_M. le ministre._--On a dit tout à l'heure à cette tribune, j'ignore
si c'est l'honorable préopinant ou un de ceux qui l'ont précédé, on a
dit que le gouvernement du roi avait demandé l'adhésion de
l'Angleterre à notre établissement en Algérie. Je nie le fait.
Dans la conversation que je rappelais à la Chambre, lord Aberdeen,
spontanément, a dit à l'ambassadeur du roi à Londres, qu'en 1830 il
avait fait, contre notre occupation en Algérie, des protestations, des
réclamations vives, incessantes, mais que maintenant il ne reprenait
pas cette position, que son attitude était différente, que dix ans de
possession étaient à ses yeux un fait grave, un fait accompli, et que,
sur ce sujet, il n'avait pas d'_objection_ ou d'_observation_ à faire;
j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.
La conversation, je le répète, n'avait pas été provoquée, les paroles
ont été dites spontanément; la sanction du temps, la conquête devenant
progressivement un fait accompli, voilà ce qui a frappé lord Aberdeen,
ce qu'il a dit simplement et sensément; car, en vérité, c'est là un
fait simple, évident, et qui ne devait pas donner lieu à un tel débat.
Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai dit à cette
tribune: «La France a conquis Alger, la France gardera sa conquête.»
Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète aujourd'hui;
tout le monde les répète, ou est bien près de les répéter. Mais vous
ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en venir là; vous
ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de temps; c'est ce
qui est arrivé à toutes les conquêtes du monde; la sanction du temps
leur donne seule une autorité, une sécurité reconnue.
Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du roi à Londres
n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction
progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie;
paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne
intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre au bout
de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en
1830, avaient été si vives.
Ce sont ces explications, spontanément données, qui m'ont été
loyalement transmises par l'ambassadeur du roi à Londres. Qu'il y ait
dans les termes telle ou telle variante, peu importe. Entre hommes
sérieux et sensés, c'est du fond des choses qu'il s'agit; je ne viens
pas élever ici une discussion de mots; je constate un grand fait,
c'est que la France a conquis Alger, et que déjà douze ans de
possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé contre cette
occupation les objections les plus graves, les réclamations les plus
vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une attitude toute
différente, et à garder, sur cette question, le même silence qu'avait
aussi gardé son prédécesseur.
Quand un temps encore plus long se sera écoulé, quand l'autorité de
nouvelles années se sera encore ajoutée à celle de notre ferme
intention de garder notre établissement d'Afrique, vous verrez le
cabinet anglais, comme les autres cabinets, et la Porte elle-même,
faire des pas nouveaux, et la sanction la plus complète, la plus
définitive, l'aveu de tout le monde viendra consommer notre
établissement d'Afrique, ainsi que cela est arrivé pour toutes les
grandes conquêtes. Il n'y en a aucune qui ait passé dans le droit
européen le lendemain même du jour où, en fait, elle avait été
accomplie. Il n'y en a aucune qui n'ait eu besoin de beaucoup
d'années pour être transformée en droit définitif et reconnu de tous.
Ce qui arrive aujourd'hui à l'égard de l'Algérie n'a rien d'étrange;
c'est l'histoire de toutes les grandes mutations de territoire; le
temps seul les consacre irrévocablement.
J'en viens à quelques paroles attribuées au président du conseil des
ministres à Madrid. On prétend, et quelques journaux ont dit, mais je
n'ai à cet égard aucune certitude, on prétend, dis-je, que M. le
président du conseil a affirmé que le gouvernement anglais, après
avoir adhéré aux principes que nous avons suivis, en ce qui concerne
la remise des lettres de créance de l'ambassadeur du roi à Madrid,
avait rétracté son adhésion, et que le cabinet espagnol était en
possession d'une dépêche dans laquelle le cabinet anglais adhérait à
des maximes contraires.
Je n'hésite pas à dire que j'ai eu connaissance, connaissance
officielle, de la dépêche dans laquelle lord Aberdeen écrit au
ministre d'Angleterre à Madrid qu'il approuve les maximes que la
France a soutenues à cet égard. La question était discutée avec détail
dans cette dépêche, entre autres en ce qui touche la constitution
espagnole. J'ai une trop haute idée de la fermeté d'esprit et de
l'honneur du ministre des affaires étrangères de Sa Majesté
Britannique pour jamais supposer qu'après avoir ainsi pensé et écrit
il ait presque aussitôt rétracté son dire, et que le cabinet espagnol
soit en état de produire une dépêche contraire. Comme de raison,
existât-elle, elle ne serait pas venue à ma connaissance; mais je suis
fermement convaincu qu'elle n'existe pas, et que le cabinet
britannique persiste dans les maximes qu'il a adoptées et ouvertement
professées, comme nous, sur cette question.
M. le président du conseil à Madrid paraît avoir nié également
qu'aucun renseignement, aucun avis eût été donné au gouvernement
espagnol par l'administration française sur des mouvements qui se
préparaient dans les provinces basques, avant le mois d'octobre de
l'année dernière. J'avais dit, en effet, à cette tribune, que
l'administration des douanes sur la frontière avait informé le consul
d'Espagne, à Bayonne, que des armes, des munitions, passaient
secrètement la frontière dans un but qu'elle ne connaissait pas,
qu'elle ne pouvait expliquer, mais qui semblait indiquer un projet de
quelque mouvement politique.
J'ai une réponse bien simple à faire à M. le ministre des affaires
étrangères à Madrid; c'est de lire la lettre même, dans laquelle, le
25 juin 1841, le consul d'Espagne à Bayonne remerciait le directeur
des douanes françaises des avis qu'il lui avait donnés à ce sujet:
«Bayonne, 25 juin 1841.
«Monsieur le directeur,
«Après avoir reçu votre obligeante communication du 14 de ce mois, je
me suis empressé d'en informer S. Exc. M. le ministre des affaires
étrangères de Sa Majesté Catholique, et en même temps j'ai réclamé,
des autorités des provinces limitrophes, toutes les données et
renseignements qui seraient à leur connaissance, relativement à
l'usage qu'on aurait fait du soufre et salpêtre exportés de cette
place pour l'Espagne. Je comptais recevoir, dans un bref délai, le
résultat de mes démarches pour vous le transmettre de suite; mais
voyant le retard qu'éprouvent les réponses des autorités à qui j'ai
demandé les renseignements, je ne puis différer plus longtemps de vous
témoigner, monsieur le directeur, ma profonde gratitude pour les
importantes nouvelles que vous avez eu la bienveillance de me
communiquer.
«Agréez, etc.
«Le consul d'Espagne,
«J.-J. DE ARGUINSEGUI.
«À monsieur le directeur des douanes à Bayonne.»
J'ignore si M. le ministre des affaires étrangères à Madrid a eu
connaissance de cette lettre; mais le consul d'Espagne affirme qu'il
lui a transmis les renseignements qu'il avait lui-même reçus.
Je m'arrête ici, messieurs; je ne veux point rentrer, je le répète,
dans les débats qu'on a essayé tout à l'heure de renouveler à cette
tribune. Si la Chambre jugeait un nouveau débat nécessaire, si elle
croyait, par exemple, que, malgré tout ce qui a été dit dans la
discussion de l'adresse, la politique du gouvernement du roi, quant à
l'Espagne, a besoin de nouvelles explications, je n'hésiterais pas à
les donner; mais la Chambre se rappelle que j'ai déjà exposé, devant
elle, cette politique, que j'ai discuté les faits récents dans
lesquels elle s'était manifestée, et qu'aucune réplique ne s'est
élevée de ces bancs; les explications que j'ai données sont restées
alors, il y a trois semaines ou un mois, sans réponse. Rien n'est
changé depuis, et, quant à moi, je ne sens aucun besoin de
recommencer.
Sur tous les faits dont on vient de parler, j'ai rétabli la vérité; je
l'ai rétablie, je pense, avec un degré d'exactitude et d'évidence qui
n'est pas susceptible de contestation. C'est tout ce que j'ai à faire
en ce moment; la suite de la discussion m'apprendra si j'ai quelque
chose de plus à dire. (_Très-bien! très-bien!_)