Discussion sur les missions extraordinaires ordonnées par le ministre
des affaires étrangères.
--Chambre des députés.--Séance du 4 avril 1842.--
Dans la discussion du projet de loi relatif aux crédits
supplémentaires et extraordinaires, demandés pour les exercices 1841
et 1842, les missions extraordinaires ordonnées par le département des
affaires étrangères furent l'objet de diverses observations et
attaques; notamment de la part de M. Glais-Bizoin, député des
Côtes-du-Nord. Je lui répondis par les explications suivantes:
M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Les observations de
l'honorable préopinant portent sur deux points.
Il demande d'abord que des explications soient données à la Chambre,
comme elles l'ont été à la commission. Si l'honorable préopinant ou
quelque autre membre voulait indiquer les objets spéciaux sur
lesquels des explications lui semblent nécessaires, je serais prêt à
les donner; mais je ne puis d'une manière générale et par avance,
répéter ici à la Chambre tout ce que j'ai dit à la commission. Je ne
demande pas mieux que de présenter à la Chambre, sur les différentes
missions étrangères, tous les renseignements qu'elle désirera.
J'attends qu'on me les indique.
Sur le second point, j'ai peine à croire que l'honorable préopinant
lui-même puisse sérieusement supposer que j'aie avoué l'infériorité ou
l'insuffisance de notre politique; ce que j'ai dit à la commission, ce
que j'avais dit à la Chambre l'année dernière, ce que je répète
aujourd'hui, c'est l'insuffisance de nos moyens d'information. Il est
vrai que nous avons, relativement à d'autres États, des moyens
d'information incomplets et précaires. L'honorable préopinant lui-même
en signalait un tout à l'heure; il parlait de l'insuffisance des
traitements de nos agents consulaires. Il a raison, il en résulte
qu'ils sont souvent mal informés. Le nombre de nos agents consulaires
ne suffit pas non plus. Il y a des points sur lesquels il importerait
beaucoup d'en avoir, et où nous en avons manqué jusqu'à présent. La
commission du budget l'a reconnu elle-même, comme on le verra dans son
rapport. Et ce que l'honorable préopinant a dit des agents
consulaires, je le dis également, sur certains points, des agents
politiques. Tantôt les traitements sont insuffisants; tantôt les
agents manquent. Mais c'est uniquement de l'insuffisance des
informations que j'ai parlé; il en résulte de grands inconvénients
pour notre politique, et nous les avons plus d'une fois rencontrés.
Une puissance voisine a, dans les diverses parties du globe, des
établissements beaucoup plus multipliés que les nôtres, un commerce
beaucoup plus étendu et plus actif, des voyageurs libres beaucoup plus
nombreux, et qui tiennent à devoir d'informer leur gouvernement de
tout ce qu'ils observent. Pour nous, nous sommes obligés de suppléer à
ces moyens-là, tantôt par nos seuls agents officiels, tantôt par des
missions extraordinaires. Il est donc naturel, il est indispensable
qu'elles soient nombreuses; et quiconque a gouverné le département des
affaires étrangères en a reconnu le besoin. Pour mon compte, je suis
prêt, je le répète, à donner, sur ce sujet tous les renseignements,
toutes les explications que la Chambre désirera.
M. Glais-Bizoin ayant particulièrement insisté sur les missions
extraordinaires dans la Plata et en Grèce, je lui répondis:
_M. le ministre des affaires étrangères._--Quant à ce qui regarde
Buenos-Ayres, j'aurai l'honneur de rappeler à la Chambre que cette
question a déjà été plusieurs fois débattue devant elle, que tous les
renseignements que je pourrais donner lui ont déjà été communiqués, et
que la Chambre a pensé qu'à tout prendre la question de Buenos-Ayres a
été résolue aussi bien que le comportaient les difficultés de la
situation. Je ne reviendrai donc pas sur ce point; je n'aurais aucun
détail de quelque valeur à ajouter à ceux dont la Chambre a déjà eu
connaissance; c'est uniquement sur la question de la mission en Grèce
que je désire donner à la Chambre quelques éclaircissements.
M. GLAIS-BIZOIN.--Pardon, monsieur le ministre, j'aurais une
observation à faire. La solution de la question de Buenos-Ayres peut
avoir été acceptée par la Chambre, à la satisfaction du cabinet; mais
la question de la mission est complétement inconnue à la Chambre: je
ne pense pas qu'aucun membre me démente sur ce point; la Chambre et le
pays ont besoin, j'en suis convaincu, avant d'approuver la dépense
occasionnée par cette mission, de connaître quels fruits elle a
produits.
_M. le ministre des affaires étrangères._--La mission dont parle le
préopinant est complétement étrangère à mon administration, comme
toute l'affaire de Buenos-Ayres que j'ai trouvée conclue et que j'ai
eu à justifier devant la Chambre, ce que j'ai fait sans hésiter,
quoique je n'y eusse pris aucune part. Cette mission a été du reste
peu importante; elle avait pour objet de mettre un officier
d'état-major en communication avec l'un des généraux insurgés dans
l'intérieur de l'Amérique du Sud, et de se procurer, sur l'état de ce
général et sur ses moyens d'action, des renseignements. C'est là tout
ce que je connais de cette mission, qui ne mérite pas, je crois, une
longue attention de la Chambre. J'en viens à la Grèce.
Au commencement de 1841, l'état de la Grèce appela l'attention la plus
sérieuse du gouvernement du roi; il nous parut mauvais. La
tranquillité intérieure de la Grèce semblait menacée, et par la
faiblesse de l'administration publique, et par l'ébranlement de toutes
les passions nationales. La Chambre se rappelle qu'à cette époque,
l'île de Candie était en pleine insurrection; d'autres insurrections
étaient près d'éclater sur les frontières continentales; les rapports
pacifiques entre la Grèce et l'empire ottoman pouvaient être, d'un
moment à l'autre, sérieusement compromis. Au dedans, des vices d'un
autre genre donnaient de graves inquiétudes. L'administration semblait
inerte, sans énergie, incapable non-seulement d'améliorer l'état
social, mais d'exercer réellement le pouvoir.
De tout cela résultait, pour les puissances protectrices de la Grèce
et qui ont fondé cet État, de véritables inquiétudes sur ses destinées
futures. C'est au milieu de cette situation que la mission dont M.
Glais-Bizoin vient de rappeler le souvenir a été décidée et accomplie.
Elle a eu un triple objet: d'abord de mettre le gouvernement du roi
bien au courant des faits, au courant de l'état intérieur de
l'administration grecque; ensuite de nous faire bien apprécier son
état financier, et de nous diriger dans les importantes résolutions
que nous avions à prendre à cet égard; enfin de faire entendre au
gouvernement et au peuple grec des conseils amis, de les bien avertir
que toute tentative de soulèvement, toute tentative d'extension de
territoire pourrait avoir, pour la solidité de l'État grec, les
conséquences les plus déplorables, de les contenir ainsi sans les
abattre, sans leur donner le sentiment d'une contrainte étrangère, en
leur donnant au contraire la ferme confiance que la consolidation et
le développement de l'État grec, étaient le seul but de notre
politique.
Il fallait, pour une telle mission, un homme que ses antécédents
missent en rapport avec la population grecque, un homme qui eût donné
à la Grèce d'éclatantes preuves de dévouement et d'affection, qui eût
de l'autorité pour parler aux patriotes grecs, aux patriotes les plus
animés, les plus faciles à entraîner. Le choix de l'homme qui a rempli
cette mission n'a point été, comme l'honorable membre le disait tout à
l'heure, un pur choix d'amitié. Sans doute l'honorable M. Piscatory
est de mes amis; mais s'il n'avait eu que ce titre, je n'aurais jamais
pensé à l'envoyer en Grèce. Il a reçu cette mission parce qu'il avait
rendu à la Grèce de vrais services, parce qu'il pouvait se faire
écouter des hommes qu'il importait le plus d'avertir.
Et sa mission a eu réellement l'effet que j'en attendais. Il a
parcouru la Grèce entière; il a porté partout le sentiment de la
bienveillance, de la bienveillance active de la France. Le parti
national en Grèce, je me sers à regret du mot _parti_, je ne devrais
pas l'employer, ce n'est pas un parti, c'est la Grèce elle-même, la
Grèce a naturellement confiance dans l'amitié de la France; mais cette
confiance pouvait être ébranlée; il importait qu'elle fût raffermie,
et qu'elle le fût, non pas en se prêtant aux passions et aux
entraînements de la Grèce, mais en les réprimant au contraire, en
engageant la Grèce à les réprimer elle-même.
C'est là ce qui a été fait. Pour mon compte, je me félicite et de la
mission et de ses résultats. La Grèce a été à la fois rassurée et
contenue. Elle a eu confiance dans la sincérité de nos avis, et elle a
eu raison, car notre conduite a été parfaitement loyale. Nous n'avons
point cherché là un succès d'influence exclusive, un triomphe
personnel dans la rivalité des influences européennes. Au moment même
où la mission de M. Piscatory s'accomplissait, le cabinet grec a été
changé; un ministère nouveau a été formé; il n'appartenait point, par
son chef du moins, à ce qu'on appelle le parti français; il semblait,
non pas imposé, à Dieu ne plaise que je me serve d'un tel mot, mais
porté en Grèce par une influence différente de la nôtre. Nous l'avons
accepté hautement, nous l'avons soutenu; nous avons fait taire toutes
les rivalités, toutes les jalousies. Ce cabinet n'a pas réussi; il
n'est pas resté au pouvoir; nous avons été complétement étrangers à sa
chute. Et, de même que nous l'avions hautement accepté et que nous
n'avions rien fait pour l'éloigner du pouvoir, de même nous avons
porté à son successeur, qui passe pour appartenir au parti de la
France, le même loyal appui.
Le résultat de la mission a répondu, je le répète, à l'intention qui
l'avait inspirée. La Grèce est aujourd'hui à la fois plus animée et
plus calme, plus confiante dans le présent et moins impatiente sur son
avenir. Elle est entrée dans la voie des améliorations. La sagesse de
son roi saura l'y conduire d'accord avec le zèle de ses ministres; et
à mesure que ces heureux résultats se développeront, on reconnaîtra de
plus en plus que l'amitié loyale et prudente de la France n'y est pas
étrangère.
M. Glais-Bizoin ayant dit que le ministre ordinaire de France en Grèce
eût pu et dû suffire pour atteindre le but du la mission
extraordinaire dont j'avais chargé M. Piscatory, je repris la parole:
_M. le ministre des affaires étrangères._--Je croyais, je l'avoue,
avoir répondu d'avance à l'observation que vient de faire l'honorable
préopinant.
Il oublie que la Grèce est un pays libre, très-libre, où les
populations ne se gouvernent pas uniquement par les relations
officielles, par les influences diplomatiques, un pays où les
influences personnelles, où les souvenirs récents et populaires ont
beaucoup d'influence et d'action.
Il oublie que le but de la mission de M. Piscatory était, comme je le
disais tout à l'heure, d'inspirer à la population grecque confiance et
modération, de la contenir dans les mouvements passionnés qu'elle
ressentait, et, en même temps, d'empêcher qu'elle ne s'irritât par la
crainte d'une intervention étrangère. Je rends ici, et je suis bien
aise de rendre haute et pleine justice au ministre de France en Grèce;
il a constamment rempli tout son devoir; il a constamment et hautement
pratiqué la politique de la France; mais il n'avait pas, avec la
population grecque, avec ses chefs épars sur tout le territoire, ces
rapports anciens et personnels qui, dans les moments critiques,
exercent tant d'influence. C'est là ce que nous avons cherché quand
nous avons envoyé M. Piscatory en Grèce; et l'effet, je n'hésite pas à
le redire, a prouvé que nous avions raison.