bien!_)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 192 / 219 题