_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, au moment même
où je signale ce travail de deux factions contre notre gouvernement,
je me hâte de renfermer les mots dont je me sers dans leurs justes
limites.
On s'est trop accoutumé à croire, par exemple, que le parti
républicain, c'était les masses, les classes inférieures, le peuple;
le parti se présente sous ce drapeau, il se sert de ces beaux noms, il
prétend être le représentant et l'organe des classes laborieuses, du
peuple, des masses. Cela n'est pas vrai. (_Très-bien!_) Quand on entre
dans le sein de ces classes laborieuses et populaires qui couvrent
notre sol, on peut y compter les républicains, aussi bien que dans les
classes supérieures; là comme partout ils sont dans une pitoyable
minorité. (_Très-bien!_) Le peuple est attaché à l'ordre établi, au
gouvernement de Juillet, à ses institutions, il vit en paix sous sa
protection.
Je dirai la même chose des carlistes. Il n'est pas vrai que tous les
hommes que des sentiments honorables, des idées élevées attachent à
leur passé, soient entrés dans une faction, que tous travaillent à
ramener de nouvelles révolutions dans leur pays. Cela n'est pas vrai.
Il y en a beaucoup qui successivement comprennent et comprendront
qu'il est de leur devoir de ne pas se détacher de leur pays, de ne pas
rester étrangers au gouvernement et aux institutions de leur pays,
qu'il est de leur devoir de reprendre leur place dans cette grande
société qui a reconquis ses libertés, non pour les garder d'une
manière exclusive, mais pour les répandre sur tout le monde
(_Très-bien! très-bien!_), pour en faire le ciel qui couvre, le soleil
qui éclaire la France. Ils comprendront leur devoir, ils useront de
leur droit peu à peu, et nous attendrons patiemment, en nous passant
de leur concours, mais en le désirant toutes les fois qu'il sera
libre, raisonnable et d'accord avec les intérêts du pays, nous
attendrons, dis-je, patiemment, qu'ils comprennent leurs intérêts et
qu'ils remplissent leurs devoirs envers la France.
Je réduis donc les deux factions à leur vrai caractère; je les enferme
dans leurs justes limites. Mais là je les connais, je les ai vues à
l'oeuvre; vous les y voyez tous les jours; vous savez le mal qu'elles
vous font, vous ne savez pas tout celui qu'elles peuvent vous faire.
Voyez, au moindre prétexte, dès qu'une porte s'entr'ouvre, dès qu'un
côté faible se découvre dans votre politique, dès qu'un incident
malheureux vient embarrasser votre situation, voyez comme elles se
précipitent pour aggraver le mal, pour l'exploiter, pour le faire
tourner au profit de leurs coupables desseins. Que l'embarras vienne
du dehors ou du dedans, qu'il s'agisse de la crainte de la guerre ou
du recensement, d'une mesure que vous avez ordonnée sans vous douter
des conséquences qu'elle pouvait avoir, leur action est la même; vous
avez vu ce que les factions ont fait de cette mesure si simple, si
innocente. C'est ce qu'elles feront, ce qu'elles essayeront de faire
de toutes choses. Méfiez-vous bien toutes les fois que vous les voyez
témoigner un désir vif, toutes les fois que vous les voyez s'efforcer
activement en un sens; méfiez-vous; à coup sûr, il y a un danger.
(_Très-bien!_)
Vous le voyez, messieurs; dans un pays bien civilisé, bien éclairé,
dans un pays fier de sa civilisation et de sa gloire, vous voyez
quelle est encore la crédulité publique, vous voyez combien il est
facile d'abuser ce pays, de l'entraîner hors de ses véritables
intérêts. Prenez donc bien garde, ne donnez pas d'aliment à cette
crédulité; ne donnez pas d'espérances, ne donnez pas des moyens
d'action aux factions qui l'exploitent. C'est votre premier devoir de
veiller pour leur fermer toutes les portes, pour leur enlever tous les
prétextes et défendre le public, ce public encore inexpérimenté,
contre les piéges qu'elles lui tendent, contre les assauts qu'elles ne
cessent de lui livrer. (_Très-bien! très-bien!_)
J'ai dit quels sont les premiers apôtres de la réforme électorale;
voyez si c'est à ceux-là que vous voulez céder quelque chose.
Je passe aux seconds, infiniment plus respectables et légitimes, car
il ne s'agit plus que d'une opinion, d'une théorie politique. Il y a
des hommes qui regardent le grand nombre des électeurs comme
indispensable à la vérité du gouvernement représentatif; ils placent
surtout le mérite du système électoral dans le grand nombre des
électeurs; ce sont des héritiers timides et, à mon avis, aveugles, du
suffrage universel, qui était, il y a quarante ou cinquante ans, la
doctrine universelle de la France.
Je crois, messieurs, que ces hommes se trompent, qu'ils se font une
fausse idée de nos institutions et de l'état de notre société. Le
grand nombre des électeurs importait autrefois quand les classes
étaient profondément séparées et très-diverses par les intérêts et les
influences, quand il fallait faire, à chacune, une part spéciale et
nécessairement une part considérable. Rien de semblable, je le répète,
n'existe plus chez nous; la parité des intérêts et l'appui qu'ils se
prêtent les uns aux autres permettent de ne pas avoir un si grand
nombre d'électeurs sans que ceux qui ne possèdent pas des droits
politiques aient à en souffrir.
J'ajoute que, dans une société aristocratique, en face d'une
aristocratie puissante, ancienne, c'est par le nombre que la
démocratie se défend; le nombre est sa principale force; il faut bien
qu'à l'influence de propriétaires très-riches, de grands seigneurs, de
patrons puissants, elle oppose ses masses. Partout où l'aristocratie
est puissante dans la société, soyez sûrs que le corps électoral, si
le pays est libre, sera nombreux et qu'il doit être nombreux. Rien de
semblable chez nous. Nous n'avons pas à nous défendre contre une
aristocratie puissante. Les classes supérieures sont liées de près aux
classes inférieures, elles les représentent, les protégent et ne les
oppriment pas.
Une autre considération me touche beaucoup.
Je suis, pour mon compte, ennemi décidé du suffrage universel. Je le
regarde comme la ruine de la démocratie et de la liberté. Et si
j'avais besoin de preuves, j'en aurais une sous les yeux; je ne la
développerai pas. Cependant je me permettrai de dire, avec tout le
respect que je porte à un grand pays et à un grand gouvernement, que
le danger intérieur, le danger social dont les États-Unis d'Amérique
me paraissent menacés, tient surtout au suffrage universel; c'est là
ce qui leur fait courir le risque de voir leurs libertés réelles, les
libertés de tout le monde compromises, aussi bien que l'ordre
intérieur de leur société. C'est le suffrage universel qui fait que la
puissance politique aux États-Unis n'a pas ce degré de force, de
concentration et de confiance en elle-même dont elle a besoin pour
remplir sa tâche dans une société quelconque.
Non-seulement donc je n'ai pas le désir de voir le suffrage universel
s'introduire parmi nous, mais je m'oppose à toutes les tendances vers
ce but. Je les crois nuisibles, dangereuses pour nos libertés comme
pour l'ordre public.
Je n'hésite donc pas à dire que les raisons des partisans du nombre,
en fait de régime électoral, me touchent aussi peu que les raisons des
factions; elles sont plus honnêtes, elles méritent une discussion
approfondie, mais elles n'ont pas, à mes yeux, plus de valeur.
La réforme électorale a encore d'autres partisans très-honorables: ce
sont les hommes qui y voient une amélioration propre à nous préserver
d'innovations dangereuses, une satisfaction donnée à des besoins
légitimes et qui donnera le droit de repousser les prétentions
d'intérêts illégitimes. Je n'atténue certainement pas leur idée ni la
valeur de leur argument.
Mais pour que l'argument fût réellement fort, voici ce qu'il faudrait.
Une innovation n'est une amélioration utile qu'autant qu'elle oppose à
un mal réel un remède efficace, autant qu'elle donne satisfaction à un
besoin réel. À mon avis, le mal dont on parle n'est pas réel en
France, il n'existe pas; le besoin de réforme électorale n'est pas
réel non plus; il ne se fait pas sentir, il est factice, mensonger.
Comment voulez-vous que je désire, que j'approuve une satisfaction à
un besoin que je n'admets pas, un remède à un mal qui ne me paraît pas
vrai? Savez-vous ce que vous faites? Au lieu d'opposer un remède à un
mal réel, vous donnez satisfaction (je ne voudrais pas me servir d'un
mot trop vulgaire) à cette démangeaison, à ce prurit d'innovation qui
est un mal réel chez nous; vous donnez satisfaction à cette
démangeaison politique qui travaille, non pas la société elle-même,
mais un certain nombre d'individus dispersés dans cette société.
Voilà le mal que vous prétendez guérir, le besoin que vous essayez de
satisfaire; c'est-à-dire que vous risquez de porter atteinte au fond
de la santé pour pallier un moment un mal superficiel, une maladie de
la peau. (_Hilarité générale._) Vous compromettez, vous affaiblissez
la grande société saine et tranquille pour plaire un moment à cette
petite société maladive qui s'agite et qui nous agite. Ce n'est pas là
de la bonne politique; vous manquez votre but au lieu de l'atteindre;
vous sacrifiez la réalité à l'apparence, les vrais intérêts de la
société aux besoins imaginaires. Je respecte profondément vos
intentions et vos convictions; mais, je suis obligé de le dire, ce
n'est pas là, à mon avis, de la bonne, de la vraie, de l'efficace
politique. (_Approbation au centre._)
Il y a encore un refuge, un dernier refuge à la réforme électorale
qu'on vous propose. On dit qu'elle est insignifiante, que, si elle
n'est pas bien nécessaire, si elle n'est pas bien demandée par la
société, au moins elle n'a pas de grands dangers, de dangers réels.
Messieurs, c'est, je l'avoue, un singulier argument à apporter en
faveur d'une réforme que son insignifiance. Je n'accorde pas
l'insignifiance. Quand je ne rappellerais l'attention de la Chambre
sur ce que je viens de dire, je n'accorde pas qu'une réforme qui est
vivement sollicitée par les ennemis de l'ordre établi, qui serait
donnée à l'erreur des partisans du nombre en matière électorale, et à
l'erreur de ceux qui veulent guérir un mal qui n'existe pas, je
n'accorde pas, dis-je, qu'une telle réforme soit insignifiante et
qu'elle n'ait pas de dangers.
Mais je passe par-dessus tout cela, et je vais à l'ensemble de notre
situation. C'est avec l'ensemble de notre situation, avec la tâche que
nous avons à remplir que je veux comparer la réforme qu'on propose.
Nous avons, messieurs, une tâche plus rude qu'il n'en a été imposé à
aucune époque; nous avons trois grandes choses à fonder: une société
nouvelle, la grande démocratie moderne, jusqu'ici inconnue dans
l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement
représentatif jusqu'ici étranger à notre pays; enfin une dynastie
nouvelle. Il n'est certainement jamais arrivé à notre époque d'avoir
une pareille tâche à accomplir; jamais!
Cependant, messieurs, nous approchons beaucoup du but. La société
nouvelle est aujourd'hui prépondérante, victorieuse, personne ne le
conteste plus; elle a fait ses preuves; elle a pris possession du
terrain social; elle a conquis en même temps et les institutions et la
dynastie qui lui conviennent et qui la servent. Les grandes conquêtes
sont toutes faites. Cela a été dit plusieurs fois à cette tribune, je
ne puis me lasser de le répéter. Oui, toutes les grandes conquêtes
sont faites, tous les grands intérêts sont satisfaits; notre premier,
presque notre seul devoir, c'est d'entrer en possession de ce que nous
avons conquis, de nous en assurer la ferme et complète jouissance.
Eh bien, pour réussir dans ce qui est la véritable tâche de notre
temps, nous n'avons besoin que de deux choses: de stabilité d'abord,
puis de bonne conduite dans les affaires journalières et naturelles du
gouvernement, dans les affaires intérieures ou extérieures qui
arrivent au gouvernement sans qu'il aille les chercher, par cela seul
qu'il est le gouvernement du pays; la stabilité et la bonne conduite
dans la vie de tous les jours, voilà les seuls vrais, les seuls grands
intérêts de la France aujourd'hui. (_Au centre._ Très-bien!
très-bien!)
Que faites-vous donc? Vous faites précisément le contraire de ce que
veut la bonne politique de votre temps; vous altérez la stabilité des
lois et des pouvoirs, la stabilité du corps électoral, la stabilité de
la Chambre, la stabilité du gouvernement. Vous semez l'incertitude
partout. Et pourquoi? Est-ce par une nécessité impérieuse? Est-ce en
présence d'un grand mouvement, d'une force puissante? Non; c'est pour
satisfaire à un besoin faux, factice, ou, pour le moins, bien douteux
et bien faible.
C'est pour donner une grande place à une affaire que vous allez
chercher, provoquer, qui ne vous vient pas naturellement, qui n'est
pas le voeu spontané de la société et de notre temps: c'est pour cela
que vous ébranlez la stabilité de vos lois et de vos pouvoirs.
(_Très-bien! très-bien!_)
Messieurs, il n'est pas nécessaire d'être assis au banc des ministres
et d'avoir la responsabilité des affaires de son pays, pour sentir que
ce n'est pas là de la bonne politique; il suffit de prendre place sur
l'un des bancs de cette Chambre; il suffit d'avoir une part, quelque
petite qu'elle soit, du fardeau du gouvernement et de la
responsabilité qui pèse sur nous. Comment, vous trouvez que la tâche
de mettre un peu de stabilité en toutes choses, la tâche de suffire
aux nécessités du gouvernement, aux affaires naturelles, obligées et
inévitables du pays, vous trouvez que cela ne vous suffit pas? Vous
voulez accepter toutes les questions qu'on se plaira à élever devant
vous, toutes les affaires qu'on vous suscitera, réelles ou factices,
vraies ou fausses?
Messieurs, gardez-vous bien d'une telle facilité; ne vous croyez pas
obligés de faire aujourd'hui ceci, demain cela; ne vous chargez pas si
facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de mettre sur vos
épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement est d'un grand
poids. Résolvez les questions obligées; faites les affaires
indispensables que le temps amène naturellement, et repoussez les
questions qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans
nécessité. (_Vive adhésion au centre._)
Il me reste un dernier point sur lequel je serai fort court.
Sans aucun doute, j'ai le droit de compter, parmi les motifs qui font
provoquer la réforme électorale, l'opposition au cabinet, le désir de
le renverser. (_Mouvements divers._) Je ne m'en plains pas, c'est
parfaitement permis; et si je m'étonne de quelque chose, c'est qu'on
ne le dise pas tout haut, et qu'on essaye plutôt de s'en cacher. (_Au
centre_: Très-bien!)
Comment? Est-ce que par hasard les personnes qui désirent le
renversement du cabinet auraient elles-mêmes le sentiment que ce
serait un fait grave, plus grave que le motif par lequel elles
essayent d'y pousser aujourd'hui? N'importe, je ne conteste pas,
j'admets la pleine légitimité du désir et du travail: vous usez de nos
institutions, c'est bien; je vais vous dire ce que nous ferons.
(_Écoutez! écoutez!_)
Le cabinet, tant que la majorité de cette Chambre ne changera pas la
politique générale qui l'a portée à le soutenir, le cabinet ne se
laissera pas renverser par la minorité. (_Très-bien! très-bien!_) Les
attaques, les embarras, les désagréments, les ennuis, ne sont pas des
motifs sérieux pour des hommes qui se respectent et qui respectent la
tâche dont ils sont chargés. (_Nouveau mouvement._)
Quand le cabinet s'est formé, il s'est formé sous l'empire de deux
idées: pour rétablir au dehors la bonne intelligence entre la France
et l'Europe, pour faire rentrer au dedans, dans le gouvernement,
l'esprit d'ordre et de conservation.
Ces deux buts peuvent certes être avoués, et valent la peine qu'on
risque et qu'on souffre quelque chose pour leur accomplissement.
(_Oui! oui! Très-bien!_) Nous risquerons et nous souffrirons.
(_Mouvement d'approbation au centre.--Exclamations aux bancs de
l'opposition._)
Nous ferons ce que vous faites, messieurs, nous userons comme vous de
nos institutions, de la plénitude de nos institutions.
Voilà la seule réponse que je doive à nos adversaires.