M. ODILON BARROT.--Continuez, glorifiez-vous-en!

_M. le ministre des affaires étrangères._--Comment! messieurs, depuis

trois mois on répète que si le pacha a été maintenu en possession de

l'hérédité de l'Égypte, s'il a obtenu des conditions meilleures au

moment où sa ruine semblait imminente, la France n'y est pour rien,

qu'on n'a tenu aucun compte de la France, que l'influence de la France

a été étrangère à tout ce qui s'est passé! Et au moment où l'on met

sous vos yeux la preuve évidente que c'est en considération de la

France que ces mesures ont été adoptées...

M. ODILON BARROT.--En considération de son ministère. (_Exclamations

au centre._)

_M. le ministre des affaires étrangères._--Vous feriez au ministère

une trop grande part. Comment, ce serait par égard pour le ministère,

pour le ministère seul, pour le ministère qui parlait au nom de la

France qu'on accorderait ce que la France a demandé, ce que le

ministère précédent avait demandé lui-même, ce que la note du 8

octobre posait comme un cas de guerre! Eh bien, messieurs, j'accepte,

pour le ministère du 29 octobre l'honneur que vous lui faites.

(_Bravos au centre._) S'il a obtenu cela, c'est que sa politique, en

effet, a été sage et modérée... Et ne croyez pas que je sois

embarrassé de ces termes, ne croyez pas que je les repousse. Dieu me

garde de ne pas trouver bon que la politique du cabinet soit traitée

de sage et de modérée à Londres et à Vienne comme à Paris, dans les

cabinets des gouvernements européens comme au sein de cette Chambre!

Oui, notre intention est qu'elle soit trouvée sage et modérée partout,

et que, précisément parce qu'elle est sage et modérée, on fasse pour

elle ce qu'on n'a pas fait pour une politique menaçante et agressive.

(_Nouvelle approbation au centre._) Oui, nous nous en glorifions; nous

croyons que c'est là un service rendu à la France, un service qui

honore le cabinet et qui élève l'influence de notre pays. (_Très-bien!

très-bien!_)

Je tenais à établir un fait, précisément le fait qu'on a nié: que

c'est devant l'influence de la France, devant la considération de la

France, devant le désir de rentrer en bonne intelligence avec elle,

que la dissidence s'est introduite entre les quatre puissances, et

qu'une portion d'entre elles a fermement maintenu ce que l'autre

portion avait quelque velléité de ne pas maintenir. C'est le fait que

je tenais à mettre en lumière, c'est le fait qui a marqué la seconde

phase de la négociation. Oui, c'est en considération de la France,

c'est par le désir de vivre en bonne intelligence avec elle, de

maintenir, de concert avec elle, la paix générale de l'Europe, que

l'hérédité a été accordée au pacha, que toute tentative contre lui, en

Égypte, s'est arrêtée, et que le but réel de la note du 8 octobre a

été atteint, par l'influence et sans la menace, comme je le disais à

cette tribune l'an dernier.

Dans le cours du mois de janvier, la question a été décidée: la Porte

cédant aux représentations de ses alliés, et parmi les alliés,

l'Angleterre cédant à la crainte de voir l'Autriche et la Prusse se

séparer effectivement de la coalition et refuser désormais à la Porte

leur appui moral et matériel, l'hérédité a été formellement accordée

au pacha.

Une fois l'hérédité accordée, la question d'Égypte semblait terminée.

Alors a commencé à se manifester à Londres, de la part des puissances,

le désir de rentrer officiellement en bons rapports avec la France: on

a commencé à nous faire des ouvertures.

Qu'avons-nous répondu? Qu'il fallait que la question d'Égypte fût

réellement réglée, qu'il ne suffisait pas que l'hérédité fût accordée

en principe au pacha, qu'il fallait voir quelles conditions lui

seraient faites, de quelle manière sa situation serait réglée dans

cette Égypte qu'on lui concédait héréditairement; que, jusque-là, tant

que cette question ne serait pas résolue, la France ne pouvait

considérer le traité du 15 juillet comme éteint.

On nous disait qu'il était éteint; on nous disait qu'on ne ferait plus

rien en vertu du traité du 15 juillet; que les puissances se

considéraient comme dégagées des obligations qu'il leur imposait; que,

désormais, si de nouveaux différends s'élevaient entre le sultan et le

pacha, ils se videraient entre eux, sans aucune intervention des

puissances étrangères. On nous l'assurait à Londres.

Nous répondions: Nous croyons à votre assurance, mais elle ne nous

suffit pas: il nous faut le fait, il faut que la situation du pacha

soit effectivement réglée.

Pendant que ces pourparlers avaient lieu, arriva en Occident le

hatti-schérif du 13 février, qui réglait les conditions de l'existence

du pacha héréditaire. Que contenait-il? Une hérédité mensongère, mise

à la merci de la Porte qui restait maîtresse de choisir dans la

famille de Méhémet-Ali son successeur; le pacha, dépouillé de la

réalité de l'administration de l'Égypte, obligé de payer un tribut, et

quel tribut? le quart du revenu brut de l'Égypte; et, pour constater

ce revenu, des hommes de la Porte, des employés du sultan placés à

côté du pacha, contrôlant l'administration de l'Égypte, et, par

conséquent, nulle réalité dans le pouvoir administratif du pacha. En

même temps la destruction du pouvoir militaire du pacha: tout droit de

nommer les chefs de corps de ses troupes lui était retiré; il était

obligé de faire approuver par la Porte toutes ses nominations

d'officiers.

Il avait accepté beaucoup d'autres conditions du hatti-schérif du 13

février. Il se refusa à celles-ci; il réclama auprès de la Porte

contre la non-hérédité, contre la destruction de son pouvoir

administratif et de son pouvoir militaire.

Au même instant, la France déclara que la question n'était pas

terminée pour elle; qu'elle ne voyait là rien de ce qu'elle avait

attendu; que l'hérédité n'existait pas; qu'elle était soumise à de

telles conditions que le pacha ne pourrait vivre en paix avec la

Porte; qu'il recommencerait à chaque instant à lutter contre elle pour

s'affranchir; que le but qu'on avait voulu atteindre n'était pas

atteint; qu'il ne pouvait l'être à de telles conditions; que la

France, en un tel état des choses, ne pouvait reconnaître que la

question fût réglée, ni donner sa signature aux ouvertures qu'on lui

avait faites.

Cependant, pour prouver sa bonne foi et sa parfaite sincérité dans les

négociations, le cabinet consentit à parapher les projets d'actes qui

lui avaient été communiqués, et dans lesquels plusieurs modifications

importantes, non pas de simples modifications grammaticales, comme on

l'a dit à cette tribune, mais des modifications qui touchaient au fond

des choses, qui changeaient le véritable caractère des actes, avaient

été adoptées.

Le cabinet, dis-je, consentit à parapher les actes pour constater sa

bonne foi, déclarant qu'il ne les signerait définitivement que lorsque

la question d'Égypte serait réellement terminée, lorsqu'on aurait

réellement assuré l'existence du pacha à des conditions raisonnables

et qui lui permissent de vivre en paix avec le sultan.

Ces négociations ont rempli plusieurs mois. La même situation que

j'indiquais tout à l'heure à la Chambre s'y est reproduite. Les

puissances allemandes ont pesé à Constantinople pour obtenir de la

Porte les concessions nécessaires pour que la France signât les actes

qu'on lui avait offerts. Plus d'une fois l'ambassadeur d'Angleterre à

Constantinople, et peut-être le ministre britannique à Londres, ont

entrevu la possibilité que ces négociations ne réussissent pas, qu'un

conflit nouveau s'élevât entre le sultan et le pacha, dans lequel le

pacha succomberait peut-être. L'intervention active des puissances

allemandes a décidé la question dans notre sens; le hatti-schérif a

été modifié dans toutes les parties essentielles sur lesquelles le

pacha avait réclamé.

Je prie la Chambre de bien remarquer ce point: toutes les réclamations

essentielles du pacha ont été accueillies; par le hatti-schérif du 25

mai, l'hérédité réelle lui a été assurée; le pouvoir administratif lui

a été rendu; toute surveillance directe de la Porte en Égypte a été

supprimée; un tribut fixe a été substitué au quart du revenu brut de

l'Égypte. Le pouvoir militaire réel lui a été rendu également: le

pacha a le droit de nommer tous les chefs de corps; pour les généraux

seulement, il est obligé d'obtenir le consentement de Constantinople.

Aussi, lorsque le hatti-schérif du 25 mai est arrivé à Alexandrie, à

l'instant même le pacha s'en est saisi comme d'un triomphe pour lui,

comme de la meilleure solution qu'il pût espérer.

Voici les termes des deux dépêches d'Alexandrie, l'une du 12 juin,

l'autre du 6 août; la première après la réception à Alexandrie du

hatti-schérif du 25 mai, la seconde après l'arrivée à Alexandrie de la

nouvelle que la convention du 13 juillet venait d'être signée à

Londres:

«Le 10 au matin, le vice-roi, entouré des principaux dignitaires de

l'Égypte, a reçu les deux envoyés ottomans dans la grande salle de son

palais de Rasettin. Muhib-Effendi lui ayant présenté le hatti-schérif,

Méhémet-Ali l'a porté sur ses lèvres et sur son front, et Samy-Bey en

ayant fait la lecture à haute voix, le pacha s'est revêtu de la

décoration envoyée par le sultan. Des salves de toutes les batteries

des forts et de l'escadre, un pavoisement général et d'autres

démonstrations publiques ont signalé à la ville la promulgation

solennelle du décret impérial.

«Si, comme Méhémet-Ali s'en montre persuadé, d'après le soin qu'a mis

le divan à écarter du hatti-schérif d'investiture la question du

tribut et à retarder encore le départ des quatre consuls généraux,

quelques objections de sa part sur le chiffre arrêté sont attendues à

Constantinople, si, au fond, comme il l'espère, l'on y est disposé à

résoudre la difficulté par une nouvelle transaction, le parti que

vient de prendre le pacha est incontestablement le plus sage. Tout en

se réservant de faire atténuer encore, par la voie des négociations,

l'obligation la plus onéreuse qui résulte pour lui de la solution qui

lui est offerte, il s'empare de toutes les importantes concessions

garanties par le hatti-schérif modifié, et met un terme à la situation

d'antagonisme dans laquelle les derniers événements l'avaient placé à

l'égard de l'Europe.

«J'ai revu hier matin Méhémet-Ali, et je l'ai trouvé fort satisfait de

la situation actuelle de ses affaires. Il m'a dit que Muhib-Effendi

s'étant chargé de rendre un compte détaillé de la promulgation du

hatti-schérif par le retour du paquebot russe qui est reparti ce

matin, il attendrait, pour répondre officiellement au divan, le départ

de cet envoyé ou celui de Kémial-Effendi, à la disposition desquels il

tient un bateau à vapeur. Je serais tenté de croire, monsieur le

ministre, que Muhib-Effendi s'est engagé à appuyer assez vivement,

auprès de la Porte, les considérations que le pacha ne cesse de faire

valoir contre un tribut annuel de 80,000 bourses, et que les deux

envoyés ne prolongent leur séjour ici que pour recueillir, à cet

effet, les éléments sur lesquels le vice-roi appuie ses calculs. Quoi

qu'il en soit, Méhémet-Ali m'a paru plein d'espoir dans une solution,

plus favorable pour l'Égypte, de cette dernière difficulté; et,

sachant que j'écrivais à M. de Pontois par le paquebot russe, il m'a

prié de signaler de nouveau à notre ambassadeur les objections qu'il

élève contre la quotité de tribut fixée, tout en l'informant de la

déférence avec laquelle il avait accueilli le nouveau hatti-schérif

d'investiture.»

Et plus tard, lorsqu'on apprend que la France, voyant la question

définitivement réglée, a enfin consenti à signer la convention du 13

juillet:

«Je me suis rendu, sur-le-champ, auprès du vice-roi pour lui

communiquer la nouvelle officielle de la signature à Londres du

protocole final et de la convention du 13 juillet. Dans des entretiens

précédents, j'avais eu souvent l'occasion de calculer d'avance avec

Méhémet-Ali les conséquences de la transaction déjà paraphée; mais

bien que la conclusion en fût depuis longtemps attendue à Alexandrie,

j'ai pu remarquer que le vice-roi a accueilli avec une grande

satisfaction la nouvelle de la signature définitive. Méhémet-Ali me

paraît apprécier, monsieur le ministre, avec sa sagacité habituelle,

toute la portée de l'acte qui met solennellement un terme à l'union

exclusive des quatre puissances dont les efforts combinés ont menacé

jusqu'à son existence politique. Il s'applaudit de voir la France

reprendre, avec les quatre autres grandes cours de l'Europe, des

relations qui ne lui interdisent plus d'exercer son influence

salutaire dans les affaires du Levant d'une manière active et

officielle. Il me semble enfin partager entièrement avec moi l'espoir

que les conseils isolés des puissances dont il redoute les

dispositions à Constantinople ne pourront plus exercer sur le divan

l'action que l'on n'était que trop fondé à attendre de leur

intervention collective au nom d'une conférence européenne,

aujourd'hui virtuellement dissoute. «Je n'ai plus, dès ce jour, à

compter avec l'Europe,» m'a dit le pacha en apprenant que la

conclusion de la convention de Londres pouvait être regardée comme

certaine et définitive, «je suis en face de la Porte seule, et c'est

en famille que nous réglerons dorénavant nos affaires.»

Voilà, messieurs, quel a été le jugement du pacha sur cette convention

si vivement attaquée devant vous; voilà ce qu'il en a pensé; voilà

comment il y a vu le terme des difficultés de sa propre situation: il

a compris que, d'une part, si elle mettait un terme, en Occident, à

l'isolement de la France, elle mettait un terme, en Orient, à son

propre isolement, à lui, en face de toute l'Europe; il a compris

qu'elle le laissait seul avec la Porte, qu'elle rétablissait, avec la

bonne intelligence dans l'Occident, l'unité entre les musulmans en

Orient, qu'ainsi le grand but que la France s'était proposé à cet

égard était atteint, autant que la faiblesse de la résistance

égyptienne nous en avait laissé les moyens, autant que, par de simples

négociations, on pouvait se flatter d'y réussir.

Sans doute, si le pacha s'était défendu énergiquement en Syrie, si sa

puissance avait eu des racines plus fortes, il aurait obtenu

davantage. Mais personne ne peut prétendre être à l'abri de sa propre

faiblesse; personne ne peut prétendre que la protection, la

bienveillance d'une puissance étrangère le dispense de se défendre

soi-même et d'être fort pour son propre compte. Il est impossible de

suivre de près les diverses phases de cette affaire sans être

convaincu de ces deux points: que la France a obtenu pour le pacha

tout ce qu'il était possible d'obtenir après ses malheurs; qu'elle l'a

obtenu par la voie de l'influence, par son poids dans les conseils de

l'Europe, dans ces conseils auxquels elle n'assistait pas, mais dans

lesquels son absence se faisait sentir. La France a obtenu pour le

pacha une existence durable et des rapports réguliers possibles avec

la Porte. C'est à Méhémet-Ali et à ses enfants à faire le reste; c'est

à eux, en restant dans les termes du hatti-schérif, en en remplissant

envers la Porte toutes les conditions, en exerçant sagement la mesure

de force et d'indépendance qui leur est assurée, c'est à eux de fonder

en Égypte quelque chose de durable, quelque chose qui subsiste par

soi-même et qui rende à la France des services correspondants à ceux

que la France lui a rendus malgré les difficultés de la situation.

Maintenant, messieurs, les choses conduites à ce terme, la question

turco-égyptienne effectivement terminée, qu'avait à faire la France?

Fallait-il qu'elle restât dans son isolement? Pourquoi? Je demande

qu'on m'en donne un motif sérieux. La question turco-égyptienne était

réglée. Restait la question de Constantinople. Quel est le but que se

propose, depuis longtemps, la politique européenne à l'égard de

Constantinople? C'est de soustraire officiellement Constantinople à

tout protectorat exclusif, de faire admettre la Turquie dans le droit

européen, de faire en sorte que la Turquie ne soit plus le Portugal de

la Russie. (_Sensation._)

Voilà quel a été, depuis cinquante ans, le véritable but de la

politique européenne, de la bonne politique. Eh bien, messieurs, on a

fait un pas vers ce but. Sans doute, on n'a pas mis la Porte à l'abri

de toutes les ambitions, de toutes les chances de l'avenir; mais il y

a un acte officiel, signé de toutes les grandes puissances de

l'Europe, qui fait entrer la Porte dans le droit public européen, qui

déclare commune l'intention de toutes les grandes puissances de

respecter l'inviolabilité des droits du sultan et de consolider le

repos de l'empire ottoman.

Je le demande, messieurs, si, avant ces derniers événements, un pareil

acte avait été tout à coup présenté à l'Europe, si l'on avait montré

la Russie le signant comme les autres puissances, est-ce que cela

n'aurait pas été regardé comme une conquête de la politique

européenne? Est-ce que cela n'aurait pas été regardé comme une grande

et heureuse innovation? C'est cependant là ce qui a été obtenu: en

même temps que la question turco-égyptienne était réglée aussi bien

que le permettaient les faits accomplis, en même temps la question de

Constantinople était réglée mieux qu'elle ne l'avait jamais été depuis

qu'on en parlait.

Y avait-il donc une raison pour que la France ne sortît pas de son

isolement? La France avait-elle été au-devant des puissances? Leur

avait-elle demandé à rentrer dans le concert européen? Lui imposait-on

quelques conditions qu'elle ne pût, qu'elle ne dût pas honorablement

accepter? On ne lui imposait aucune condition, on ne lui demandait

rien; on lui demandait tout simplement ce qu'elle avait toujours

elle-même proclamé le but de sa politique. Permettez-moi de vous le

dire, il eût été insensé de refuser; il eût été impossible de donner

une raison sérieuse pour un entêtement puéril dans un isolement

inutile. (_Aux centres_: Très-bien!) Ce que le cabinet a fait, c'est

ce que tout homme sensé, étranger aux préoccupations de l'esprit de

parti, eût fait nécessairement dans une pareille circonstance.

(_Nouvelle approbation._)

Messieurs, on s'effraye de ces mots _concert européen_. Oui, la France

est rentrée dans le concert européen: cela veut-il dire que la

Sainte-Alliance est ressuscitée, que la France s'est engagée dans

quelque coalition semblable? Cela veut-il dire que la France a abdiqué

une portion quelconque de son indépendance, de sa politique? Non,

messieurs, il n'y a point d'engagement sur aucun point déterminé; il

n'y a point de traité conclu dans tel ou tel but; il n'y a aucune

abdication d'aucune partie de la politique, de l'indépendance de la

France. Ce qu'on appelle le _concert européen_, c'est simplement

l'esprit de paix entre les grandes puissances de l'Europe; c'est

simplement la manifestation de cette pensée commune que, si quelque

grand événement survient, avant de recourir aux chances de la guerre,

on essayera de s'entendre et de résoudre en commun les grandes

questions politiques. Voilà ce qu'on appelle le concert européen.

(_Très-bien!_)

Messieurs, c'est à cette politique que, depuis plus de vingt-cinq ans,

l'Europe doit la paix: c'est à cette politique que la Grèce doit son

existence; c'est à cette politique que la Belgique doit son existence.

Jamais de tels événements ne s'étaient ainsi accomplis pacifiquement,

régulièrement, par la seule puissance des négociations et du bon sens

européen. (_Nouvelles marques d'approbation au centre._)

C'est la politique du concert européen qui a obtenu ces résultats:

elle ne nous a rien coûté, aucun sacrifice d'indépendance, ni de

politique; elle a maintenu la paix, elle a fondé des États, elle a mis

la stabilité là où autrefois seraient venus le bouleversement et la

guerre. (_Approbation au centre._)

Messieurs, il faut savoir choisir dans ce monde. Il n'y a, pour un

pays sensé, que trois systèmes de politique possibles: les alliances,

l'isolement ou l'indépendance au sein de la bonne intelligence avec

tout le monde.

Les alliances intimes, déterminées, je crois que, pour nous, le moment

en est passé. (_Chuchotements._)

Je ne dis pas cela pour méconnaître les services qu'une alliance

réelle et intime avec la Grande-Bretagne nous a rendus lorsqu'en 1830

nous avons fondé notre gouvernement. Pour mon compte, quels que soient

les événements qui sont survenus depuis, quels que soient ceux qui

pourraient survenir, j'ai un profond sentiment de bienveillance pour

le peuple généreux qui, le premier en Europe, a manifesté de vives

sympathies pour ce qui s'était passé en France; pour le gouvernement

sensé et courageux qui, le premier, a hautement avoué notre cause et

accepté notre amitié. (_Approbation au centre._) C'est un vrai service

que l'Angleterre nous a rendu, et je suis bien aise aujourd'hui même,

après ce qui s'est passé, je suis bien aise de lui en exprimer ici ma

reconnaissance. (_Nouvelle approbation au centre._)

Mais les événements suivent leur cours, les années n'ont pas toutes

les mêmes nécessités; les temps sont changés. Des difficultés sont

survenues; la diversité des politiques des deux pays s'est manifestée

sur plusieurs points; l'alliance intime n'existe plus.

_Une voix à gauche._--Dieu merci!

_M. le ministre._--Est-ce à dire que la politique de l'isolement doive

être la nôtre et remplacer celle des alliances. Ce serait une folie.

Messieurs, ne vous y trompez pas, la politique d'isolement est une

politique transitoire qui tient nécessairement à une situation plus ou

moins critique et révolutionnaire. On peut l'accepter, il faut

l'accepter à certain jour; il ne faut jamais travailler à la faire

durer. (_Très-bien!_) Il faut, au contraire, saisir les occasions d'y

mettre un terme, dès qu'on le peut sensément et honorablement.

Quelle politique avons-nous donc aujourd'hui? Nous sommes sortis de

l'isolement; nous ne sommes entrés dans aucune alliance spéciale,

étroite; nous avons la politique de l'indépendance en bonne

intelligence avec tout le monde; nous sommes, avec toutes les

puissances de l'Europe, dans des rapports réguliers et pacifiques,

plus ou moins bienveillants, plus ou moins empressés (_Rires à

gauche_), partout réguliers et pacifiques; nous sommes, je le répète,

dans la politique de l'indépendance et de la bonne intelligence.

Regardez-y bien; c'est celle vers laquelle tous les gouvernements

sensés, tous les peuples éclairés tendent aujourd'hui; c'est celle que

l'Angleterre elle-même pratique.

Pour vous, voici l'alternative où vous êtes places. (_Mouvement

d'attention._) Si vous restez dans l'isolement, vous resserrez à

l'instant même l'alliance des quatre grandes puissances contre vous ou

du moins en dehors de vous. Si vous contractez une alliance intime,

étroite, avec l'Angleterre, à l'instant vous coupez l'Europe en deux,

vous faites ce qu'on a appelé l'alliance des États constitutionnels et

l'alliance des États despotiques.

L'alliance intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvénient

qu'elle resserre l'alliance des trois grandes puissances

continentales.

L'isolement a pour vous l'inconvénient plus grave encore de resserrer

l'alliance des quatre grandes puissances.

Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne. Que chaque puissance agisse

librement suivant sa politique, mais dans un esprit de paix, de bonne

intelligence générale: voilà le véritable sens du concert européen tel

que nous le pratiquons. Voilà la situation dans laquelle nous sommes

entrés par la convention du 13 juillet.

Croyez-vous que notre pays y ait perdu?

Je demande à la Chambre la permission de me reposer un moment.

La séance est suspendue quelques minutes.

Messieurs, je voudrais terminer ici ce débat, et descendre de cette

tribune, car j'ai traité complétement, je crois, la question spéciale

qui m'y a fait monter. J'ai fait connaître à la Chambre les diverses

phases de la négociation; j'en ai discuté les résultats; j'ai montré

dans quelle situation se trouvaient aujourd'hui les questions diverses

et les divers intérêts qui y étaient engagés.

En Orient, Alexandrie et Constantinople.

En Occident, les rapports de la France avec l'Europe, le concert

européen, les alliances, l'indépendance nationale.

Il semble que j'ai tout dit.

Mais il y a une autre question qui me tient à coeur autant qu'à ceux

qui l'élèvent si bruyamment tous les jours; c'est ce qu'on appelle

l'abaissement de mon pays, le défaut de dignité de sa politique. Je

regrette qu'une telle question soit ainsi vaguement posée. À mon avis,

nous ne devrions monter à cette tribune, surtout en matière de

politique extérieure, que pour y débattre des questions réelles,

actuelles, pour savoir comment les affaires de notre pays ont été

conduites en chaque occasion, si elles l'ont été selon ses intérêts et

son honneur. J'ai peu de goût, je l'avoue, pour ces conversations

universelles, sans objet précis, qu'on recommence sans cesse pour

prouver l'abaissement de notre pays. Cependant, et bien qu'à regret,

j'y entrerai. On a abusé si étrangement de ces idées vagues pour

irriter, pour égarer, pour attrister la France, que, quelque

inconvénient qu'il puisse y avoir, il faut bien que je les aborde à

mon tour, et que je nie ce dont on nous accuse.

Tout cela est faux. Il n'est pas vrai que, depuis 1830, la France soit

abaissée. (_Mouvement et exclamations à gauche._) Il n'est pas vrai

qu'elle ait perdu de son influence et de sa dignité en Europe.

La France a débuté en 1830 par l'acte d'indépendance le plus grand, le

plus éclatant que jamais un peuple ait accompli: elle s'est dégagée de

toute influence, de toute apparence d'influence étrangère dans ses

affaires intérieures et dans son gouvernement. Depuis 1830,

qu'a-t-elle fait? On dit que des événements analogues aux nôtres se

sont produits en Europe et que la France les a abandonnés, qu'elle a

trahi la cause des peuples après avoir fait triompher la sienne. Cela

n'est pas vrai. D'abord je n'accorde pas aisément qu'il se soit

accompli en Europe des événements analogues à la révolution de 1830.

(_Au centre_: Très-bien! très-bien!) Je ne reconnais pas la parenté,

la fraternité de toutes les révolutions avec la nôtre. Nous avons eu

pour notre révolution des motifs légitimes, une nécessité impérieuse,

évidente; aucun des événements qu'on appelle analogues en Europe ne

s'est produit avec de tels caractères. Cependant il n'est pas vrai que

nous ayons abandonné, que nous ayons trahi tous ceux qui se sont

produits. La Belgique, la Suisse, l'Espagne, nous les avons avouées et

soutenues, nous les avons avouées et soutenues de manière à les faire

réussir. Je sais que ce succès n'est pas complet, tranquille. Je sais

que la Belgique, que la Suisse, que l'Espagne ont traversé,

traverseront peut-être encore de douloureuses vicissitudes. Il n'en

est pas moins vrai qu'après les avoir aidées au premier moment par

notre éclatant aveu, nous les aidons encore tous les jours par l'appui

de notre influence et de nos conseils. Voilà comment la France a

abandonné les causes analogues à la sienne.

Deux autres pays, la Pologne et l'Italie, sont plus douloureux à

nommer. Je crois qu'il est du devoir des bons citoyens de n'en pas

parler. (_Rires aux extrémités._) Ce que la France a fait, la

politique qu'elle a suivie à cet égard, a été, à mon avis, bonne,

sage, conçue dans l'intérêt de notre pays et selon les règles du droit

des gens et de la raison. Je suis tout prêt à recommencer cette

discussion si on l'exige; mais je ne la crois bonne pour personne.

Voilà comment la France a été abaissée depuis 1830, dans sa conduite

envers les événements analogues à notre révolution. Prenez les autres

parties de notre conduite au dehors, et dites-moi si vous y trouvez

plus d'abaissement. Quand un intérêt français a exigé quelque part un

déploiement de forces, y avons-nous manqué? Au Mexique, à

Buenos-Ayres, partout, quand un intérêt national a appelé le

déploiement de la force nationale, elle s'y est précipitée avec

imprudence, plutôt qu'elle ne s'est contenue avec timidité. Et

j'ajoute que partout où la force nationale s'est portée, elle a obtenu

un résultat conforme aux vues de l'entreprise.

Il faut, messieurs, il faut donner un démenti éclatant à ces

allégations d'abaissement et de pusillanimité contre toute notre

politique en général depuis 1830. Cela est faux: à prendre notre

politique dans son ensemble, nous n'avons abandonné aucune grande

cause, aucun grand intérêt national.

On allègue, comme preuve d'abaissement, que nous n'avons pas conquis

de territoire. Messieurs, vous êtes engagés, depuis dix ans, dans la

conquête d'un grand territoire. La guerre d'Afrique est une conquête à

laquelle vous travaillez tous les jours. Je sais qu'il y a beaucoup de

personnes qui méprisent cette conquête et la regardent uniquement

comme un fardeau. Cela s'est dit, messieurs, de beaucoup de grandes

conquêtes analogues. Et, en effet, elles ont été longtemps un fardeau.

Mais consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de

conquêtes et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils vous

diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France

comme un grand fait, comme un fait destiné à accroître beaucoup un

jour son influence et son poids en Europe. Et pourtant ils

reconnaissent que ce fait s'accomplit, s'affermit; ils n'ont plus la

pensée de le contester et de le combattre. (_Mouvement._)

M. de Saint-Aulaire m'écrivait, il y a trois mois, à propos des

mesures que nous avons prises sur Tunis, et en me rendant compte d'une

conversation qu'il avait eue avec lord Aberdeen:

_Le comte de Saint-Aulaire au ministre des affaires étrangères._

«Londres, 4 octobre 1841.

«J'ai commencé par établir que la sûreté de nos possessions d'Afrique

était pour nous un intérêt de premier ordre que nous ne pourrions

laisser fléchir devant aucune considération. Lord Aberdeen, après

m'avoir écouté attentivement, m'a dit: «Je suis bien aise de

m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet. J'étais ministre en

1830, et si je me reportais à cette époque, je trouverais beaucoup de

choses à dire; mais je prends les affaires en 1841 et telles que me

les a laissées le précédent ministère: je regarde donc votre position

à Alger comme un fait accompli, contre lequel je n'ai plus à élever

aucune objection.»

Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre abaissement?

Mais, dit-on, nous ne nous connaissons pas en fait de dignité, notre

politique en manque essentiellement. Messieurs, il y a deux éléments

de la dignité politique: le droit et la force. Je conviens que, quand

la force manque au droit, la dignité lui manque bientôt aussi

également. Mais la force sans le droit ne suffit pas pour donner de la

dignité à une politique, et nous l'avons trop souvent oublié: dans

notre histoire contemporaine, la séparation de la force et du droit,

le culte de la force est une idolâtrie que, pour mon compte, je

répudie absolument. (_Approbation au centre._)

Nous avons vu trop longtemps, à travers le déploiement de la force

nationale, le droit oublié et méconnu. Le jour est venu où la force

seule n'a plus suffi pour assurer la dignité, où, après avoir méconnu

le droit des autres, après avoir méconnu la mesure, la sagesse qui est

prescrite à la politique d'un grand pays, il a fallu porter nous-mêmes

la peine de ces fautes.

On parle beaucoup de la politique de la Révolution et de l'Empire. À

Dieu ne plaise que je méconnaisse les grands services que ces

gouvernements ont rendus à notre pays! À Dieu ne plaise que je répudie

l'héritage de leur gloire! Mais ne vous y trompez pas; c'est pour

avoir méconnu le respect du droit, pour avoir trop cru en la force, et

en la force seule, qu'ils ont imposé à notre pays de grandes

souffrances, de grands sacrifices. En reconnaissant leurs bienfaits,

en acceptant avec transport leur gloire, permettez-moi de reconnaître

aussi leurs erreurs et tout ce qu'elles nous ont coûté.

Eh bien, c'est l'honneur de la France et de son gouvernement, depuis

1830, d'avoir soigneusement recherché l'union du droit et de la force,

de n'avoir jamais cru qu'il lui fût permis de méconnaître le droit, de

dépasser cette limite de mesure, de prudence, qui est commandée, par

la nécessité autant que par la sagesse, aux plus puissants États.

Nous assistons, en vérité, à un étrange aveuglement: par une bonne

fortune rare, nous sommes appelés à prospérer, à nous honorer, à

grandir, à influer en Europe, par les voies régulières et morales, par

le respect du droit, par l'ordre, par la paix; et on s'en plaint, on

s'en dégoûte, on voudrait nous ramener dans les voies de la politique

agressive et belliqueuse! Ah! messieurs, c'est méconnaître toutes les

conditions actuelles de la grandeur et de l'influence; dans l'état

actuel de l'Europe, c'est précisément à la politique tranquille et

régulière, c'est précisément au maintien de tous les intérêts

réguliers et pacifiques que la grandeur et l'influence sont attachées,

aussi bien que la prospérité intérieure des nations. Ne nous détournez

pas de cette voie pour nous faire marcher vers un abîme en nous

traînant dans une ornière.

Je dirai plus: c'est méconnaître également la grande pensée, la pensée

nationale de la France en 1789. Ce que voulait cette pensée, c'était,

d'une part, le gouvernement libre, de l'autre, le développement

pacifique de la civilisation générale. Voilà quel était l'instinct

national, le voeu, et ce qu'on a appelé le rêve de la France en 1789.

Le régime révolutionnaire, le régime impérial, les égarements de la

propagande et de la conquête, ont été des déviations naturelles,

inévitables, mais des déviations réelles de cette pensée primitive et

profonde. (_Marques d'assentiment._) Messieurs, nous y ramenons la

France. Oui, nous entendons mieux que vous le véritable voeu de nos

pères; nous sommes plus fidèles que vous à leur intime pensée

politique: paix et liberté, c'était là leur voeu; c'était là le fond

de toutes leurs croyances souvent aveugles, inexpérimentées, mais

sincères et bienveillantes pour l'humanité tout entière.

Messieurs, j'ai vu sur nos bancs un homme de bien, un ami très-sincère

et très-sévère de la liberté de son pays, M. Comte; il avait pris pour

épigraphe de son journal le _Censeur européen_: «Paix et liberté.»

C'est la vraie devise de la France. (_Éclats de rire sur quelques

bancs de la gauche. Marques générales d'étonnement._)

M. DE SADE.--On n'a pas ri de ce que vous avez dit, monsieur le

ministre, on a ri d'autre chose qui s'est dit sur ces bancs.

(_Mouvement._)

_M. le ministre._--Je n'en doute pas; je ne comprendrais pas comment

on aurait pu rire de ce que je disais.

Je finis, messieurs, et je finis par ces mêmes paroles: l'union du

droit et de la force, dans toute notre politique, la liberté au

dedans, la paix au dehors, à moins d'une nécessité évidente et

impérieuse qui nous oblige à rompre la paix, voilà notre politique;

c'est la politique de la France depuis 1830. La France a grandi, la

France grandira en prospérité et en influence par cette politique, et

il y a autant de dignité que de sagesse à la pratiquer tous les jours.

(_Marques nombreuses et prolongées d'approbation._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 157 / 219 题