CXV

Sur l'envoi d'un ambassadeur à Madrid, et sur nos relations avec la

cour d'Espagne.

--Chambre des députés.--25 janvier 1842.--

Après une interruption des relations diplomatiques entre la France et

l'Espagne, le gouvernement du roi avait envoyé à Madrid un nouvel

ambassadeur, M. le comte de Salvandy. Cette mission avait donné lieu,

entre les deux États, à des difficultés graves, encore pendantes, dont

le discours de la couronne n'avait point parlé. Dans la discussion de

l'adresse, M. Gustave de Beaumont proposa, à ce sujet, l'insertion

d'un paragraphe que je combattis et qui fut rejeté.

M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je devrais me refuser

à ce débat...

_Plusieurs voix._--Plus haut! plus haut!

_M. le ministre._--Je parlerai aussi haut qu'il me sera possible; mais

la Chambre sait que j'ai la voix un peu affaiblie.

Je devrais, dis-je, me refuser à ce débat. Il porte sur une affaire

encore pendante, délicate, compliquée, qui peut d'un moment à l'autre

prendre des faces diverses. Ce serait mon droit et peut-être mon

devoir de me taire absolument; mais on abuserait de mon silence pour

induire en erreur la Chambre. L'amendement qu'on lui propose me paraît

plein d'inconvénients pour notre pays, pour le gouvernement du roi,

pour la Chambre elle-même. Je veux le repousser en peu de mots et par

un simple exposé de notre situation envers l'Espagne. Je le fais,

comme je le disais tout à l'heure, contre mon gré, avec le sentiment

que c'est de la mauvaise politique, mais par une nécessité absolue.

La Chambre se rappelle à quel moment le cabinet du 29 octobre 1840 est

entré en relations avec l'Espagne, au moment même où la révolution de

septembre venait de s'accomplir à Madrid. La Chambre sait quel

mouvement, il faut bien que j'appelle les choses par leur nom, quel

mouvement antifrançais a accompagné cette révolution. Je pourrais en

dire les causes; je ne le ferai pas: je me borne à rappeler le fait;

il est notoire. La révolution de septembre s'est accomplie au milieu

d'un mouvement antifrançais et par l'influence d'un parti

antifrançais.

L'attitude du gouvernement du roi était donc délicate. Il prit celle

d'une politique parfaitement tranquille, en rapports réguliers, mais

point empressés, avec le gouvernement espagnol. Le cabinet s'est

surtout appliqué à convaincre l'Espagne de deux choses: la première,

que nous n'entendions aucunement intervenir dans ses affaires

intérieures, et nous ingérer dans son gouvernement par une influence

étrangère; la seconde, que nous ne considérions point l'Espagne comme

un théâtre de nos rivalités, de nos luttes avec telle ou telle

puissance européenne, sacrifiant sans cesse dans ces luttes les

intérêts de l'Espagne et même nos intérêts.

Voilà les deux idées qui ont été la règle de la politique du cabinet

du 29 octobre envers l'Espagne. Il les a scrupuleusement mises en

pratique. Nous avons évité toute occasion de débat, de querelle. Elles

ne nous ont pas manqué. Plusieurs incidents sont survenus, que la

Chambre peut se rappeler: l'affaire des Aldudes et l'affaire de l'îlot

del Rey. Nous n'avons voulu envenimer aucune de ces questions; nous

avons été modérés, patients, tolérants, uniquement occupés

d'entretenir avec l'Espagne des rapports réguliers, et de la bien

convaincre que nos intentions étaient bienveillantes et sincères.

Au bout de quelque temps, nous avons gagné du terrain. Cette tendance

antifrançaise, qui avait éclaté dans la révolution de septembre, s'est

atténuée; les rapports sont devenus plus faciles, plus bienveillants.

Un ministre espagnol est venu à Paris, où il n'y avait auparavant

qu'un chargé d'affaires. Enfin, une autre circonstance, qui pouvait

être très-importante pour les affaires d'Espagne, est survenue: le

cabinet britannique a changé.

Nous avons pensé que ces trois circonstances, l'amélioration de nos

rapports, l'arrivée à Paris d'un ministre espagnol, le changement du

cabinet britannique, motivaient l'envoi d'un ambassadeur à Madrid. Je

dirai tout à l'heure dans quelle pensée l'ambassadeur a été envoyé; je

rappelle en ce moment les circonstances au milieu desquelles l'envoi a

été résolu.

Au moment même où le gouvernement du roi venait de prendre cette

résolution, l'insurrection christine a éclaté. La Chambre sait quelles

accusations ont retenti à ce sujet contre le gouvernement français: on

l'a représenté comme complice, comme auteur de l'insurrection

christine; j'affirme de la façon la plus positive qu'il y a été

complétement étranger.

Je vais plus loin: des avertissements ont été donnés au gouvernement

espagnol sur des préparatifs qui se faisaient contre lui, sur des

envois d'armes, de munitions de guerre, etc., dans les provinces

basques: on en ignorait l'objet, l'origine; mais on l'informait du

fait. Et peu après ces avertissements, l'insurrection a éclaté. Je

répète que le gouvernement y a été tout à fait étranger. À cette

occasion, le ministre espagnol à Paris a adressé au gouvernement du

roi plusieurs demandes. Il a demandé que les réfugiés carlistes qui se

pressaient sur la frontière pour aller prendre part au mouvement

fussent internés; la demande a été accordée. Il a demandé que les

réfugiés christinos qui prenaient la même route fussent également

internés; ils l'ont été. Il a désigné quelques noms propres qui

inquiétaient spécialement, sur cette frontière, le gouvernement

espagnol; on les a fait interner. Il a adressé au gouvernement du roi

une autre demande qui a été à l'instant même et péremptoirement

refusée; je n'ai pas besoin de dire pourquoi: la Chambre le sait.

(_Marques d'approbation._)

Voilà, messieurs, quelles ont été, avant l'insurrection christine,

l'attitude et la conduite du gouvernement du roi; voilà quelles ont

été son attitude et sa conduite pendant l'insurrection. Cependant tout

le monde sait que, pendant et après cette insurrection, ce même

mouvement antifrançais, ces mêmes emportements, ces mêmes suppositions

déclamatoires et injurieuses, qui avaient éclaté en Espagne contre la

France au moment de la révolution de septembre, se sont renouvelées

avec violence: il y a eu plus que des déclamations, plus que des

suppositions calomnieuses; des atteintes ont été portées à notre

territoire; sur plusieurs points, en Espagne, nos nationaux ont été

menacés; dans le port de Barcelone, nos bâtiments ont été inquiétés.

Nous avons dû prendre des précautions à l'occasion de ces menaces;

nous les avons prises avec une extrême prudence, dans le seul but de

garantir partout la personne et les intérêts de nos nationaux; et, dès

que la nécessité des précautions s'est éloignée, les précautions

mêmes, les mouvements de troupes et de vaisseaux se sont éloignés

aussi. Je puis l'affirmer sans crainte: dans les mesures adoptées pour

préserver et notre territoire et nos nationaux des mouvements qui

éclataient en Espagne, la plus grande modération a été pratiquée.

L'insurrection étouffée, le mouvement anarchique qui se produisait sur

plusieurs points fit sentir au gouvernement espagnol la nécessité

d'une répression plus efficace, d'un retour plus énergique aux

principes d'ordre. Nous avons jugé que c'était là un moment favorable

pour faire partir l'ambassadeur du roi. Dans cette crise naissante, le

gouvernement espagnol devait sentir un besoin d'appui; et quand je dis

appui, je ne le dis pas d'une façon qui puisse être désagréable ni

insultante pour une grande nation; je parle de cet appui moral, de

cette adhésion éclatante que la présence d'un ambassadeur donne au

pays, au gouvernement auprès duquel il est accrédité. Le départ de

l'ambassadeur du roi pour Madrid était, dans notre pensée, d'abord une

grande marque d'affection et de déférence pour la jeune reine à

laquelle la France et son roi doivent et veulent donner toute la

protection qu'un pays et un gouvernement étranger peuvent donner hors

de leur territoire... (_Marques d'adhésion au centre._) C'était en

même temps une marque d'impartialité, de neutralité dans les

dissensions intérieures de l'Espagne. C'était aussi, comme je le

disais tout à l'heure, un appui prêté au gouvernement espagnol contre

l'anarchie qui le menaçait, et qu'il sentait le besoin pressant de

réprimer; c'était enfin un grand appui moral donné à ce gouvernement

auprès de l'Europe, pour l'aider à atteindre le but qu'en gardant

toutes les convenances de leur dignité les gouvernements nouveaux ont

toujours raison de poursuivre, leur reconnaissance par les peuples

civilisés et les gouvernements anciens. (_Nouvelles marques

d'adhésion._)

C'est là un but très-légitime; c'est une grande force dont les

gouvernements nouveaux ont besoin, et qu'il serait insensé à eux de ne

pas rechercher. On recherchait cette force pour l'Espagne; nous le

savions, et nous avons pensé que l'arrivée d'un ambassadeur du roi à

Madrid seconderait puissamment les négociations entreprises dans ce

dessein.

Voilà dans quelles idées, dans quel sentiment l'ambassadeur du roi a

été nommé et est parti. Si je ne me trompe, l'honorable préopinant

lui-même, malgré ses préventions, doit trouver cela sérieux et

légitime.

Quand l'ambassadeur est parti, messieurs, il était nommé depuis

plusieurs mois; on savait auprès de qui il était accrédité. Il était

accrédité auprès de la reine Isabelle II; on savait quelles étaient

ses lettres de créance; il ne pouvait y avoir à cet égard aucune

incertitude.

Quand il est arrivé, non pas le premier jour de son arrivée, non pas

dans sa première entrevue avec M. le ministre des affaires étrangères

d'Espagne, mais le lendemain seulement, la question dont on a tant

parlé a été élevée. On dit aujourd'hui: Pourquoi ne l'avez-vous pas

prévue? Et de quel droit nous aurait-on demandé de la prévoir? Nous

avons agi dans cette occasion, comme dans toutes les autres,

loyalement, publiquement, selon nos précédents, selon les principes de

toute monarchie, constitutionnelle ou autre, selon les règles du droit

public européen.

Quant aux précédents, je ne parlerai pas, si vous voulez, des anciens,

de ceux qui sont antérieurs à l'établissement du régime

constitutionnel en Espagne et en France: ils sont nombreux, clairs,

tous semblables. Je veux bien les omettre, quoique je fasse grand cas

de leur autorité. Je me bornerai aux précédents nouveaux, aux

précédents de notre propre gouvernement, précédents auxquels toute

l'Europe a concouru.

En Grèce, l'Europe a envoyé des ministres à un roi mineur. Ces

ministres, ceux de la France comme les autres, ont été accrédités

auprès du roi mineur. C'est à lui-même qu'ils ont remis leurs lettres

de créance en présence de la régence.

Voulez-vous un autre exemple plus frappant encore, plus analogue à

l'Espagne, un exemple absolument pareil au cas qui nous occupe?

Au Brésil, l'empereur dom Pedro II était mineur; le régent, M. Feijão,

élève la même prétention qu'on élève aujourd'hui à Madrid, la

prétention que les lettres de créance, quoique adressées au souverain,

lui soient remises à lui en personne, comme investi, dit-il, de la

plénitude de l'autorité royale. Il élève cette prétention; il la porte

à la connaissance de tous les membres du corps diplomatique, à

Rio-Janeiro. Elle est unanimement repoussée, repoussée plus tard par

les instructions venues d'Europe, comme elle l'avait été au premier

moment par les agents diplomatiques établis à Rio-Janeiro. L'Autriche,

la France, l'Angleterre, répondent de la même façon. Le régent renonce

à sa prétention, et les lettres de créance sont présentées à

l'empereur mineur, en présence du régent, qui les reçoit après lui.

Voilà les faits récents des États constitutionnels les plus analogues

à l'Espagne par leur origine, par leur langue, par leurs institutions.

(_Très-bien! très-bien!_)

Rien de plus simple, messieurs: c'est là le principe même de la

monarchie. Que faut-il à la monarchie? Que, pendant les minorités,

tout ce qui est dignité, hommage, manifestation publique, s'adresse à

la personne du souverain; que tout ce qui est autorité, exercice réel

et efficace du pouvoir, soit remis à la personne investie de la

régence.

La minorité dans une monarchie, ce n'est pas la mort, ce n'est pas

l'éclipse du monarque: il est inactif, il n'est pas absent. Il y a des

devoirs qui s'adressent à lui, des droits qui résident en lui. Si cela

n'était pas, vous verriez bientôt, dans les minorités, et surtout dans

les minorités placées au milieu des révolutions, vous verriez bientôt

disparaître la monarchie. (_Au centre_: Très-bien!) Lorsque cette

question s'éleva au Brésil, précisément au sein d'une monarchie

naissante, et naissante au milieu des révolutions, ce fut là la raison

principale sentie et alléguée par toute l'Europe. Il faut que la

royauté paraisse dans toutes les occasions où elle peut paraître

convenablement, où elle a, non une autorité pratique et réelle à

exercer, mais des hommages à recevoir, soit de ses peuples, soit des

étrangers.

Et ce ne sont pas là, messieurs, des questions d'étiquette, de vaines

formalités: c'est ainsi que les gouvernements se fondent; c'est ainsi

que les principes se maintiennent; c'est ainsi que les sentiments sont

entretenus, alimentés, échauffés dans le coeur des populations.

(_Très-bien!_) Si vous voulez faire disparaître toutes les occasions

de les manifester, si vous ne voulez pas que la dignité extérieure

reste au monarque, ne comptez plus sur la monarchie, elle disparaîtra

bientôt elle-même. (_Très-bien!_)

En élevant, je ne dirai pas cette prétention, car ce n'était pas d'une

prétention qu'il s'agissait, nous avons eu l'intention de continuer un

droit et un fait, un droit et un fait non-seulement français, mais

européen; lorsque ce qui s'est passé à Madrid a été connu en Europe,

partout, partout sans hésiter, les cabinets ont donné raison à la

France; les cabinets constitutionnels comme ceux qui ne le sont pas,

l'Angleterre comme les puissances continentales. Partout on a reconnu

que le gouvernement du roi n'avait fait, en cela, que se conformer à

ses propres précédents, aux précédents de tout le monde, aux règles de

sa propre monarchie, aux règles de toutes les monarchies,

constitutionnelles ou non et ceux des cabinets européens qui ont pu

manifester leur opinion en Espagne l'ont fait hautement.

Voilà, messieurs, le véritable état de la question.

Aux faits que je viens de rappeler, aux raisons que je viens de

donner, l'Espagne en oppose d'autres. Je ne les discute point; ce

n'est pas moi qui viendrai, à moins que je n'y sois contraint,

discuter à cette tribune le sens d'un article de la constitution

espagnole; à l'Espagne seule il appartient d'en décider. Sans nul

doute, quand l'Espagne juge à propos d'imposer certaines conditions,

certaines règles à la réception des ambassadeurs ou des ministres

plénipotentiaires étrangers, quand elle dit que sa constitution le lui

prescrit, elle est dans son droit. (_À gauche_: Très-bien!) Personne

ne prétend la contraindre à le violer. Mais son droit ne détruit pas

le nôtre (_C'est évident!_), son opinion ne fait rien à la nôtre.

(_Très-bien!_) Nous restons tous parfaitement libres. Eh bien, nous ne

croyons pas que nous devions, que nous puissions convenablement pour

nous-mêmes, utilement pour l'Espagne, avoir un ambassadeur à Madrid à

de telles conditions; et nous rappelons le nôtre.

On dit: Il ne fallait pas envoyer d'ambassadeur. J'ai dit tout à

l'heure par quelles raisons nous l'avions envoyé. J'ai dit que nous

n'étions point tenus de prévoir cet obstacle, que nous n'avions

rencontré nulle part; j'ajoute que la crainte même de le rencontrer

n'eût pas été pour nous une raison suffisante de ne pas envoyer à

Madrid un ambassadeur, et de ne pas essayer de rendre à l'Espagne le

service important que nous croyions et que nous voulions lui rendre

par cet envoi. (_Très-bien!_)

Dans ma conviction, que je n'entends en aucune façon imposer à

l'Espagne, que j'exprime pour mon pays, l'Espagne a méconnu ses

propres intérêts; elle a méconnu et les intentions du gouvernement du

roi et les avantages qu'elle devait en retirer.

Et ce n'est pas moi seul qui parle ainsi: l'Espagne a des alliés, des

amis: qu'elle les consulte; ils lui tiendront le même langage,

soyez-en certains.

Les choses étant ainsi, messieurs, que vous demande-t-on par

l'amendement?

Le discours de la couronne a gardé le silence sur l'Espagne: il nous a

paru que c'était, envers l'Espagne elle-même, l'attitude la plus

convenable de notre part; que le meilleur service que nous pussions

encore lui rendre était de ne pas faire de ceci une occasion de débat

solennel et irritant.

Le gouvernement du roi n'a point provoqué le débat qui s'élève

aujourd'hui; il a eu l'intention de ne point le provoquer. La Chambre

entend-elle changer cette attitude du gouvernement du roi envers

l'Espagne? Entend-elle substituer une diplomatie à une autre?

Entend-elle faire de la diplomatie dans son adresse? En s'occupant de

répondre au discours de la couronne, entend-elle répondre à l'adresse

des cortès de Madrid? (_Très-bien!_) C'est de cela qu'il s'agit,

messieurs. Le gouvernement du roi a suivi envers l'Espagne une

certaine politique; il a pris une certaine attitude; il l'a prise dans

le discours de la couronne comme dans ses autres actes. De leur côté,

les cortès de Madrid ont fait une adresse, Que vous demande-t-on? De

répondre dans votre adresse à celle des cortès et non pas au discours

de la couronne? (_Murmures à gauche._) Est-ce là ce que veut faire la

Chambre? (_Au centre_: Non! Non!) Croit-elle que ce soit là son rôle

dans les affaires extérieures du pays? Croit-elle que ce soit ainsi

qu'elle doive y intervenir pour porter son jugement sur la manière

dont elles sont conduites? Croit-elle que ce soit ainsi, dans une

affaire pendante, dans une situation flagrante, qu'elle doive venir

exercer une action imprévue, irrégulière, et entrer en conversation

avec une assemblée étrangère, au lieu de répondre au discours du roi?

Là est la vraie question; la Chambre en décidera. (_Approbation au

centre.--Une longue agitation succède à ce discours._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 169 / 219 题