Sur les affaires d'Orient et la convention du 13 juillet 1841.
--Chambre des députés.--Séance du 19 janvier 1842.--
La discussion du projet d'adresse de la Chambre des députés, à
l'ouverture de la session de 1842, commença le 17 janvier. La question
d'Orient en fut le principal objet. Dans les séances des 17 et 18
janvier, plusieurs orateurs, entre autres MM. Fould, de Carné et de
Tocqueville, la traitèrent avec beaucoup de développements. Je pris la
parole le 19 pour bien établir la politique du cabinet, les motifs et
les résultats de la convention du 13 juillet 1841, dite _Convention
des détroits_.
M. GUIZOT.--Messieurs, après deux jours de ce débat, au point où il
est parvenu, au moment où il s'ouvre sur un objet spécial et précis,
la Chambre trouvera bon, je pense, que je supprime tout préambule,
toute précaution oratoire, et que j'aille droit à la question.
Un mot seulement sur l'incident qui s'est élevé hier à l'occasion du
discours de l'honorable M. Liadières. M. le comte Jaubert a reparlé de
la coalition, et de moi dans la coalition. J'ai refusé l'an dernier de
descendre sur ce terrain, et j'ai dit pourquoi. Il m'a paru que cela
pourrait nuire à ma cause, à mon parti, à la politique que je sers, à
la majorité qui la soutient. Les mêmes motifs subsistent encore, et je
persiste dans ma résolution. M. le comte Jaubert peut recommencer; je
ne m'en détournerai point. Je ne sens, pour mon propre compte, aucun
besoin de m'en détourner. L'expérience d'une vie déjà longue a
confirmé en moi ma pente naturelle, qui est d'avoir confiance dans la
vérité. Dans les choses un peu grandes, et qui se passent au grand
jour, comme nos actions et nos débats, la vérité finit toujours par
déterminer le jugement du public. J'y compte, et je n'aurai pas besoin
d'attendre longtemps pour que le public et la Chambre sachent et
disent qui de nous a quitté son camp et son drapeau... (_Exclamations
à gauche. Mouvement prolongé._)
J'entre dans le débat. Il faut que la Chambre connaisse exactement les
faits avant d'en apprécier les résultats.
La Chambre sait dans quel état se trouvaient les affaires d'Orient, et
du pacha d'Égypte en particulier, lors de l'avénement du cabinet: le
pacha frappé de déchéance, vaincu en Syrie, et déjà, en perspective du
moins, menacé en Égypte. Cependant, le cabinet ne renonça point à le
servir dans son péril; le cabinet ne se borna point, à son début, à
réclamer ce que demandait la note du 8 octobre, c'est-à-dire l'Égypte;
la première phase de la négociation eut pour objet de sauver, s'il
était possible, en faveur du pacha, quelque chose de plus que
l'Égypte. Je demande à la Chambre la permission de mettre sous ses
yeux quelques-unes des pièces qui le prouvent.
Le 9 novembre, j'écrivais au consul général du roi à Alexandrie:
«Ma dépêche officielle du 2 vous fait connaître la pensée du nouveau
cabinet sur l'ensemble de la situation que le traité du 15 juillet a
faite à l'Europe et particulièrement à la France. Le discours de la
couronne, prononcé jeudi dernier à l'ouverture de la session des
Chambres, est l'expression la plus solennelle et la plus haute de
cette même pensée. Je crois donc inutile de m'y arrêter ici, et je
passe à ce qui concerne spécialement le vice-roi, sa position telle
qu'elle me semble résulter de vos derniers rapports, et son avenir.
«Je ne sais, monsieur, si Méhémet-Ali se flatte d'un retour de fortune
en Syrie, s'il espère pouvoir reprendre ce qu'il y a perdu, s'il se
croit tout au moins en mesure de conserver par les armes la possession
des territoires situés à l'est des chaînes du Liban. Je ne sais si, à
défaut de cette confiance dans ses propres ressources, il compte
purement et simplement sur la France pour échapper, je ne veux pas
dire à sa ruine complète, mais à la nécessité de subir, dans toute
leur teneur, les conditions du traité du 15 juillet. L'impression que
j'ai reçue de la lecture de vos rapports du 18 octobre s'accorderait
plutôt avec cette dernière supposition.
«Quoi qu'il en soit, il est bon que Méhémet-Ali sache comment
aujourd'hui, en France et dans le reste de l'Europe, ses plus chauds
partisans eux-mêmes apprécient sa situation. Il est bon, surtout, que
Méhémet-Ali ne s'abuse pas sur ce que la France veut ou peut faire
pour lui.
«Tout le monde, à cette heure, est convaincu que s'il reste au
vice-roi une chance de conserver ou d'obtenir quelque chose au delà de
l'Égypte seule, cette chance n'existe qu'à la double condition de se
déclarer immédiatement prêt à accepter tout ce qui lui serait offert,
et de renoncer à toute résistance, fondée sur l'espoir de concessions
plus amples. Cette conviction, le gouvernement du roi la partage. Je
ne dis pas que Méhémet-Ali ne puisse point, pour un temps encore assez
long peut-être, prolonger la lutte en Syrie. Je l'ignore; mais le
sentiment général, mais mon propre sentiment est que, dans cette voie,
le temps ne peut, en définitive, que tourner contre lui et amener des
complications nouvelles dont l'effet pourrait aller jusqu'à
l'atteindre au siége même de sa puissance.
«Quant à la France, elle ne veut pas, elle ne fera pas la guerre pour
permettre à Méhémet-Ali d'alimenter la lutte dans cette contrée.
Méhémet-Ali est encore aujourd'hui maître de demeurer tranquille
possesseur, possesseur héréditaire de l'Égypte; il a même encore, je
le crois du moins, quelque chance d'obtenir, par la voie des
négociations, un peu plus que l'Égypte: s'il entre sans retard dans
cette voie, s'il est franchement disposé à accepter désormais les
décisions du divan, la France redoublera d'efforts pour que ces
décisions soient aussi favorables au vice-roi que la situation le
comporte. Mais s'il était au contraire dans la pensée de Méhémet-Ali
de jouer le tout pour le tout, de risquer même son existence en Égypte
pour se maintenir en Syrie, s'il espérait pouvoir entraîner ainsi la
France à prendre pour lui les armes, il tomberait dans la plus
dangereuse des illusions. La France ne souffrira pas que qui que ce
soit l'entraîne dans une guerre pour des intérêts qu'elle ne
regarderait pas comme siens et comme assez puissants pour lui faire
prendre une telle résolution.
«Je crois en avoir assez dit, monsieur, pour vous faire clairement
comprendre ce que doivent être votre attitude et votre langage. Le
meilleur, le plus grand service que nous puissions rendre aujourd'hui
au vice-roi, c'est de lui dire la vérité tout entière et sur sa
situation et sur la pensée du gouvernement du roi. Je crois d'ailleurs
inutile d'ajouter que cette lettre est toute confidentielle, et que
vous devez avoir soin d'imprimer le même caractère aux communications
et aux conseils dont elle vous fournira la matière auprès de
Méhémet-Ali.»
C'est, en effet, un des premiers devoirs que nous nous soyons imposés
d'apporter dans cette occasion, avec tout le monde, avec le pacha
comme avec les puissances européennes, une entière sincérité.
Au même moment où nous tenions à Méhémet-Ali ce langage, nous faisions
à Londres des tentatives pour obtenir en sa faveur quelque chose en
dehors du traité du 15 juillet, quelque chose de plus que l'Égypte,
et nous trouvions appui pour cette tentative. La Prusse en
particulier, M. le baron de Bulow, par ordre de son gouvernement,
faisait à Londres une ouverture pour que les hostilités fussent
arrêtées en Syrie dans le _statu quo_, chacun restant en possession de
ce qu'il occupait encore, et que cette occupation servît de base à un
arrangement définitif. Cette proposition, accueillie par nous, était
repoussée par d'autres. L'Angleterre, en particulier, ne s'y prêtait
pas. Voici ce que m'écrivait M. de Bourqueney:
«Londres, le 15 novembre 1840.
«Dans ma première conférence, avec lord Palmerston (elle avait eu lieu
le jour même où se réunissait le conseil de cabinet), j'ai établi avec
netteté, avec fermeté, les éléments de la situation telle que l'ont
faite les premiers événements de Syrie, telle que l'ont modifiée les
mouvements de notre politique intérieure, telle que s'apprêtaient à la
modifier plus gravement encore les efforts volontaires et non
provoqués des cabinets de Vienne et de Berlin, pour raffermir par un
prompt arrangement la paix au moins ébranlée de l'Europe.
«Lord Palmerston n'a contesté aucune de mes propositions: il m'a parlé
de l'esprit de conciliation manifesté par le gouvernement du roi avec
l'expression de la plus vive satisfaction: «Mais ce même esprit de
conciliation est déjà acquis en fait, m'a-t-il dit, au cabinet
britannique! C'est aux voeux empressés de la France qu'est due la
démarche relative au retrait de la déchéance du vice-roi d'Égypte,
déchéance encourue aux termes du traité du 15 juillet!»
Là s'arrêtait l'Angleterre. Elle réclamait l'exécution complète du
traité du 15 juillet en ce qui concernait la Syrie, et se refusait à
toute concession au delà de ces termes.
Cependant la négociation se poursuivait, l'ambassadeur d'Autriche
appuyait celui de Prusse, quand les événements de Syrie
s'accomplirent. Acre tomba; le Taurus fut évacué. Il ne resta plus au
pacha aucune force efficace en Syrie; il ne lui resta que des troupes
débandées, découragées. Dès ce moment, il fut impossible d'obtenir
pour le pacha quelque chose de plus que l'Égypte; dès ce moment, les
puissances mêmes qui nous avaient d'abord prêté leur appui dans la
tentative d'obtenir une concession plus large, se retirèrent, disant
que les événements avaient prononcé, qu'il était impossible de
défaire, par des négociations à Londres, ce qui avait été fait par les
armes en Syrie.
À l'instant s'éleva la question d'Égypte, et c'est ici la seconde
phase de la négociation; à l'instant il nous fut évident que l'Égypte
elle-même était menacée. À Constantinople, la Porte ne pouvait
entrevoir sans plaisir la possibilité d'achever la ruine du pacha, de
lui enlever l'Égypte. L'ambassadeur d'Angleterre, qui, depuis
longtemps, poursuivait à Constantinople la ruine du pacha, sa ruine
complète, ne pouvait non plus entrevoir cette perspective sans y
entrer vivement. Je suis persuadé que le dessein prémédité de détruire
le pacha en Égypte n'a point fait partie de la politique active du
cabinet britannique; mais il en admettait la chance: il n'avait pas
d'ardeur pour la faire échouer; et lorsque les événements semblaient
la faire entrevoir, la Porte et l'ambassadeur de Londres à
Constantinople y poussaient; à Londres, lord Palmerston s'en défendait
mollement; il laissait entrevoir que si les chances de la guerre
allaient jusque-là, si une insurrection éclatait en Égypte comme elle
avait éclaté en Syrie, après tout, le pacha ayant encouru la
déchéance, ni la Porte ni les puissances n'étaient obligées de se
donner beaucoup de peine pour lui conserver l'Égypte. Le maintien de
l'Égypte entre les mains du pacha fut dès lors une oeuvre difficile.
Quelques pièces le prouveront à la Chambre.