M. de Bourqueney m'écrivait le 18 novembre:

«Si Méhémet-Ali, me disait lord Palmerston, persistant dans sa

résistance, refusait de renvoyer la flotte, même après l'évacuation

de la Syrie, s'il continuait une attitude hostile au sultan, une

attitude qui fût vraiment un essai d'indépendance, nous ne pourrions

plus conseiller au sultan de retirer son décret de déchéance. La Porte

serait même autorisée à suivre les opérations militaires jusque contre

l'Égypte rebelle...

«J'ai interrompu lord Palmerston par ces mots: «Le traité du 15

juillet n'a rien stipulé pour le cas dont vous me parlez; je ne puis

consentir à le discuter.»

«Mais, a repris lord Palmerston (et il était allé prendre un

exemplaire du traité), le préambule _comprend tout_...

«Je sais que l'article 7 de l'acte séparé stipule formellement qu'en

ce qui concerne l'Égypte, les puissances alliées ne s'engagent qu'à

des _conseils_.»

«Lord Palmerston a timidement argumenté.

«Non, milord, ai-je repris, il faudrait un nouveau et bien plus _grave

traité_.»

«Lord Palmerston n'a rien répondu; mais je le connais assez pour

affirmer que son esprit ne s'est pas même encore placé sérieusement en

face de l'éventualité qu'il venait de m'indiquer.»

Et le 29 novembre:

«Je ne sais s'il faut uniquement attribuer à la prise d'Acre et à

l'enivrement de ce succès un certain renouvellement de zèle pour les

intérêts du sultan, même en Égypte; mais lord Palmerston, après

m'avoir exprimé, il est vrai, l'espoir que toutes les circonstances

rendaient en ce moment vraisemblable la soumission du vice-roi, après

m'avoir ajouté que, dans ce cas, les quatre puissances tiendraient

leur promesse à Constantinople, et demanderaient la conservation de

l'hérédité de l'Égypte dans la famille de Méhémet-Ali, lord Palmerston

a conclu avant-hier par ces mots: «Bien entendu qu'il ne se sera passé

aucun événement entre les dernières dates et l'arrivée de l'officier

porteur de nos paroles à Alexandrie.» Et comme je le regardais d'un

air étonné qui exigeait l'explication du mot _événement_. «Bien

entendu, a-t-il repris, qu'il n'y aura pas eu d'insurrection en

Égypte.»

«Et quand il y aurait eu une insurrection, ai-je répondu, cela

ajouterait-il un article au traité du 15 juillet? Cela vous

donnerait-il le droit d'offrir plus que des conseils à la Porte? Cela

autoriserait-il la présence d'un seul de vos _marins_ sur le

territoire égyptien, le voyage d'un seul de vos bâtiments pour

transporter des soldats turcs en Égypte?»

«Lord Palmerston hésitait à s'expliquer: la question de _droit_ était

au moins incertaine dans son esprit.

«Mais, a-t-il repris, ne parlons pas d'insurrection; supposons que

Méhémet-Ali, après la Syrie évacuée, garde la flotte turque et refuse

de se soumettre, est-ce que la concession de l'hérédité de l'Égypte ne

se trouvera pas de fait annulée? Est-ce que nous pourrions laisser le

souverain dans cette situation relative avec le vassal?»

«J'ai interrompu de nouveau: «Eh bien, ai-je dit, je ne vois, je ne

puis consentir à voir, même dans cette hypothèse, qu'une occasion de

_conseils_ à la Porte; je n'y vois rien surtout qui autorise les

quatre puissances à entrer de vive force dans des événements d'un

ordre qui n'est pas prévu par leurs propres stipulations. Comment,

arrivée à cette phase, la question égyptienne ne se résoudrait pas par

la négociation! N'est-il pas évident comme la lumière du jour que ce

ne saurait plus être alors qu'une affaire de patience pour laisser à

la vérité le temps de reprendre son empire à Alexandrie? Brusquer le

dénoûment au lieu de l'attendre, ce serait faire naître d'une question

vidée une question peut-être bien plus grave que celle qu'elle

remplacerait.»

«Lord Palmerston n'a voulu ni me contredire, ni engager son

consentement.

«L'état vrai de son esprit me semble celui-ci:

«Au fond, il croit à la soumission de Méhémet-Ali; mais si Méhémet-Ali

ne se soumet pas, il voudrait avoir réservé sa liberté d'action. Tant

qu'il ne le fera ici que par des paroles, je suis peu inquiet; ma

seule sollicitude se porte sur quelque démarche ordonnée de Londres

sur le théâtre même des événements.

«C'est dans cette pensée que j'ai dirigé hier ma conversation avec le

baron de Bulow et avec le prince Esterhazy. Je n'avais point avec eux

le même intérêt qu'avec lord Palmerston à circonscrire étroitement les

limites de la discussion. Je les sais tous deux préoccupés, au moins

autant que moi, de la nécessité de maintenir l'Égypte hors du débat.

Leurs instructions sont positives comme leurs intentions.»

Vous le voyez, messieurs; ici commence à se manifester, entre les

quatre puissances, une dissidence réelle; ici nous commençons à

trouver dans les cours allemandes un véritable appui, je ne dirai pas

contre les intentions, mais contre les velléités d'une politique

tentée de profiter des événements pour pousser plus loin ce qu'elle

regarde comme sa fortune.

Cet appui se déclara bientôt plus hautement encore. Le 1er décembre,

M. de Saint-Aulaire m'écrivit de Vienne:

«Vivement préoccupé de la crainte que l'Égypte ne fût compromise ou

qu'elle fût préservée indépendamment de notre influence, M. de

Metternich a défendu au baron de Sturmer de s'associer à la démarche

prescrite par lord Palmerston pour engager la Porte à relever

Méhémet-Ali de la déchéance, sous la condition qu'il évacuerait

immédiatement la Syrie et restituerait la flotte ottomane. Cette

démarche, faite en temps inopportun, pouvait en effet produire une

complication nouvelle; le refus de Méhémet-Ali était à prévoir tant

qu'il conservait des forces en Syrie, et un accommodement ultérieur en

devenait d'autant plus difficile. Si, au contraire, Méhémet-Ali se fût

soumis sans consulter la France, nous perdions une occasion de nous

rencontrer sur le même terrain que les signataires du 15 juillet,

occasion d'autant plus favorable que chacun sera resté fidèle aux

antécédents de sa politique: les puissances, en exécutant les

stipulations de leur traité, et la France, sans y adhérer,

n'intervenant que pour en empêcher les conséquences extrêmes.

«La prise de Saint-Jean d'Acre, ou le mauvais succès de l'attaque

tentée sur cette place, était le terme fixé dans la pensée du prince

de Metternich pour reprendre les négociations et les pousser avec

vigueur. Depuis que le résultat est connu, nos relations, devenues

plus rares ainsi que je l'ai dit en commençant cette dépêche, ont

repris une grande activité; chaque jour il m'écrit ou me fait prier de

venir causer avec lui. Avant-hier, il m'a communiqué une expédition de

Saint-Pétersbourg, du 17 novembre, qui présente l'empereur Nicolas

comme parfaitement d'accord avec l'Autriche quant à la conservation de

l'Égypte sous le gouvernement héréditaire de Méhémet-Ali. M. de

Metternich voyait un gage de l'adhésion de l'Angleterre à cette même

politique dans l'ordre donné récemment par lord Palmerston à l'amiral

Stopford de négocier à Alexandrie la réconciliation du vice-roi et du

sultan. Pour ma part, j'inclinais plutôt à voir dans cette

intervention une nouvelle tentative pour écarter la France de

l'arrangement définitif, et lui enlever le mérite d'avoir sauvé

Méhémet-Ali. Fort empressé de dissiper ce soupçon, le chancelier m'a

annoncé hier matin que, sur les représentations du prince Esterhazy,

lord Palmerston avait reconnu la convenance de vous informer, monsieur

le ministre, de la démarche prescrite à l'amiral Stopford, en vous

priant de vous y associer. Notre assentiment à cette demande a été

considéré comme le gage d'une réconciliation générale et l'on en

éprouve ici une vive joie.

«Une difficulté subsiste cependant encore. Après l'irritation qui a

existé entre elles, il faut un à-propos pour que les puissances

avancent l'une vers l'autre avec bonne grâce, et se tendent

amicalement la main. M. de Metternich croit avoir trouvé l'expédient

désirable dans l'assurance qui serait donnée, par les puissances

signataires du traité du 15 juillet, qu'elles désirent se maintenir

avec la France dans les meilleurs rapports de concorde et d'amitié, et

que, conséquemment à ce voeu, ayant égard aux déclarations faites par

notre gouvernement, elles renoncent à consommer la ruine de

Méhémet-Ali, et interviendront même auprès du sultan pour lui faire

obtenir la concession du gouvernement de l'Égypte, à titre

héréditaire.

«Assurez M. Guizot, m'a dit M. de Metternich, que nous agirons dans ce

sens, d'accord avec l'Angleterre, j'en suis certain; mais,

m'expliquant dès aujourd'hui pour le compte de l'Autriche, je vous

déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte, et

qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve

quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il

peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»

Je sais, messieurs, que quelques personnes se plaisent à dire que

c'était là un jeu joué, une politique convenue, qu'il n'y avait rien

de sérieux au fond.

C'est cependant en soi quelque chose de sérieux que l'adhésion d'une

grande puissance au voeu de la France, et son refus de pousser

jusqu'au bout la politique dans laquelle ses propres alliés sont

engagés. Mais quand j'accorderais que ceci a été écrit dans

l'hypothèse que je pourrais m'en servir à cette tribune, voici un acte

complétement étranger à une pareille intention; voici un acte qui

s'est passé entre les quatre puissances elles-mêmes, sans aucune

arrière-pensée de publicité; vous y verrez exactement ce que vous

venez de voir dans la dépêche que j'ai eu l'honneur de vous lire, le

parti pris par l'Autriche d'appuyer la politique de la France quant à

l'Égypte, et de se refuser à la politique de l'Angleterre, si l'Égypte

est menacée.

Voici le protocole d'une conférence tenue à Constantinople, au

ministère des affaires étrangères, le 20 décembre 1840, entre le

ministre des affaires étrangères de la Porte d'une part, et les

envoyés d'Autriche, d'Angleterre, de Prusse et de Russie de l'autre.

«_M. le ministre des affaires étrangères_ de la Porte dit:

«Vous savez, messieurs, qu'une lettre a été adressée par Méhémet-Ali à

la Sublime-Porte, et vous en connaissez le contenu. La Sublime-Porte a

également reçu avant-hier le _memorandum_ de la conférence de Londres

du 14 novembre. Le sultan m'a ordonné de vous demander, messieurs, si

Méhémet-Ali s'est conformé, par cette lettre, à l'esprit du

_memorandum_, et si sa soumission doit être considérée comme réelle.

«_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je pense que c'est au sultan qu'il

peut seulement appartenir de décider ce point.

«_M. le ministre des affaires étrangères._--Jusqu'ici il n'y a de la

part de Méhémet-Ali que des paroles; s'il exécute les promesses faites

dans la lettre, alors sa soumission pourra être considérée comme

réelle.

«_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je laisse à mes collègues de

décider là-dessus. Quant à moi, je ne vois pour le moment rien devant

moi qui m'autorise à m'expliquer ni à énoncer une opinion.

«_M. l'internonce d'Autriche._--Dans le but de me décharger de toute

responsabilité et de faire clairement connaître les vues de mon

gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru

convenable de mettre mon vote par écrit. Je vais en faire la lecture à

la conférence:--«J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la

lettre que Méhémet-Ali vient d'adresser au grand-vizir et sur laquelle

je suis appelé à dire mon opinion. Je n'y ai rien trouvé qui ne soit

correct; le ton qui y règne m'a paru répondre à tous les sentiments de

convenance. Il eût été désirable qu'il n'y eût pas été question de la

convention du commodore Napier: mais nous sommes tous d'accord qu'il

l'eût été bien plus encore que cette convention n'eût jamais été

conclue; et Méhémet-Ali, en s'y référant, n'a fait que se prévaloir

d'un avantage qui lui a été offert gratuitement. Il n'aurait tenu

d'ailleurs qu'au capitaine Fanshawe de lui représenter qu'un acte, que

les commandants alliés avaient déclaré nul et comme non avenu, ne

devait pas être mentionné dans la lettre au grand-vizir. Mais je ne

m'appesantirai pas sur cette circonstance qui, à tout prendre, n'a

plus maintenant qu'un intérêt secondaire. Je reviens à la lettre de

Méhémet-Ali: dans cette lettre, le pacha déclare être prêt à faire

tout ce qu'on lui demande, et sous ce rapport sa soumission me paraît

entière.

«Je serais donc d'avis que cette soumission fût acceptée, qu'un

officier de Sa Hautesse fût envoyé à Alexandrie, que Méhémet-Ali reçût

l'injonction de lui remettre la flotte ottomane; que, d'après les

termes de l'acte séparé de la convention du 15 juillet, les

commandants alliés fussent invités à assister à cette remise; que le

pacha fût sommé d'évacuer les provinces ou villes de l'empire ottoman

qu'occupent encore les troupes égyptiennes, et qui se trouvent situées

en dehors des limites de l'Égypte; enfin, que le vizir, en répondant à

sa lettre, lui annonçât que ces conditions, une fois remplies en

entier, Sa Hautesse, par égard pour ses alliés, daignerait le

réinstaller dans ses fonctions de pacha d'Égypte. Ce conseil est celui

que la conférence de Londres a voulu que nous donnassions à la

Sublime-Porte, dans le cas où Méhémet-Ali se rendrait à la sommation

qui vient de lui être faite. Quant au tribut, aux forces de terre et

de mer, et aux lois qui devront gouverner l'Égypte, ces points ont été

réglés d'avance par la convention du 15 juillet, et il suffira

d'exécuter, à cet égard, les stipulations que renferment les art. 3, 5

et 6 de l'acte séparé annexé à la convention.

«Je regarderais comme regrettable, à tous égards, toute hésitation de

la Porte à se conformer aux conseils de ses alliés. Les plus brillants

succès ont couronné leurs efforts en Syrie: ces succès ont dépassé nos

calculs, nos prévisions, nos espérances. La Syrie est rentrée sous le

sceptre de Sa Hautesse, et le principal objet de l'alliance se trouve

ainsi rempli. Aller plus loin n'entre pas dans les vues des puissances

alliées: la _conférence_ de Londres s'est assez clairement prononcée à

cet égard. La Sublime-Porte peut sans doute avoir de bonnes raisons

pour désirer l'anéantissement de Méhémet-Ali; mais n'ayant pas les

moyens de l'effectuer elle-même, ce serait sur ses alliés qu'en

retomberait la charge. Or, voudrait-elle, pour prix des services

qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une entreprise qui mettrait en

péril la paix générale, si ardemment désirée par tous les peuples et

si heureusement maintenue jusqu'ici.

«C'est vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de

nos _gouvernements_: cette puissance a droit à leurs égards et à leur

intérêt; et si l'attitude menaçante et belliqueuse du ministère Thiers

n'a pu les arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient

et qu'ils ont atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs

soins à ménager le ministère qui lui succède, et dont le langage

annonce une politique sage, modérée et conciliante. Ils doivent, en

conséquence, entrer dans sa position, faire la part des difficultés

dont il est entouré, et ne pas l'exposer à se voir entraîné malgré lui

dans une fausse route. Dans l'état où sont les esprits en France, un

incident imprévu peut tout bouleverser; et n'est-il pas dans l'intérêt

de tous et dans celui de la justice qu'on s'unisse franchement à ceux

qui la gouvernent pour prévenir un pareil malheur?»

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 156 / 219 题