«Si Méhémet-Ali, me disait lord Palmerston, persistant dans sa
résistance, refusait de renvoyer la flotte, même après l'évacuation
de la Syrie, s'il continuait une attitude hostile au sultan, une
attitude qui fût vraiment un essai d'indépendance, nous ne pourrions
plus conseiller au sultan de retirer son décret de déchéance. La Porte
serait même autorisée à suivre les opérations militaires jusque contre
l'Égypte rebelle...
«J'ai interrompu lord Palmerston par ces mots: «Le traité du 15
juillet n'a rien stipulé pour le cas dont vous me parlez; je ne puis
consentir à le discuter.»
«Mais, a repris lord Palmerston (et il était allé prendre un
exemplaire du traité), le préambule _comprend tout_...
«Je sais que l'article 7 de l'acte séparé stipule formellement qu'en
ce qui concerne l'Égypte, les puissances alliées ne s'engagent qu'à
des _conseils_.»
«Lord Palmerston a timidement argumenté.
«Non, milord, ai-je repris, il faudrait un nouveau et bien plus _grave
traité_.»
«Lord Palmerston n'a rien répondu; mais je le connais assez pour
affirmer que son esprit ne s'est pas même encore placé sérieusement en
face de l'éventualité qu'il venait de m'indiquer.»
Et le 29 novembre:
«Je ne sais s'il faut uniquement attribuer à la prise d'Acre et à
l'enivrement de ce succès un certain renouvellement de zèle pour les
intérêts du sultan, même en Égypte; mais lord Palmerston, après
m'avoir exprimé, il est vrai, l'espoir que toutes les circonstances
rendaient en ce moment vraisemblable la soumission du vice-roi, après
m'avoir ajouté que, dans ce cas, les quatre puissances tiendraient
leur promesse à Constantinople, et demanderaient la conservation de
l'hérédité de l'Égypte dans la famille de Méhémet-Ali, lord Palmerston
a conclu avant-hier par ces mots: «Bien entendu qu'il ne se sera passé
aucun événement entre les dernières dates et l'arrivée de l'officier
porteur de nos paroles à Alexandrie.» Et comme je le regardais d'un
air étonné qui exigeait l'explication du mot _événement_. «Bien
entendu, a-t-il repris, qu'il n'y aura pas eu d'insurrection en
Égypte.»
«Et quand il y aurait eu une insurrection, ai-je répondu, cela
ajouterait-il un article au traité du 15 juillet? Cela vous
donnerait-il le droit d'offrir plus que des conseils à la Porte? Cela
autoriserait-il la présence d'un seul de vos _marins_ sur le
territoire égyptien, le voyage d'un seul de vos bâtiments pour
transporter des soldats turcs en Égypte?»
«Lord Palmerston hésitait à s'expliquer: la question de _droit_ était
au moins incertaine dans son esprit.
«Mais, a-t-il repris, ne parlons pas d'insurrection; supposons que
Méhémet-Ali, après la Syrie évacuée, garde la flotte turque et refuse
de se soumettre, est-ce que la concession de l'hérédité de l'Égypte ne
se trouvera pas de fait annulée? Est-ce que nous pourrions laisser le
souverain dans cette situation relative avec le vassal?»
«J'ai interrompu de nouveau: «Eh bien, ai-je dit, je ne vois, je ne
puis consentir à voir, même dans cette hypothèse, qu'une occasion de
_conseils_ à la Porte; je n'y vois rien surtout qui autorise les
quatre puissances à entrer de vive force dans des événements d'un
ordre qui n'est pas prévu par leurs propres stipulations. Comment,
arrivée à cette phase, la question égyptienne ne se résoudrait pas par
la négociation! N'est-il pas évident comme la lumière du jour que ce
ne saurait plus être alors qu'une affaire de patience pour laisser à
la vérité le temps de reprendre son empire à Alexandrie? Brusquer le
dénoûment au lieu de l'attendre, ce serait faire naître d'une question
vidée une question peut-être bien plus grave que celle qu'elle
remplacerait.»
«Lord Palmerston n'a voulu ni me contredire, ni engager son
consentement.
«L'état vrai de son esprit me semble celui-ci:
«Au fond, il croit à la soumission de Méhémet-Ali; mais si Méhémet-Ali
ne se soumet pas, il voudrait avoir réservé sa liberté d'action. Tant
qu'il ne le fera ici que par des paroles, je suis peu inquiet; ma
seule sollicitude se porte sur quelque démarche ordonnée de Londres
sur le théâtre même des événements.
«C'est dans cette pensée que j'ai dirigé hier ma conversation avec le
baron de Bulow et avec le prince Esterhazy. Je n'avais point avec eux
le même intérêt qu'avec lord Palmerston à circonscrire étroitement les
limites de la discussion. Je les sais tous deux préoccupés, au moins
autant que moi, de la nécessité de maintenir l'Égypte hors du débat.
Leurs instructions sont positives comme leurs intentions.»
Vous le voyez, messieurs; ici commence à se manifester, entre les
quatre puissances, une dissidence réelle; ici nous commençons à
trouver dans les cours allemandes un véritable appui, je ne dirai pas
contre les intentions, mais contre les velléités d'une politique
tentée de profiter des événements pour pousser plus loin ce qu'elle
regarde comme sa fortune.
Cet appui se déclara bientôt plus hautement encore. Le 1er décembre,
M. de Saint-Aulaire m'écrivit de Vienne:
«Vivement préoccupé de la crainte que l'Égypte ne fût compromise ou
qu'elle fût préservée indépendamment de notre influence, M. de
Metternich a défendu au baron de Sturmer de s'associer à la démarche
prescrite par lord Palmerston pour engager la Porte à relever
Méhémet-Ali de la déchéance, sous la condition qu'il évacuerait
immédiatement la Syrie et restituerait la flotte ottomane. Cette
démarche, faite en temps inopportun, pouvait en effet produire une
complication nouvelle; le refus de Méhémet-Ali était à prévoir tant
qu'il conservait des forces en Syrie, et un accommodement ultérieur en
devenait d'autant plus difficile. Si, au contraire, Méhémet-Ali se fût
soumis sans consulter la France, nous perdions une occasion de nous
rencontrer sur le même terrain que les signataires du 15 juillet,
occasion d'autant plus favorable que chacun sera resté fidèle aux
antécédents de sa politique: les puissances, en exécutant les
stipulations de leur traité, et la France, sans y adhérer,
n'intervenant que pour en empêcher les conséquences extrêmes.
«La prise de Saint-Jean d'Acre, ou le mauvais succès de l'attaque
tentée sur cette place, était le terme fixé dans la pensée du prince
de Metternich pour reprendre les négociations et les pousser avec
vigueur. Depuis que le résultat est connu, nos relations, devenues
plus rares ainsi que je l'ai dit en commençant cette dépêche, ont
repris une grande activité; chaque jour il m'écrit ou me fait prier de
venir causer avec lui. Avant-hier, il m'a communiqué une expédition de
Saint-Pétersbourg, du 17 novembre, qui présente l'empereur Nicolas
comme parfaitement d'accord avec l'Autriche quant à la conservation de
l'Égypte sous le gouvernement héréditaire de Méhémet-Ali. M. de
Metternich voyait un gage de l'adhésion de l'Angleterre à cette même
politique dans l'ordre donné récemment par lord Palmerston à l'amiral
Stopford de négocier à Alexandrie la réconciliation du vice-roi et du
sultan. Pour ma part, j'inclinais plutôt à voir dans cette
intervention une nouvelle tentative pour écarter la France de
l'arrangement définitif, et lui enlever le mérite d'avoir sauvé
Méhémet-Ali. Fort empressé de dissiper ce soupçon, le chancelier m'a
annoncé hier matin que, sur les représentations du prince Esterhazy,
lord Palmerston avait reconnu la convenance de vous informer, monsieur
le ministre, de la démarche prescrite à l'amiral Stopford, en vous
priant de vous y associer. Notre assentiment à cette demande a été
considéré comme le gage d'une réconciliation générale et l'on en
éprouve ici une vive joie.
«Une difficulté subsiste cependant encore. Après l'irritation qui a
existé entre elles, il faut un à-propos pour que les puissances
avancent l'une vers l'autre avec bonne grâce, et se tendent
amicalement la main. M. de Metternich croit avoir trouvé l'expédient
désirable dans l'assurance qui serait donnée, par les puissances
signataires du traité du 15 juillet, qu'elles désirent se maintenir
avec la France dans les meilleurs rapports de concorde et d'amitié, et
que, conséquemment à ce voeu, ayant égard aux déclarations faites par
notre gouvernement, elles renoncent à consommer la ruine de
Méhémet-Ali, et interviendront même auprès du sultan pour lui faire
obtenir la concession du gouvernement de l'Égypte, à titre
héréditaire.
«Assurez M. Guizot, m'a dit M. de Metternich, que nous agirons dans ce
sens, d'accord avec l'Angleterre, j'en suis certain; mais,
m'expliquant dès aujourd'hui pour le compte de l'Autriche, je vous
déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte, et
qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»
Je sais, messieurs, que quelques personnes se plaisent à dire que
c'était là un jeu joué, une politique convenue, qu'il n'y avait rien
de sérieux au fond.
C'est cependant en soi quelque chose de sérieux que l'adhésion d'une
grande puissance au voeu de la France, et son refus de pousser
jusqu'au bout la politique dans laquelle ses propres alliés sont
engagés. Mais quand j'accorderais que ceci a été écrit dans
l'hypothèse que je pourrais m'en servir à cette tribune, voici un acte
complétement étranger à une pareille intention; voici un acte qui
s'est passé entre les quatre puissances elles-mêmes, sans aucune
arrière-pensée de publicité; vous y verrez exactement ce que vous
venez de voir dans la dépêche que j'ai eu l'honneur de vous lire, le
parti pris par l'Autriche d'appuyer la politique de la France quant à
l'Égypte, et de se refuser à la politique de l'Angleterre, si l'Égypte
est menacée.
Voici le protocole d'une conférence tenue à Constantinople, au
ministère des affaires étrangères, le 20 décembre 1840, entre le
ministre des affaires étrangères de la Porte d'une part, et les
envoyés d'Autriche, d'Angleterre, de Prusse et de Russie de l'autre.
«_M. le ministre des affaires étrangères_ de la Porte dit:
«Vous savez, messieurs, qu'une lettre a été adressée par Méhémet-Ali à
la Sublime-Porte, et vous en connaissez le contenu. La Sublime-Porte a
également reçu avant-hier le _memorandum_ de la conférence de Londres
du 14 novembre. Le sultan m'a ordonné de vous demander, messieurs, si
Méhémet-Ali s'est conformé, par cette lettre, à l'esprit du
_memorandum_, et si sa soumission doit être considérée comme réelle.
«_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je pense que c'est au sultan qu'il
peut seulement appartenir de décider ce point.
«_M. le ministre des affaires étrangères._--Jusqu'ici il n'y a de la
part de Méhémet-Ali que des paroles; s'il exécute les promesses faites
dans la lettre, alors sa soumission pourra être considérée comme
réelle.
«_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je laisse à mes collègues de
décider là-dessus. Quant à moi, je ne vois pour le moment rien devant
moi qui m'autorise à m'expliquer ni à énoncer une opinion.
«_M. l'internonce d'Autriche._--Dans le but de me décharger de toute
responsabilité et de faire clairement connaître les vues de mon
gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru
convenable de mettre mon vote par écrit. Je vais en faire la lecture à
la conférence:--«J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la
lettre que Méhémet-Ali vient d'adresser au grand-vizir et sur laquelle
je suis appelé à dire mon opinion. Je n'y ai rien trouvé qui ne soit
correct; le ton qui y règne m'a paru répondre à tous les sentiments de
convenance. Il eût été désirable qu'il n'y eût pas été question de la
convention du commodore Napier: mais nous sommes tous d'accord qu'il
l'eût été bien plus encore que cette convention n'eût jamais été
conclue; et Méhémet-Ali, en s'y référant, n'a fait que se prévaloir
d'un avantage qui lui a été offert gratuitement. Il n'aurait tenu
d'ailleurs qu'au capitaine Fanshawe de lui représenter qu'un acte, que
les commandants alliés avaient déclaré nul et comme non avenu, ne
devait pas être mentionné dans la lettre au grand-vizir. Mais je ne
m'appesantirai pas sur cette circonstance qui, à tout prendre, n'a
plus maintenant qu'un intérêt secondaire. Je reviens à la lettre de
Méhémet-Ali: dans cette lettre, le pacha déclare être prêt à faire
tout ce qu'on lui demande, et sous ce rapport sa soumission me paraît
entière.
«Je serais donc d'avis que cette soumission fût acceptée, qu'un
officier de Sa Hautesse fût envoyé à Alexandrie, que Méhémet-Ali reçût
l'injonction de lui remettre la flotte ottomane; que, d'après les
termes de l'acte séparé de la convention du 15 juillet, les
commandants alliés fussent invités à assister à cette remise; que le
pacha fût sommé d'évacuer les provinces ou villes de l'empire ottoman
qu'occupent encore les troupes égyptiennes, et qui se trouvent situées
en dehors des limites de l'Égypte; enfin, que le vizir, en répondant à
sa lettre, lui annonçât que ces conditions, une fois remplies en
entier, Sa Hautesse, par égard pour ses alliés, daignerait le
réinstaller dans ses fonctions de pacha d'Égypte. Ce conseil est celui
que la conférence de Londres a voulu que nous donnassions à la
Sublime-Porte, dans le cas où Méhémet-Ali se rendrait à la sommation
qui vient de lui être faite. Quant au tribut, aux forces de terre et
de mer, et aux lois qui devront gouverner l'Égypte, ces points ont été
réglés d'avance par la convention du 15 juillet, et il suffira
d'exécuter, à cet égard, les stipulations que renferment les art. 3, 5
et 6 de l'acte séparé annexé à la convention.
«Je regarderais comme regrettable, à tous égards, toute hésitation de
la Porte à se conformer aux conseils de ses alliés. Les plus brillants
succès ont couronné leurs efforts en Syrie: ces succès ont dépassé nos
calculs, nos prévisions, nos espérances. La Syrie est rentrée sous le
sceptre de Sa Hautesse, et le principal objet de l'alliance se trouve
ainsi rempli. Aller plus loin n'entre pas dans les vues des puissances
alliées: la _conférence_ de Londres s'est assez clairement prononcée à
cet égard. La Sublime-Porte peut sans doute avoir de bonnes raisons
pour désirer l'anéantissement de Méhémet-Ali; mais n'ayant pas les
moyens de l'effectuer elle-même, ce serait sur ses alliés qu'en
retomberait la charge. Or, voudrait-elle, pour prix des services
qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une entreprise qui mettrait en
péril la paix générale, si ardemment désirée par tous les peuples et
si heureusement maintenue jusqu'ici.
«C'est vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de
nos _gouvernements_: cette puissance a droit à leurs égards et à leur
intérêt; et si l'attitude menaçante et belliqueuse du ministère Thiers
n'a pu les arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient
et qu'ils ont atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs
soins à ménager le ministère qui lui succède, et dont le langage
annonce une politique sage, modérée et conciliante. Ils doivent, en
conséquence, entrer dans sa position, faire la part des difficultés
dont il est entouré, et ne pas l'exposer à se voir entraîné malgré lui
dans une fausse route. Dans l'état où sont les esprits en France, un
incident imprévu peut tout bouleverser; et n'est-il pas dans l'intérêt
de tous et dans celui de la justice qu'on s'unisse franchement à ceux
qui la gouvernent pour prévenir un pareil malheur?»