CXVI

Discussion sur la proposition de M. Ducos, relative à l'extension des

droits électoraux.

--Chambre des députés.--Séance du 15 février 1842.--

Dans la séance du 14 février 1842, M. Ducos développa une proposition

tendant à faire déclarer électeurs tous les citoyens inscrits sur la

liste départementale du jury. Un long débat s'éleva à ce sujet. J'y

pris part le 15 février en répondant à M. Billault qui avait appuyé la

proposition. Elle fut rejetée dans cette même séance.

M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, au moment

de prendre part à ce débat, je demande à la Chambre, je demande à

l'opposition la permission d'oublier un moment le débat même,

d'oublier un moment les partis qui nous divisent, leurs engagements,

leurs luttes, leurs craintes et leurs espérances, de considérer la

question en elle-même, uniquement en elle-même, au seul point de vue

de l'intérêt social, abstraction faite de toute combinaison politique,

de tout intérêt, de tout incident parlementaire ou personnel.

Quand je me place à ce point de vue, je l'avoue, messieurs, à

l'instant même, la question disparaît. J'ai beau regarder, j'ai beau

chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans l'état de

la société, à la réforme électorale qu'on vous propose, aucun motif

réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et sensé.

Ce n'est pas la première fois, messieurs, que de telles questions se

débattent. Avant nous, ailleurs que chez nous, des réformes

électorales ont été proposées, discutées, accomplies. Pourquoi? Dans

quelles circonstances? Sous l'empire de quelles nécessités?

La société était divisée en classes diverses, diverses de condition

civile, d'intérêts, d'influences; non-seulement diverses, mais

opposées, se combattant les unes les autres, la noblesse et la

bourgeoisie, les propriétaires terriens et les industriels, les

habitants des villes et ceux des campagnes. Il y avait là des

différences profondes, des intérêts contraires, des luttes

continuelles. Qu'arrivait-il alors de la répartition des droits

politiques? Les classes qui ne les possédaient pas avaient à souffrir

beaucoup de cette privation. La classe qui les possédait s'en servait

contre les autres; c'était là son grand moyen de force dans leurs

luttes continuelles. De là, ces longues, puissantes, vives

réclamations, pour arriver à un partage plus égal des droits

politiques, pour les faire répandre dans toutes les classes, ou, au

moins, dans une plus grande partie des classes de la société. C'est là

l'histoire de toutes les réformes électorales si longtemps demandées,

et enfin accomplies dans les pays où la liberté s'est introduite.

Rien de semblable chez nous aujourd'hui. On parle beaucoup de l'unité

de la société française, et l'on a raison; mais ce n'est pas seulement

une unité géographique, c'est aussi une unité morale, intérieure. Il

n'y a plus de luttes entre les classes; il n'y a plus d'intérêts

profondément divers, contraires. Qu'est-ce qui sépare aujourd'hui les

électeurs à 300 fr. des électeurs à 200 fr., des électeurs à 150 fr.,

des électeurs à 50 fr.? Qu'est-ce qui sépare les patentables à 200 fr.

des patentables inférieurs? Ils ont au fond les mêmes intérêts, ils

sont dans la même condition civile, ils vivent sous l'empire des mêmes

lois. La similitude des intérêts s'allie aujourd'hui chez nous, ce qui

n'était encore jamais arrivé dans le monde, à la diversité des

professions et à l'inégalité des conditions. (_Très-bien!_) C'est là

un grand fait, le fait nouveau de notre société.

Un autre grand fait en résulte; c'est que la distribution des droits

politiques n'est pas, ne peut être chez nous, un objet de luttes et de

compétitions perpétuelles, comme cela arrivait dans les sociétés

autrement constituées. L'électeur à 300 fr. représente parfaitement

l'électeur à 200 fr., à 100 fr.: il ne l'exclut pas, il le représente,

il le protége, il le couvre, il ressent, il défend les mêmes intérêts.

Aussi le besoin d'entrer dans l'exercice des droits politiques ne se

fait pas sentir vivement dans notre société, parce que, quelque

puissante que soit la vanité humaine, quelque naturel que soit le

désir de l'exercice des droits politiques, quand cet exercice n'est

pas nécessaire à la défense des intérêts journaliers, à la protection

de la vie civile, à la sûreté de la propriété, de la liberté, de tous

les biens quotidiens de l'homme, quand, dis-je, la possession des

droits politiques n'est pas nécessaire à ces buts essentiels de l'état

social, elle n'éveille plus dans les masses la même ardeur.

(_Très-bien! très-bien!_)

Aussi ces longues et vives réclamations qui ailleurs ont abouti à de

grandes réformes électorales, vous ne les entendez point parmi nous.

Quoiqu'on l'ait contesté tout à l'heure et plus d'une fois à cette

tribune, je n'hésite pas à affirmer que le mouvement qui a fait entrer

aujourd'hui cette question dans cette enceinte n'est pas un mouvement

naturel, vif, né du sentiment de la société elle-même. Je dirai tout à

l'heure quels sont les vrais partisans, les partisans ardents de la

réforme électorale, quels sont ceux qui en ont un désir passionné, je

le dirai, mais ce n'est pas d'eux que je m'occupe en ce moment.

Je dis que le mouvement qui a produit la question dont nous nous

occupons est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité par

les journaux et par les comités. (_Interruption aux extrémités._) Par

les journaux et par les comités. Il n'est pas sorti spontanément du

sein de la société elle-même, de ses intérêts et de ses besoins. (_Au

centre_: C'est vrai!)

En vérité, c'est une grande pitié que de voir ce mouvement continuel

pour introduire la division, la fermentation dans une société unie et

tranquille, et qui n'a que des raisons de l'être, ce travail factice

pour réveiller des passions qui n'existent pas, des désirs auxquels on

ne pense pas. Hier un honorable membre posait à cette tribune la

question entre la fortune et l'intelligence... Ah! messieurs, s'il en

était ainsi, soyez sûrs que vous verriez se produire un bien autre

mouvement que celui auquel vous assistez. S'il était vrai que

l'intelligence fût exclue des droits politiques, s'il était vrai que

la fortune les procurât seule, que cette société-ci fût partagée en

riches qui possèdent et en hommes capables qui ne possèdent pas, vous

verriez alors, non pas des comités, non pas des articles de journaux,

non pas quelques pétitions, mais le soulèvement de la société tout

entière pour changer cet ordre de choses. (_Très-bien! très-bien!_)

Il n'en est rien, messieurs, et c'est parce qu'il n'y a pas chez nous

une telle opposition entre la fortune et l'intelligence, c'est parce

que chez nous les deux choses s'allient, s'acquièrent l'une par

l'autre, c'est à cause de cela que vous ne voyez aucun mouvement

semblable. Que de propriétaires aujourd'hui sont industriels! Que

d'industriels sont propriétaires! Que de gens capables deviennent

propriétaires et industriels! Toutes les classes, toutes les forces

sociales s'amalgament, se combinent, vivent en paix au sein de cette

grande unité morale de la société française. Il y a là une des plus

sûres garanties de notre repos, et c'est parce que notre société est

ainsi faite, c'est parce que l'intelligence, dans toutes les

carrières, y trouve sa place, arrive à la fortune, au pouvoir, que

l'intelligence est satisfaite et que la propriété n'est pas attaquée,

excepté par les brouillons et les malintentionnés. (_Vif mouvement

d'adhésion au centre._)

Je n'entrevois donc pour mon compte, et je le répète avec la plus

profonde conviction, je n'entrevois, à la réforme électorale qu'on

vous propose, aucun motif sérieux, aucun motif qui intéresse la

société elle-même. Cependant on la demande, et on la demande

sérieusement. Je vais dire qui et par quels motifs.

La réforme électorale est demandée d'abord... Que la Chambre ne

s'étonne pas de la liberté de mon langage; je respecte profondément,

on sait, la liberté des autres; je suis de ceux qui trouvent bon que

toutes les questions soient apportées à cette tribune, que toutes les

choses y soient dites; j'use sans réserve du droit que j'accorde.

La première impulsion vers la réforme électorale vient des ennemis du

gouvernement, de ceux qui veulent le renversement de l'ordre établi.

(_Au centre_: C'est vrai! Très-bien!)

Personne n'ignore que deux, je ne veux pas dire deux partis, je dirai

deux factions travaillent, parmi nous, au renversement du

gouvernement, les républicains et les carlistes. (_Interruptions et

réclamations diverses._)

J'aime mieux ce nom-là, c'est à dessein que je l'emploie; j'aime

mieux, quand je parle d'une faction, la désigner par un nom propre que

par un principe.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 170 / 219 题