M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires étrangères._--Ce que les conventions de

1831 et de 1833 ont fait, c'est de considérer la chair humaine comme

une contrebande de guerre; elles ont fait cela, rien de moins, rien de

plus; elles ont assimilé le crime de la traite au délit accidentel de

la contrebande de guerre: à Dieu ne plaise que la liberté des mers

soit compromise à si bon marché! Il ne s'agit pas plus de la liberté

des mers que de la liberté des États-Unis. Les mers restent libres

comme auparavant; il y a seulement un crime de plus inscrit dans le

code des nations, et il y a des nations qui s'engagent les unes envers

les autres à réprimer en commun ce crime, réprouvé par toutes.

(_Bravo!_)

Et le jour où toutes les nations auront contracté ce même engagement,

le crime de la traite disparaîtra; et ce jour-là, les hommes qui

auront poursuivi ce noble but à travers les orages politiques et les

luttes des partis, à travers les jalousies des cabinets, à travers les

rivalités personnelles, les hommes, dis-je, qui auront persévéré dans

leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents et de ces obstacles,

ces hommes-là seront honorés dans le monde; et j'espère que mon nom

aura l'honneur de prendre place parmi les leurs. (_Bravo!_)

Il me reste un second devoir à remplir. J'ai défendu la cause des

noirs, je viens défendre celle des prérogatives de la couronne. Quand

je parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs,

car je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon

pays. C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole (_Sensation_),

de ne pas proposer, de ne pas entamer légèrement ce qu'on désavouera

deux ou trois ans après. En 1838, au mois de décembre, la France et

l'Angleterre réunies, après y avoir bien pensé sans doute, car de

grands gouvernements, de grands pays pensent à ce qu'ils font, la

France et l'Angleterre réunies, dis-je, ont proposé à l'Autriche, à la

Prusse et à la Russie, non pas d'adhérer simplement aux conventions

antérieures de 1831 et de 1833, mais de faire un nouveau traité dont

elles leur ont proposé le texte, conforme au traité qui vous occupe en

ce moment.

Après deux ou trois ans de négociations, de délibérations, les trois

puissances ont accepté: le traité a été conclu. Il n'est pas encore

ratifié, j'en conviens, et je ne suis pas de ceux qui regardent la

ratification comme une pure formalité à laquelle on ne peut se refuser

d'aucune façon, quand une fois la signature a été donnée. (_Bruits

divers._) La ratification est un acte sérieux, un acte libre, je suis

le premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette

question un incident nouveau, elle peut apporter, par l'expression de

son opinion, un grave embarras... je ne dis rien de plus

(_Sensation_), un grave embarras à la ratification; mais, dans cet

embarras, la liberté de la couronne et des ministres de la couronne

reste entière.

_Voix nombreuses._--C'est évident.

_M. le ministre._--La liberté de ratifier ou de ne pas ratifier,

quelle qu'ait été l'expression de l'opinion de la Chambre, reste

entière dans tous les cas. (_Nouvelles marques d'adhésion._)

Sans doute l'opinion de la Chambre, si la Chambre exprime son opinion,

est une considération grave qui doit peser dans la balance; mais elle

n'est pas décisive. (_C'est juste!_)

Et j'ajoute qu'à côté de cette considération, il y en a d'autres bien

graves aussi, car il y a peu de choses plus graves pour un

gouvernement que de venir dire aux puissances avec lesquelles il est

en rapport régulier et amical: «Ce que je vous ai proposé il y a trois

ans, je ne le ratifie pas aujourd'hui. (_Mouvement à gauche._) Vous

l'avez accepté à ma demande; vous avez fait certaines objections, vous

avez demandé certains changements. Ces objections ont été accueillies,

ces changements ont été faits. Nous étions d'accord, n'importe, on ne

ratifie pas aujourd'hui.» (_Nouveau mouvement._)

Je dis qu'il y a là quelque chose de bien grave pour l'autorité du

gouvernement de notre pays, pour l'honneur de notre pays lui-même...

(_Interruption à gauche._) Oui, l'honneur de notre pays est intéressé

à n'avoir rien proposé que sérieusement, à n'avoir rien fait que

sérieusement, à avoir bien pesé, il y a trois ans, la question sur

laquelle on délibère aujourd'hui. L'autorité du gouvernement,

l'honneur du pays, l'intérêt de la grande cause qui se débat devant

nous, voilà certes des motifs puissants, voilà des considérations

supérieures qu'un ministre serait bien coupable d'oublier.

Je le répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la

liberté du gouvernement du roi reste entière (_Oui!_ _oui!_); quand

il aura à se prononcer définitivement, il pèsera toutes les

considérations que je viens de vous rappeler, et il se décidera sous

sa responsabilité. Vous le trouverez prêt à l'accepter. (_Marques

d'assentiment aux centres._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 168 / 219 题