M. MERCIER.--Et le moyen de faire exécuter la condamnation?

_M. le ministre des affaires étrangères._--Je demande s'il est

possible d'introduire dans une convention de cette nature (et j'admets

la gravité des conventions et les abus auxquels elles pourraient

donner lieu), je demande s'il est possible d'introduire des garanties

plus réelles, plus indépendantes?

Telle a été, en fait, l'efficacité de ces garanties, que, dans

l'espace de dix ans, il y a eu une seule réclamation. Une réclamation

en dix ans! J'en conclus que l'exercice du droit s'est maintenu dans

les limites du traité.

Mais on dit: Il y aura une nuée de croiseurs étrangers qui pèseront

sur notre commerce, tandis que nous aurons, dans deux ou trois

stations éparses, un petit nombre de bâtiments qui n'useront que

très-imparfaitement de la réciprocité. Ici encore je réponds par les

faits.

Depuis dix ans, il y a eu 124 croiseurs anglais, commandités,

passez-moi cette expression, commandités par les deux gouvernements,

et 105 croiseurs français. La différence, certes, est peu

considérable. Voulez-vous connaître la répartition de ces bâtiments?

Dans la station des Antilles, 37 croiseurs français, 38 croiseurs

anglais; sur les côtes du Brésil, 42 croiseurs français, 47 croiseurs

anglais; sur les côtes occidentales d'Afrique, 13 croiseurs français,

35 croiseurs anglais. C'est le point où l'inégalité est la plus

grande. (_Interruption à gauche._) Vous n'êtes pas au bout. Sur les

côtes de Bourbon et de Madagascar, deux points où ce commerce se fait

avec beaucoup d'activité, 13 croiseurs français et 4 croiseurs

anglais.

Vous le voyez, s'il y a eu inégalité, elle a existé, tantôt dans un

sens, tantôt dans un autre, et, à tout prendre, elle a été sans

importance pour des hommes sérieux et impartiaux. (_Approbation au

centre._)

J'ai mis sous vos yeux le droit, le texte des traités, les garanties

attachées au droit de visite et les faits depuis dix ans. Les faits

prouvent que les abus ont été rares, et les traités montrent que, s'il

devait y avoir des abus, nous étions en mesure de les réprimer, et

d'en commettre autant nous-mêmes qu'on pouvait en commettre contre

nous. (_Nouvelle approbation au centre._)

Le nouveau traité contient toutes les garanties que contenait

l'ancien. Il les reproduit, et même il en ajoute quelques-unes; par

exemple, celle que l'indemnité doit être payée dans six mois, au lieu

d'une année.

Il y a un point, je me garderai bien de laisser ignorer à la Chambre

ce changement, il y a un point sur lequel le nouveau traité a

introduit une innovation assez notable. La voici.

L'ancienne convention accordait le droit de visite dans de certaines

zones, autour des lieux que j'appellerai le point de départ du

commerce des nègres et autour des lieux que j'appellerai le point

d'arrivée. Les côtes d'Afrique sont le point de départ; le Brésil et

l'île de Cuba sont le point d'arrivée. La convention avait déterminé,

autour de ces points, certaines zones dans lesquelles le droit de

visite pouvait s'exercer. Dans l'espace intermédiaire entre ces zones,

le droit de visite ne s'exerçait pas. Cependant, quand un bâtiment

soupçonné de faire la traite avait été aperçu, quand le croiseur

prétendait l'avoir aperçu dans la zone où pouvait se faire la visite,

il avait droit de le poursuivre dans l'espace intermédiaire; il ne

pouvait l'arrêter et le visiter dans l'espace intermédiaire, s'il l'y

avait aperçu pour la première fois; mais quand il l'avait aperçu dans

la zone autorisée, il pouvait le suivie partout.

De là résultaient des contestations assez fréquentes sur la question

de savoir où le bâtiment visité avait été aperçu pour la première

fois.

De là naissait aussi un autre inconvénient. Quand je parle

d'inconvénients, je parle selon la pensée des hommes qui veulent

sincèrement, réellement, l'abolition de la traite des nègres, et qui

pensent que le but des traités est un but moral, honorable et utile à

atteindre. Il y avait donc, à l'ancienne démarcation des zones, cet

inconvénient que des bâtiments qui voulaient faire la traite, quand

une fois ils avaient échappé à la zone du point de départ, restaient

dans l'espace intermédiaire jusqu'à ce qu'ils trouvassent un moment

favorable pour traverser la zone d'arrivée, et se rendre au but de

leur destination. L'objet de la convention était ainsi souvent éludé,

et la traite s'accomplissait.

Ce que le nouveau traité a fait, c'est de supprimer cet espace

intermédiaire entre les zones de départ et d'arrivée. Lord Palmerston

avait d'abord proposé d'étendre le droit de visite, ce droit spécial

contre les bâtiments présumés négriers, à la totalité de l'Océan, en

n'exceptant que les mers intermédiaires, comme la Méditerranée. Cette

extension a été repoussée, et on n'a accordé que celle que je viens

d'expliquer.

Je suis loin de nier que celle-ci ne soit réelle. Ce que je dis, c'est

qu'elle a été uniquement déterminée par le besoin de réprimer

efficacement la traite, et de supprimer une partie des contestations

auxquelles le régime précédent donnait lieu.

(M. Estancelin adresse à l'orateur une interpellation qui n'arrive pas

jusqu'à nous.)

M. CUNIN-GRIDAINE, _vivement_.--Monsieur Estancelin, montez à la

tribune si vous avez à parler!

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 162 / 219 题