M. THIERS.--Un fait inexact. (_Bruit._)

M. TESTE, _ministre des travaux publics_.--Un fait très-exact:

consultez les notes du _Moniteur_.

_M. le ministre des affaires étrangères._--Je prie l'honorable M.

Thiers de vouloir bien relever, de sa place, l'inexactitude qu'il me

reproche; mais auparavant, qu'il veuille bien me laisser achever ma

phrase.

L'honorable M. Thiers parlait tout à l'heure des effets de la

convention de 1833, de l'incident du _Marabout_, par exemple, incident

qui s'est passé sous l'empire de la convention de 1833, et non pas du

traité nouveau, puisqu'il n'est pas en exécution. Il décrivait les

déplorables conséquences de cet incident pour notre commerce, pour nos

matelots, et il disait: _Vantez-vous-en!_ Voilà sur quoi porte mon

observation; je suis tout prêt à m'en vanter; mais il faut que

l'honorable M. Thiers s'en vante tout autant que moi. (_Rire

général._)

M. THIERS.--Je ne nie pas ce qui est vrai. Je n'ai pas l'habitude de

vouloir faire dire aux documents ce qu'ils ne disent pas. Je me suis

franchement expliqué sur les deux conventions; j'ai dit que la

convention de 1831 avait fait une concession déplorable, que celle de

1833 n'avait fait qu'une chose, de limiter la concession et de donner

quelques garanties pour nous rassurer contre les dangers qui

pourraient menacer notre commerce; mais ces garanties étaient

insuffisantes, elles ne couvraient pas suffisamment notre pavillon,

elles ne couvraient que la vie de nos matelots. Je n'ai pas entendu

attaquer la convention de 1833. (_Quelques voix_: Ah! ah!)

Je dis que cette convention a été insuffisante parce que, après la

concession qu'on avait faite dans le traité de 1831, il n'y avait plus

de garanties suffisantes pour couvrir notre commerce.

J'ai voulu dire et répéter que la convention de 1833, qui a été faite

avec le plus grand soin, que j'ai louée en l'attribuant à M. le duc de

Broglie, avait offert une plus grande garantie pour notre marine, mais

qu'elle n'avait pu corriger complétement la convention de 1831.

J'ajoute que, lors du traité de garantie de 1833, vous n'avez pu

prévoir tous les inconvénients qui nous menaçaient en mer; mais cette

convention valait encore mieux que celle que vous avez faite.

_À gauche._--Vantez-vous-en maintenant.

_M. le ministre des affaires étrangères._--J'en demande pardon à

l'honorable M. Thiers, mais il vient de mêler des questions que

j'avais soigneusement séparées; l'affaire des zones n'est ici pour

rien, et quant à la différence entre la convention de 1831 et celle de

1833, j'allais y arriver. Je ne suis pas plus responsable de la

convention de 1831 que l'honorable M. Thiers, et s'il y avait à s'en

vanter, ce ne serait pas à moi plus qu'à lui de le faire, comme le

reproche, s'il y avait lieu, ne s'adresserait pas plus à moi qu'à lui.

Mais je laisse là ces misères (_Exclamations ironiques à gauche_), je

laisse là ces misères que je n'ai pas portées à cette tribune, et je

rappelle la question à son véritable caractère. Je dis que les

principales garanties étaient contenues dans la convention de 1831;

que la garantie, par exemple, qui exige que le mandat soit donné par

les deux gouvernements et qu'aucun croiseur ne puisse exercer en vertu

du mandat d'un seul gouvernement, appartient à la convention de 1831.

(_Au centre._ C'est vrai!) La convention de 1833 a eu pour objet de

compléter la convention de 1831, d'assurer l'efficacité des mesures

prises par celle-ci pour la répression de la traite, en même temps que

de porter remède à quelques-uns des abus possibles. La convention de

1833 n'a pas fait ce que l'honorable M. Thiers vient de faire ici;

elle n'a pas désavoué la convention de 1831; elle a accepté ses bases

comme ses précautions, elle l'a complétée et améliorée quand elle l'a

pu; le préambule même le dit: «Ayant reconnu la nécessité de

développer quelques-unes des clauses contenues dans la convention

signée en 1831...» Et il suffit, en effet, de lire attentivement la

seconde convention pour reconnaître qu'elle contient le développement

des clauses répressives aussi bien que l'intention de porter remède

aux abus possibles.

Je passe à une autre erreur plus grave encore. L'honorable M. Thiers

a parlé tout à l'heure du droit des neutres, et il a dit que nous

l'avions abandonné. Je dis que non.

M. Thiers a cité entre autres ce grand principe du droit des neutres

qui veut qu'un bâtiment convoyé ne puisse être visité, et il en a

déploré la perte. Mais il n'a donc pas lu la convention de 1833; ce

principe y est rappelé et consacré dans un article formel, l'art. 3,

et le voici:

«Il demeure expressément entendu que si le commandant d'un croiseur de

l'une des deux nations avait lieu de soupçonner qu'un navire marchand,

naviguant sous le convoi ou en compagnie d'un bâtiment de guerre,

s'est livré à la traite, il devra communiquer ses soupçons au

commandant du convoi ou du bâtiment de guerre, lequel procédera seul à

la visite de ce navire suspect.»

Voilà donc ce grand principe du droit des neutres, le voilà respecté,

consacré autant que l'honorable M. Thiers peut le souhaiter.

M. Thiers vous a dit que les États-Unis, par leur résistance au droit

de visite, restaient les seuls protecteurs du droit des neutres, et

qu'ils résistaient à ce que nous avions accepté.

J'ai eu l'honneur de dire tout à l'heure à cette tribune que nous

n'entendions abandonner aucun des principes du droit des neutres, et

que si, en temps de guerre, quelqu'un de ces principes était violé,

nous le soutiendrions aussi énergiquement que nous l'avons jamais

soutenu, et que nous soutiendrions les nations qui le soutiendraient,

si elles avaient besoin de notre concours.

J'ai dit cela, et je le répète. Mais les États-Unis ont, dans leur

résistance actuelle au droit de visite, une raison que M. Thiers n'a

pas rappelée. L'Angleterre prétend exercer, sur les bâtiments des

États-Unis, un droit de presse des matelots anglais. L'Angleterre

prétend que, lorsque par un motif quelconque, elle visite un bâtiment

américain, elle a le droit d'y reconnaître les matelots anglais

déserteurs, de les y prendre et de les renvoyer en Angleterre. Elle ne

prétend pas au droit de visiter les bâtiments américains dans ce but

spécial; non, elle ne va pas jusque-là; mais elle soutient que toutes

les fois qu'elle visitera un bâtiment américain pour un objet

quelconque, elle pourra exercer le droit de presse sur les matelots

anglais qu'elle trouvera à bord.

C'est là, messieurs, le grand motif de la résistance si énergique des

Américains contre tout droit de visite anglais, sous quelque forme et

sous quelque prétexte qu'il se produise; et, à mon avis, les

Américains ont raison. Si les Anglais prétendaient venir chercher des

matelots anglais à bord des vaisseaux français, certainement nous

résisterions comme les Américains. Mais tenez pour certain que, s'il

ne s'agissait que du droit de visite, dans les limites où il est

renfermé pour nous, sous les conditions auxquelles il doit s'exercer,

avec les garanties qui y sont attachées, tenez pour certain, dis-je,

que vous ne verriez pas aux États-Unis un soulèvement pareil à celui

qui y a éclaté toutes les fois que la prétention de l'Angleterre,

quant à ses matelots, s'est manifestée.

Je poursuis.

M. Thiers a regardé comme un fait grave la suppression présumée, dans

la convention nouvelle, de l'article qui disait que le nombre des

croiseurs de chaque nation ne pourrait jamais être le double des

croiseurs de l'autre.

Le véritable motif de la suppression de cet article a été celui-ci:

c'est qu'il était impossible de l'appliquer à la Russie et à la

Prusse. Il était impossible de prétendre que les Anglais ou les

Français ne pussent pas avoir le double des croiseurs de la Russie ou

de la Prusse. On a donc supprimé la limitation, et on a pensé que la

nécessité du double mandat était une limitation aussi efficace, que

celle-là suffisait, et qu'on n'avait pas besoin de l'autre.

Évidemment, on a eu raison.

Quant au reproche tiré de ce que le traité n'a pas été rédigé

exclusivement en français (_Mouvement_), messieurs, je ne le trouve

pas sérieux. Il y a une rédaction en français, rédaction donnée comme

un texte original, signée comme un texte original par tous les

plénipotentiaires. Que l'Angleterre ait voulu une rédaction en

anglais, et signée de même, je ne crois pas qu'on pût la refuser. Si

l'Autriche avait voulu en avoir une version allemande, pour mon

compte, je n'y aurais apporté aucune objection, et je ne crois pas que

l'amour-propre national y fût engagé.

M. Thiers a beaucoup insisté, et c'est l'objection qui revient sous

toutes les formes, sur ce que la totalité des mers commerciales se

trouverait livrée aux croiseurs anglais. Je réponds à cela que notre

marine a eu, en dix ans, 105 croiseurs contre 124 croiseurs anglais.

Si cet état de choses devait entraîner pour nous des inconvénients,

nous avons dans la convention le moyen d'y porter remède. Je ne puis

que répéter ici ce que j'ai déjà eu l'honneur de dire à la Chambre en

finissant. Sans doute il y a des dangers possibles dans les

conventions dont il s'agit; ces dangers sont inséparables de la

grandeur de l'oeuvre que nous voulons accomplir. Il a été reconnu que

l'extension des conventions à toutes les grandes puissances et la

modification des zones étaient nécessaires pour l'efficacité de la

répression de la traite. Si des abus graves se produisaient, nous ne

sommes point désarmés; nous userions du droit de refuser les mandats,

du droit de réclamer des indemnités. Comme je pense qu'entre nations

civilisées, même quand on s'appelle la France et l'Angleterre, les

traités sont quelque chose, je n'hésiterais pas à en réclamer

énergiquement l'observation; et je suis sûr qu'avec la justice pour

nous et la force de la France, nous obtiendrions toutes les

réparations auxquelles nous aurions droit. (_Très-bien!

très-bien!--Aux voix! aux voix!_)

* * * * *

--Séance du 24 janvier 1842.--

_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, je n'avais pas

le projet de reprendre la parole dans ce débat, et, à l'état de ma

voix (la voix du ministre est très-affaiblie), la Chambre voit bien

que je ne la garderai pas longtemps. (_Parlez! parlez!_)

Mais, quelle que soit la difficulté que j'éprouve, un double devoir

m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une

grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne

déserterai pas aujourd'hui (_Bruits divers_); le second, envers la

couronne que j'ai l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne

livrerai pas les droits. (_Nouveaux bruits._)

On vous disait tout à l'heure que la traite avait été depuis dix ans

efficacement réprimée, qu'on ne pouvait plus l'imputer à la France,

que depuis dix années pas un bâtiment français n'en avait été trouvé

coupable. J'accepte, messieurs, j'accepte avec empressement ce fait;

je suis ravi qu'on en soit à ce point convaincu. Pourquoi est-il

arrivé? Parce que les conventions de 1831 et de 1833 ont mis à la

traite, pour la France comme pour l'Angleterre, un obstacle efficace.

C'est aux conventions de 1831 et de 1833 qu'appartient le mérite

d'avoir réellement supprimé chez nous la traite et lavé le pavillon

français de cette infamie.

Maintenant, messieurs, voulez-vous que je vous dise pourquoi on a

demandé, on a poursuivi l'extension des traités qui, en France et en

Angleterre, avaient atteint ce but? Pour que ce même but fût atteint

partout et avec la même efficacité. Savez-vous ce qui arrivait depuis

que la traite ne se faisait plus sous le pavillon français ou anglais?

Elle se faisait sous d'autres pavillons, sous des pavillons que ni la

France ni l'Angleterre n'avaient le droit de visiter. Les petits États

que j'ai nommés à cette tribune servaient d'instruments à la traite;

leur pavillon s'y prêtait. Eh bien, on a voulu que les mêmes moyens

qui réprimaient efficacement la traite française et anglaise

s'appliquassent aux autres nations. C'est dans ce dessein qu'on a

réclamé l'extension des deux conventions premières; et quand elle a

été obtenue, tel pavillon sous lequel la traite se faisait jusque-là

a cessé de la faire. Voilà le véritable objet des négociations

poursuivies depuis 1832 et 1833.

Et M. Berryer ne vous disait-il pas tout à l'heure: S'il reste un seul

pavillon en dehors des conventions, si le pavillon des États-Unis, par

exemple, continue à pouvoir couvrir la traite, elle continuera, et vos

traités seront illusoires. Ah! M. Berryer reconnaît donc l'efficacité

des conventions! (_Mouvements divers._)

_Voix à gauche._--La question n'est pas là!

_M. le ministre des affaires étrangères._--Je conjure la Chambre de

vouloir bien me prêter un peu d'attention silencieuse, car les efforts

que je fais en ce moment sont tels que, si j'avais à surmonter les

orages de la Chambre, je ne pourrais y suffire.

M. Berryer reconnaît, dis-je, que, partout où les conventions sont

appliquées, elles sont efficaces, et que la traite est réellement

supprimée. Il dit que si un seul pavillon, celui des États-Unis, reste

en dehors, à lui seul il fera la traite.

Aussi, messieurs, je désirerais bien vivement que les États-Unis

acceptassent ce que toutes les grandes puissances du monde ont accepté

aujourd'hui. Je croirais avoir rendu à l'humanité un grand service si

je pouvais obtenir l'adhésion des États-Unis à la convention que nous

débattons en ce moment. Je vous ai dit avant-hier pour quelle grande

raison ils s'y refusaient; mais, n'eussent-ils pas cette raison de

refus, à Dieu ne plaise que leur liberté soit entamée sur ce point! À

Dieu ne plaise que, comme M. Berryer vous le disait, la contrainte

soit jamais employée par qui que ce soit, Angleterre ou France, pour

forcer une nation à accepter un pareil arrangement! On n'a employé la

contrainte contre personne; aucune puissance, petite ou grande, n'a

été amenée par la contrainte à accepter la convention; toutes l'ont

fait librement, noblement, pour s'associer à cette grande oeuvre que

la France et l'Angleterre ont poursuivie depuis cinquante ans, et

qui, pour la première fois, est, sinon complétement abandonnée, du

moins menacée aujourd'hui.

Messieurs, les États-Unis sont libres, les États-Unis resteront

libres. Le jour où ils adhéreront aux conventions, ils auront fait une

grande et belle chose, ils auront accompli l'abolition de la traite

dans le monde. Et ne croyez pas que leur liberté, pas plus que celle

des mers, que celle des terres, ait à en souffrir. Ne croyez pas que

la liberté des mers, comme, on l'a tant répété, soit le moins du monde

engagée dans cette question: la liberté des mers n'a rien à y voir; la

liberté des mers reste aujourd'hui ce qu'elle était auparavant.

(_Dénégations aux extrémités._)

_M. le président._--Ces interruptions sont insupportables. On peut

contester à la tribune les doctrines d'un orateur, mais on doit lui

permettre d'être entendu.

_M. le ministre des affaires étrangères._--Un cas a été ajouté à ceux

que toutes les nations civilisées ont mis en dehors de la liberté des

mers; voilà tout. Ne dites pas qu'il n'y a point de cas semblables;

vous en avez vous-mêmes proclamé à cette tribune. Vous avez parlé de

la piraterie, de la contrebande de guerre; vous avez reconnu que,

selon les principes avoués par toutes les nations les plus jalouses de

la liberté des mers, selon les principes professés par la France

elle-même, la contrebande de guerre était interdite, et que le droit

de visite existait sur les neutres pour arrêter la contrebande de

guerre.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 167 / 219 题