Sur les affaires d'Espagne et d'Orient dans la discussion générale du
projet d'adresse.
--Chambre des pairs.--Séance du 12 janvier 1842.--
À la Chambre des pairs, dans la séance du 11 janvier, plusieurs
orateurs, entre autres M. de Montalembert, avaient traité des affaires
d'Orient, et M. de Brézé avait parlé, à la fin de cette séance, de
notre politique et de nos relations envers l'Espagne. Dans la séance
du 12, je repris les deux questions.
M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, j'avais
demandé la parole, hier, à la fin de la séance, pour répondre, en peu
de mots, à ce que venait de dire l'honorable M. de Brézé sur les
affaires d'Espagne. Je viderai sur-le-champ, aujourd'hui, ce que je
regarde comme un incident dans cette discussion.
L'honorable M. de Brézé a remarqué le silence du discours de la
couronne sur les affaires d'Espagne; il a eu raison. Ce silence a été
réfléchi et volontaire. Il expliquera le mien. L'état de nos relations
en Espagne m'interdit d'entrer dans une vraie discussion à cet égard;
il y a, en ce moment, entre la France et l'Espagne, des difficultés
pendantes, des questions flagrantes sur lesquelles il me serait
impossible de m'expliquer sans courir le risque de nuire aux affaires
de mon pays.
Cependant, j'ai, non pas sur les questions dont je parle, mais sur nos
relations générales avec l'Espagne, une observation à faire en réponse
à ce qu'a dit l'honorable M. de Brézé.
Il a rappelé le traité de Bergara et la satisfaction que nous avons
témoignée au moment où il a été conclu; il nous a demandé si, après ce
qui s'est passé depuis deux ans, nous ressentions aujourd'hui la même
satisfaction. Sans aucun doute, messieurs. Le traité de Bergara nous a
causé une véritable satisfaction, parce qu'il annonçait le terme d'une
guerre civile en Espagne. Nous n'avons pas eu l'espérance qu'il mît un
terme, en même temps, à toutes les dissensions civiles de ce pays, à
toutes les difficultés de nos relations avec lui. Nous avons une trop
longue expérience des révolutions, de leur durée, de leurs
vicissitudes, pour croire qu'elles puissent se terminer ainsi en un
moment et par un acte isolé; mais il n'en reste pas moins vrai que le
traité de Bergara mettait fin à la guerre civile en Espagne. C'est la
cause de la satisfaction qu'il nous a fait et qu'il nous fait encore
éprouver.
Une autre guerre civile a paru, tout à l'heure, sur le point de
recommencer; des bruits ont été répandus sur la part que le
gouvernement du roi y avait prise. Ces bruits étaient dénués de tout
fondement. Le gouvernement du roi, dans cette occasion comme dans
toutes les autres, s'est conduit envers l'Espagne dans la seule pensée
d'aider au rétablissement de l'ordre et à la pacification générale
dans ce pays. Au milieu de cette crise récente, quand le gouvernement
espagnol s'est adressé à nous pour nous demander les mesures qui lui
paraissaient propres à en empêcher le développement, quand il nous a
demandé de faire interner les réfugiés carlistes qui s'agitaient sur
la frontière et rentraient en Espagne pour prendre part à la nouvelle
insurrection, nous les avons fait interner. Quand il nous a adressé
la même demande à l'égard des _christinos_ qui se pressaient vers la
frontière dans le même dessein, nous les avons fait également
interner. Une seule de ses demandes lui a été à l'instant et
positivement refusée. Je n'ai pas besoin de dire laquelle; la Chambre
le sait; elle comprend notre prompt et catégorique refus. (_Marques
d'approbation._)
Il est donc faux que le gouvernement français ait eu la moindre part
aux derniers troubles de l'Espagne. Si nous avions voulu nous plaindre
à notre tour de ce qui se passe en Espagne à l'égard du gouvernement
du roi, des réunions publiques, des menées odieuses, des propos tenus,
je ne veux pas dire par qui, mais par des hommes importants, menaçant
de fomenter en France des insurrections, des révolutions nouvelles, et
adressant leurs menaces au gouvernement du roi, à la personne du roi,
les sujets de récrimination ne nous auraient pas manqué. Nous nous en
sommes abstenus. Nous savons quelles sont les difficultés que
rencontrent, en pareille matière, les gouvernements libres, quelle est
la part qu'il faut attribuer aux passions populaires, à l'entraînement
qu'elles exercent souvent sur les gouvernements eux-mêmes,
indépendamment de leurs véritables intentions. Mais nous savons aussi
qu'il est du devoir des gouvernements de s'en défendre; nous espérons
que ce devoir sera rempli de l'autre côté des Pyrénées comme il l'est
de notre côté.
Le gouvernement du roi n'est dirigé dans sa conduite, quant à
l'Espagne, que par deux idées qu'il peut exprimer tout haut: l'une,
c'est de contribuer à l'affermissement de la monarchie régulière, à la
pacification du pays; l'autre, c'est que, ne prétendant point à
exercer en Espagne une influence exclusive, et, certes, nous l'avons
assez témoigné en nous refusant à l'intervention quand on nous la
demandait de toutes parts, nous avons aussi la prétention qu'aucune
influence exclusive n'y soit exercée à nos dépens et contre nous. La
pacification de l'Espagne, ses bonnes et égales relations avec tous
les gouvernements avec lesquels elle est en paix, voilà notre
politique quant à l'Espagne, celle que nous pratiquons chaque jour.
L'honorable M. de Brézé nous a rappelé la politique de Louis XIV, la
politique de Napoléon, quant à l'Espagne. Dans cette politique,
messieurs, il y avait du bon et du mauvais, du vrai et du faux. Il y a
certains côtés par lesquels elle est encore bonne pour la France et
pour l'Espagne; il y en a d'autres qui ne conviennent plus au temps,
aux intérêts actuels de la France, aux principes et aux formes des
gouvernements. C'est donc un exemple à consulter, mais non un guide à
suivre. Il faut aujourd'hui travailler, autant qu'il appartient à un
gouvernement étranger, à pacifier l'Espagne, à affermir sa monarchie,
et, en même temps, empêcher en Espagne toute influence exclusive qui
nuirait aux intérêts français, sans prétendre à exercer nous-mêmes une
semblable influence; voilà les deux règles de notre politique: je
n'hésite pas à affirmer que nous les suivons exactement. Le jour où
nous pourrons examiner de près ce qui se passe aujourd'hui entre
l'Espagne et la France, le jour où les questions pendantes seront
résolues, on verra que nous nous sommes conformés exactement aux idées
que je viens de rappeler.
La Chambre pensera comme moi, je l'espère, que le moment n'est pas
encore venu d'entrer dans ce débat. (_Mouvement d'adhésion._)
Je passe à la question essentielle qui a occupé, hier, toute la séance
de la Chambre, à la question d'Orient, à la convention du 13 juillet
1841.
Je demande la permission d'écarter du débat toute politique
rétrospective, tout ce qui est antérieur à l'avénement du cabinet dont
j'ai l'honneur de faire partie. Ce sont là des faits et des questions
qui ont été jugés l'an dernier.
J'écarte également, et j'en demande la permission à l'honorable M. de
Brézé lui-même, le débat tant de fois renouvelé sur l'incurable
situation de notre gouvernement et ses funestes conséquences; cette
situation, qui ne lui permet pas, dit-on, de faire le bien, même quand
il le veut, qui le frappe de tendances radicalement mauvaises, ou au
moins d'impuissance. Je ferai à ce sujet une seule observation.
Messieurs, lorsque quelque grande crise éclate, lorsque quelque danger
pressant pèse sur le pays, et que des hommes à qui on attribue un peu
de sens et de courage s'engagent dans la lutte, on les en loue, on les
en remercie presque; et puis, quand la crise est passée, quand le
danger ne pèse plus sur personne, on les décourage, on leur dit qu'ils
poursuivent une victoire impossible, qu'ils sont condamnés à tourner
toujours dans le même cercle, sans jamais réussir. Cela ne me paraît
ni juste ni sage; cependant je ne m'en plains pas. C'est un fait que
je me borne à rappeler.
Je me rappelle aussi, messieurs, ce qui se passait sous la
Restauration; elle s'efforçait quelquefois d'effacer le vice de son
origine, l'étranger. Elle s'y appliquait par des efforts honorables et
sincères. J'ai vu des hommes qui, au moment même où elle faisait de
tels efforts, lui rappelaient sans cesse, lui reprochaient amèrement
le vice de son origine, cherchaient à l'y retenir, à l'y enfoncer, à
l'empêcher de prendre un plus beau drapeau. C'était un acte de mauvais
citoyen. Je le pensais alors, je le pense encore aujourd'hui.
Pour nous, messieurs, nous acceptons hautement notre situation et
notre origine; nous en connaissons la gloire et le péril. Le grand
acte de la France en 1830 a été un acte légitime, nécessaire, accompli
avec une modération et une magnanimité dont aucun temps et aucun pays
n'avaient offert l'exemple. Nous en recueillons pieusement la gloire
et, en même temps, nous avons, plus que personne peut-être, le
sentiment du péril, car il y a onze ans que nous luttons contre ce
péril. Jamais gouvernement n'a plus franchement, plus complétement
accepté une mission difficile, la mission de séparer le bien du mal,
le bon grain de l'ivraie, de garder sa situation et de s'arrêter sur
la pente où cette situation même le plaçait. (_Marques d'adhésion._)
Le gouvernement du roi l'a fait depuis onze ans, il le fait tous les
jours; c'est son honneur en même temps que son fardeau. Nous acceptons
cette situation tout entière avec sa gloire et avec son danger; nous
ne demandons qu'à lui rester fidèles. Qu'on se le rappelle ou qu'on
l'oublie, qu'on l'allége ou qu'on l'aggrave, notre conduite sera
toujours la même. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
J'entre enfin dans le débat.
Messieurs, à la fin de 1840, nous avons pris les affaires d'Orient
dans un certain état, dans l'état où on nous les laissait. Elles sont
aujourd'hui dans un état tout différent. Quel était le point de
départ? à quel point sommes-nous arrivés? Qu'avons-nous fait des
questions qui ont été remises entre nos mains? C'est là ce que je
voudrais clairement établir.
Trois questions étaient comprises dans ce qu'on appelle l'affaire
d'Orient. Une à Alexandrie, les rapports du pacha d'Égypte avec le
sultan; une à Constantinople, les rapports de la Turquie avec
l'Europe; une à Paris, les rapports de la France avec les grandes
puissances de l'Europe. Voilà les trois questions que nous avons
trouvées flagrantes en prenant les affaires.
En quel état était, à cette époque, la question d'Égypte? Le pacha
était chassé de Syrie, sa déchéance prononcée, son existence en Égypte
menacée. Dans quel état est-il aujourd'hui? Le pacha est en Égypte;
son existence n'est plus contestée par personne; elle est consacrée
par la Porte; non pas garantie, mais reconnue, approuvée par les
grandes puissances de l'Europe. Voilà, quant à lui, la différence
entre l'état où nous avons pris les affaires et l'état où elles se
trouvent en ce moment.
Quelles conditions ont été d'abord et sont aujourd'hui attachées à
l'existence du pacha? Peu après notre avénement aux affaires, la Porte
a réglé les conditions d'existence du pacha. C'est dans le
hatti-schérif du 13 février que ces conditions étaient contenues. Le
voici: le pacha n'obtenait qu'une hérédité incomplète et mensongère;
la Porte se réservait le droit de choisir dans sa famille le
successeur qui lui conviendrait. Le pacha ne possédait pas réellement
le pouvoir administratif en Égypte. Il devait payer à la Porte un
tribut égal au quart du revenu brut de l'Égypte, et des inspecteurs de
la Porte devaient être en Égypte pour contrôler sans cesse et
l'administration et le revenu. Il n'avait pas non plus la réalité du
pouvoir militaire; il ne pouvait faire de nomination d'officiers que
jusqu'au grade de simple capitaine, et encore était-il obligé
d'obtenir le consentement de la Porte.
Voilà à quelles conditions la Porte, même après avoir accepté
l'existence du pacha d'Égypte, même après avoir cessé de la menacer,
entendait la régler le 13 février 1841.
Voyons à quelles conditions elle est réglée aujourd'hui, en vertu du
hatti-schérif du 25 mai.
Le pacha est investi de l'hérédité réelle, pleine et entière, dans sa
famille, par ordre de primogéniture.
Le pacha possède le pouvoir administratif. Ce n'est plus du quart du
revenu brut de l'Égypte qu'il s'agit; il n'a plus d'inspecteurs, de
contrôleurs de la Porte auprès de lui. Il a un tribut fixe, annuel, à
payer. Il administre seul son pays.
Il a également le pouvoir militaire. Il nomme tous les officiers et
tous les chefs de corps; il les nomme en vertu de son droit; ce n'est
que quand il veut nommer des généraux qu'il est obligé de recourir à
l'approbation de la Porte.
Ainsi l'hérédité, le pouvoir administratif, le pouvoir militaire, tout
cela est réel aujourd'hui pour le pacha; rien de tout cela ne l'était
en vertu du hatti-schérif du 13 février.
Voilà le changement qui s'est opéré dans la question d'Alexandrie. Je
n'examine pas encore qui en a le mérite, par quelles voies on y est
parvenu; je le constate en fait.
Je constate en même temps un résultat d'un autre ordre, c'est que
l'unité du monde musulman est rétablie; la Porte est réellement
réconciliée avec le pacha; le pacha est en bonnes relations avec la
Porte, et tourne toute son application à maintenir, à affermir ces
bonnes relations.
Voilà pour la question d'Alexandrie. Je prends la question de
Constantinople.
On fait aujourd'hui, messieurs, très-bon marché du principe de la
clôture des détroits, de ce principe devenu maxime écrite et convenue
du droit public européen. Il y a quelques années, on n'en pensait pas
si légèrement. Si le lendemain du traité d'Unkiar-Skélessi, on était
venu offrir à l'Europe la convention du 13 juillet, la fermeture des
détroits acceptée par l'Europe entière, signée de toutes les
puissances, on aurait regardé cela comme une grande victoire de la
bonne politique, de la politique européenne, sur la politique
envahissante de telle ou telle puissance. On aurait eu raison. Le
principe de la clôture des détroits n'est pas aussi indifférent, tant
s'en faut, que le disait hier un honorable pair: sans doute, ce n'est
pas une garantie à l'abri de tout événement, de toute force
supérieure; mais c'est un gage de sécurité pour l'empire ottoman et de
paix pour l'Europe. Substituez par la pensée au principe de la clôture
des détroits le principe de l'ouverture (cette substitution a été
discutée, l'idée en a été émise): à l'instant vous voyez la Russie
sans cesse inquiète dans la mer Noire, inquiète de voir entre les
mains de tout le monde, comme le disait l'empereur Alexandre, la clef
de sa maison; vous voyez la Porte sans cesse menacée, compromise par
le passage continuel des marines militaires européennes, à travers la
mer de Marmara et les deux détroits. L'empire ottoman n'aurait pas un
moment de sécurité; l'Europe serait sans cesse dans la crainte de voir
la paix troublée par des tentatives contre cet empire.
Permettez-moi, à cet égard, de vous citer une anecdote.
La question de la substitution de l'ouverture des détroits à la
clôture des détroits a été agitée en Angleterre en 1835, non pas
officiellement, mais dans des conversations particulières entre les
hommes qui gouvernaient ou avaient gouverné ce pays. L'un d'entre eux
consulta à cet égard le duc de Wellington, et lui dit: «Ne vaudrait-il
pas mieux substituer le principe de l'ouverture des détroits au
principe de la clôture? Dans les affaires qui s'engagent en Orient,
ne pourrions-nous pas prendre cette marche?--Non, répondit le duc de
Wellington; dans ces parages nous sommes trop loin de nos ressources,
et la Russie est toujours à portée des siennes.»
La réponse fut trouvée pleine de sens, et le cabinet anglais n'hésita
pas à maintenir le principe de la clôture des détroits.
Croyez-moi, messieurs, ce principe a une valeur réelle. C'est une
véritable conquête que la convention du 13 juillet dernier a fait
passer dans le droit public européen.
Et ce n'est pourtant là que le petit côté de cette convention. Son
acte vraiment important, c'est d'avoir fait passer la Porte elle-même,
l'inviolabilité des droits souverains du sultan, le repos de l'empire
ottoman dans le droit public européen.
Il n'y a pas là sans doute une garantie expresse, formelle, un
engagement de faire la guerre pour maintenir le repos de l'empire
ottoman; les gouvernements sensés ne s'engagent pas ainsi. Mais il y a
la reconnaissance générale, la reconnaissance faite en commun,
officiellement constatée, de l'inviolabilité des droits souverains de
la Porte et de la consolidation de l'empire ottoman. Et je dirai, à ce
propos, ce que j'ai dit tout à l'heure du principe de la clôture des
détroits. Si, il y a quelques années, un acte pareil eût été offert à
l'approbation de l'Europe, on l'aurait regardé comme une véritable
conquête, il eût fait l'honneur des négociateurs qui l'auraient
conclu.
J'ai montré ce que sont devenues, entre le 29 octobre et le 13
juillet, les questions d'Alexandrie et de Constantinople. Voyons la
question de France.
Vous vous rappelez tous, messieurs, dans quel état cette question
était au 29 octobre. D'abord, la guerre imminente, un armement
considérable, une situation qui présentait toutes les apparences
révolutionnaires; ensuite, la paix armée, l'isolement de la France,
une situation tendue, pesante, périlleuse.
Aujourd'hui, l'isolement a cessé; la bonne intelligence est
officiellement rétablie et proclamée entre toutes les puissances de
l'Europe; déjà une réduction considérable est opérée dans les charges
de notre pays; réduction contre-balancée, motivée par des réductions
analogues de la part des autres puissances. C'est une situation
régulière, pacifique, qui a encore ses chances, qui n'est pas à l'abri
de tout danger, mais qui a remplacé une situation tendue, pesante,
pleine de dangers pressants.
Voilà, messieurs, ce que nous avons fait des trois questions que nous
avons reçues; voilà l'état dans lequel nous les avons mises. Par
quelle voie? À quel prix?
Par un seul moyen bien simple: nous avons eu la conscience de la force
qu'avait la France, tranquille dans la situation que le traité du 15
juillet avait créée en Europe. Nous avons cru que cette situation
pesante, périlleuse pour tout le monde, ne pouvait cesser que du
consentement de la France.
Un homme d'État considérable l'a dit: On ne peut rien faire pour la
paix de l'Europe sans le concours de la France. Nous l'avons compris.
Avons-nous été au-devant de l'Europe? Avons-nous fait des sacrifices
pour obtenir la convention du 13 juillet? Pas du tout. Nous avons dit
simplement: La France ne peut entendre parler de rien tant que la
question turco-égyptienne ne sera pas terminée; non pas terminée sur
le papier, mais réellement terminée, tant que l'existence du pacha
d'Égypte ne sera pas réellement réglée. La France n'a pas à aller au
devant de l'Europe; c'est à l'Europe à se rapprocher de nous dans les
termes, avec les formes qui conviennent à de grands États qui se
traitent respectueusement les uns les autres.
Nous avons dit de plus: Nous ne pouvons, en aucun cas, adhérer au
traité du 15 juillet; nous ne pouvons sanctionner ce que nous n'avons
pas approuvé; nous y resterons étrangers après comme avant.
Enfin, si on nous eût demandé, pour prix de notre rentrée dans le
concert européen, quelque sacrifice de dignité, une diminution de nos
armements, par exemple, nous n'aurions pas écouté; je ne dis pas que
nous n'aurions pas accordé, je dis que nous n'aurions pas écouté.
On est venu au-devant de nous. La question turco-égyptienne est
réellement terminée. On ne nous a demandé aucun sacrifice. On ne nous
a pas demandé d'adhérer au traité du 15 juillet. Sur notre demande, on
a changé, dans les actes qu'on nous proposait, toutes les expressions
qui pouvaient impliquer une adhésion quelconque à ce traité. La
question ainsi posée, la France pouvait-elle refuser de rentrer en
bonne intelligence avec l'Europe, lorsqu'elle n'avait pas jugé à
propos de faire la guerre à raison de ce traité? Aucun homme sensé ne
pouvait hésiter. On offrait à la France d'accepter en commun un
principe réclamé depuis longtemps, de le faire consacrer en droit
comme dans la pratique; on lui demandait de contribuer par son
adhésion à faire passer l'empire ottoman, sa souveraineté, son repos,
dans le droit public européen, et la France aurait refusé! Cela ne se
peut imaginer.
Voilà ce que nous avons fait; voilà par quel moyen nous avons changé
l'état des trois questions que nous avons trouvées pendantes, nous les
avons amenées à l'état où elles sont aujourd'hui. C'était là
évidemment la conduite sensée, raisonnable, la seule bonne politique
possible dans la situation du pays.
Ne croyez pas, messieurs, que je veuille dire que nous n'avons qu'à
nous applaudir de cette situation; ne croyez pas que je prétende que
la convention du 13 juillet a réparé, effacé tout ce qui s'est passé
en 1840. Je respecte trop mon pays et la Chambre devant laquelle j'ai
l'honneur de parler pour ne pas être complétement sincère. Oui, la
politique de la France a essuyé un échec; la France s'est trompée sur
deux choses, sur l'importance de l'intérêt qu'elle avait dans
l'établissement égyptien, et sur la force de l'établissement égyptien.
Sous l'empire de cette double erreur, que je n'impute spécialement à
personne, qui a été celle de tout le monde, la France a poussé cette
question outre mesure, au delà des limites de la bonne politique. Je
ne veux pas me servir de mots tristes pour mon pays, mais l'événement
a prouvé à la France qu'elle s'était trompée.
Était-ce là, messieurs, un de ces cas où un peuple doit tout risquer,
tout sacrifier pour soutenir même son erreur? Évidemment non.
L'intérêt n'était pas assez grand, assez national, assez profond pour
imposer à la France une telle épreuve.
Dans les résultats, d'ailleurs, tout n'est pas échec, tout n'est pas
perdu. Si la France s'est trompée à certains égards, d'autres aussi se
sont trompés. À cette même tribune, j'avais l'honneur de dire l'an
dernier que l'Angleterre avait fait une faute, qu'elle avait sacrifié
la grande politique à la petite, l'amitié de la France au mince
avantage de voir quelques districts de la Syrie passer quelques années
plus tôt de la domination d'un vieillard à celle d'un enfant. C'est
une erreur grave et dont la politique anglaise ressentira peut-être
longtemps le dommage, comme nous ressentons celui qui nous a été
causé.
Quand je me permets de parler des erreurs et des fautes de la
politique de mon pays, je peux bien prendre la même libellé à l'égard
des étrangers. J'ai dit quelle avait été, à mon avis, l'erreur de la
politique anglaise. Deux autres puissances, l'Autriche et la Prusse,
qui, depuis, nous ont prêté une utile et loyale assistance, n'ont pas,
dès le premier jour de la question, pensé assez haut de leur propre
force, de leur propre influence. Il dépendait d'elles d'arrêter la
question dans son origine, d'empêcher qu'on ne mît en péril le repos
et l'avenir de l'Europe, comme on l'a fait. Leur faute a été de ne pas
oser et de ne pas faire, dès le premier jour, tout ce que, dans la
sagesse de leurs pensées, elles désiraient.
La Russie aussi a eu son erreur et sa faute. Selon moi, elle a
sacrifié ses intérêts essentiels et permanents en Orient à des
impressions superficielles et passagères; elle a sacrifié sa
politique d'État à... comment dirai-je?... à ce qui n'est pas de la
politique.
Messieurs, de cet ensemble d'erreurs et de fautes, où chacun a eu sa
part, il est cependant résulté pour tous quelque profit, quelques
grands enseignements.
On a cru et on a dit, à l'origine de la question, qu'on pouvait peser
sans crainte sur la France, qu'après s'être défendue, elle ferait
comme les autres, qu'elle signerait le traité du 15 juillet, qu'elle
mettrait sa politique à la suite d'une autre politique. La France ne
l'a pas fait; elle a persisté dans son refus de concourir au traité du
15 juillet.
Quand on a vu que la France n'accédait pas au traité, qu'elle
n'acceptait pas une autre politique que la sienne, on s'est flatté du
moins que, la France restant en dehors, ne faisant pas la guerre, on
se passerait sans embarras de sa présence et de son action. Ici encore
on s'est trompé; l'absence de la France a été un grand fardeau pour
tout le monde; on s'est trouvé dans une situation que tout le monde a
été pressé de faire finir, de sorte que, sans se mêler de l'affaire,
sans y être partie active, en restant simple spectatrice, la France a
fait acte d'indépendance et acte d'influence.
Soyez-en sûrs, messieurs; on ne recommencerait pas légèrement ce qu'on
a fait, bien qu'on ait réussi: on a senti tout le péril de tels
succès.
Voilà le véritable sens, voilà les avantages de la convention du 13
juillet; voilà quels ont été, dans les négociations qui l'ont amenée,
le rôle et l'influence de la France.
Messieurs, il faut se défendre, dans l'état de nos affaires, de deux
dispositions, les illusions de la vanité et les faiblesses du
découragement; il ne faut pas croire que la France puisse faire tout
ce qu'elle a envie de faire; il ne faut pas croire que, parce qu'elle
n'a pas fait tout ce qu'elle désirait faire, elle n'a rien fait. Tenez
pour certain que l'Europe est plus convaincue aujourd'hui qu'elle ne
l'était il y a deux ans, qu'on ne fait pas faire à la France tout ce
qu'on veut, et qu'on ne se passe pas aisément de sa participation.
Messieurs, un point reste encore sur lequel j'éprouve le besoin de
donner quelques éclaircissements à la Chambre. La question dont je
demande la permission de vous entretenir quelques minutes me tient
autant au coeur qu'à l'honorable membre qui vous en a entretenus hier.
Je veux parler du sort des populations chrétiennes en Orient. Je
désire que la Chambre sache bien sous quel point de vue le
gouvernement du roi la considère, et quelle politique il suit à cet
égard.
Il y a parmi les chrétiens d'Orient un mouvement naturel, résultat de
ce qui se passe dans le monde depuis quarante ans, et qui les porte à
l'insurrection et à la séparation de l'empire ottoman. Eh bien, je le
dis très-haut, nous ne poussons pas à ce mouvement-là, nous ne
l'approuvons pas, nous ne l'encourageons pas. Notre politique envers
l'empire ottoman est loyale. Quand nous disons que nous voulons
l'intégrité de l'empire ottoman, nous le disons sérieusement; nous la
voulons au dedans comme au dehors.
Il est commode, quand on se laisse aller au libre mouvement de son
esprit et de sa parole, de réclamer l'intégrité de l'empire ottoman,
de se plaindre des envahissements de telle puissance extérieure, et
d'applaudir en même temps aux insurrections intérieures qui
déchireraient l'empire; mais cela n'est ni loyal ni sérieux.
Comme elle est loyale, notre politique envers l'empire ottoman est
prudente. Toute insurrection, même chrétienne, tout démembrement, même
partiel, dans cet empire, peut avoir des conséquences immenses. Voyez
la Grèce, voyez l'Égypte. Ce sont des complications infinies. C'est
l'ébranlement de toute l'Europe, peut-être la guerre générale.
Quand il plaît à la Providence d'imposer de telles crises aux
gouvernements et aux peuples, il faut avoir le courage de les
accepter; il ne faut pas aller au-devant. Nous ne voulons pas plus
tromper à ce sujet les chrétiens que les Turcs. C'est un tort grave,
c'est presque un crime que de se laisser aller, en pareille affaire,
aux fantaisies de son imagination. Il y a des malheurs affreux en
Orient au bout de nos paroles étourdies en Occident. Il ne faut dire
que ce qu'on fera.
Est-ce à dire, messieurs, qu'il n'y a rien à faire, que nous ne
faisons rien pour les chrétiens d'Orient? Bien loin de là.
Et d'abord nous travaillons à bien convaincre l'empire ottoman
lui-même que son plus grand danger aujourd'hui provient des
insurrections intérieures, que les insurrections chrétiennes sont le
véritable mal qui le ronge et qui peut le perdre, qu'il n'y a qu'un
moyen d'y échapper, c'est de faire aux populations chrétiennes un
meilleur sort, c'est de se conduire envers elles avec plus de justice
et de douceur, de changer leur condition et de l'améliorer.
Nous travaillons en même temps à faire comprendre à l'Europe que
l'intérêt de la paix générale lui impose le devoir de peser sur la
Porte en faveur des populations chrétiennes; et à ce sujet, je demande
à la Chambre la permission de mettre sous ses yeux quelques fragments
d'une pièce que j'ai apportée dans cette intention, et pour laquelle
la publicité est à coup sûr sans inconvénient. Voici ce que j'écrivais
le 13 décembre dernier aux agents du roi près des principales cours de
l'Europe, avec ordre de le communiquer à ces cours:
«Nous sommes frappés du danger des associations propagandistes formées
pour seconder ou même exciter, au sein de l'empire ottoman, le
soulèvement des populations chrétiennes; mais ce serait, à notre avis,
une grave et périlleuse erreur que de voir dans ces associations
l'unique ou même la principale cause du mouvement qui agite l'Orient.
L'affaiblissement graduel de la puissance ottomane ne pouvait manquer
de réveiller les espérances des chrétiens orientaux et de susciter
dans leur esprit des pensées d'affranchissement et d'indépendance;
enhardis par le succès de l'insurrection grecque, trouvant, dans la
tendance générale des idées du siècle et dans les dispositions de
l'opinion publique en Europe, des encouragements qu'il n'était au
pouvoir de personne de leur enlever, on les eût vus probablement se
livrer à d'audacieuses tentatives pour recouvrer leur liberté, quand
même la conduite du gouvernement ottoman n'y eût donné aucun
prétexte. Malheureusement, ces prétextes, on pourrait dire ces
légitimes excuses, n'ont pas manqué. Dans ces derniers temps surtout,
la Porte s'est trop souvent montrée impuissante à couvrir ses sujets
de cette protection qui constitue le titre principal des gouvernements
capables de l'exercer. Les horreurs dont la Bulgarie a été récemment
le théâtre, celles qui désolent, en ce moment, la montagne du Liban,
ne fournissent que de trop justes griefs à des populations déjà peu
satisfaites de leur situation habituelle. Que de coupables intentions,
que des intrigues révolutionnaires cherchent et réussissent parfois à
s'emparer de ces légitimes mécontentements, pour les faire concourir à
d'odieux projets de bouleversement et d'anarchie, rien n'est plus
certain. C'est un devoir de loyauté, comme un acte de sagesse, pour
les puissances alliées de la Porte, de travailler à faire échouer ces
projets. Mais le meilleur, et peut-être le seul moyen d'y réussir,
c'est d'enlever aux agitateurs leurs armes les plus puissantes,
c'est-à-dire de soustraire les chrétiens orientaux à l'intolérable
oppression sous laquelle ils gémissent. Qu'ils cessent d'être en proie
à toutes sortes d'iniquités et de misères, qu'ils voient leur
condition s'améliorer graduellement par des voies régulières et
pacifiques, ils seront bien moins enclins à poursuivre leur but à
travers les chances terribles des révolutions, et les intrigues
anarchiques perdront leur principal moyen de succès. Quelque difficile
que puisse être une telle entreprise, elle n'est pas, nous le croyons,
au-dessus des forces des puissances alliées de l'empire ottoman.
Qu'elles s'accordent à lui conseiller, en faveur des populations
chrétiennes soumises à son autorité, une politique plus juste, plus
prévoyante, plus énergique; et pourvu que ces conseils soient donnés
avec ensemble, sans réserve, sans arrière-pensée, sans aucune de ces
circonstances équivoques qui trop souvent affaiblissent auprès des
musulmans la voix de l'Europe en laissant soupçonner ses
dissentiments, il est permis d'espérer qu'ils seront entendus, qu'ils
porteront d'heureux fruits, que le pouvoir du sultan, devenu
tolérable pour ses sujets, se raffermira pour longtemps encore, et que
les complots des sociétés propagandistes échoueront misérablement. Si
on suivait une autre marche, si les puissances, uniquement préoccupées
des attaques dirigées contre le pouvoir du sultan, négligeaient de
faire disparaître les causes qui font la gravité de ces attaques et
les rendent réellement dangereuses, on peut prédire que ces puissances
ne réussiraient pas dans leurs efforts, et que tôt ou tard le
sentiment européen, révolté des atrocités d'un tel régime, les
forcerait de l'abandonner à sa destinée. Ce qui s'est passé, il y a
quinze ans à l'égard de la Grèce dit clairement ce qui arriverait.»
Voilà, messieurs, la politique que nous travaillons à faire prévaloir,
et dans l'empire ottoman et en Europe. En même temps, nous exerçons
tous les jours ce protectorat ancien, traditionnel, que les
capitulations, les traités, l'histoire, confèrent à la France sur les
chrétiens d'Orient. Il nous a paru que ce qu'il y avait de mieux à
faire, c'était d'exercer effectivement nos droits, de ne laisser aucun
intérêt chrétien en Orient sans lui faire sentir la protection de la
France, sans le défendre activement. Il n'y a pas un district, une
ville, un village, un monastère, qui n'éprouve la protection de la
France à Constantinople. Grâce à la sagesse des Chambres, grâce à
l'augmentation qui, dans le budget de l'an dernier, a été accordée aux
établissements chrétiens dans l'Orient, des secours continuels, des
secours beaucoup plus considérables que par le passé font sentir
partout la présence de la France.
Voilà, messieurs, la politique que nous suivons quant aux populations
chrétiennes: politique loyale et prudente envers l'empire ottoman,
politique active et efficace envers les chrétiens.
Suffira-t-elle pour guérir le mal? Personne n'est en droit de
l'affirmer; cependant je n'hésite pas à dire que, si elle est suivie
par toutes les puissances avec la même activité, la même sincérité,
le mal sera, sinon complétement et pour toujours guéri, du moins fort
diminué, et les conséquences en seront indéfiniment ajournées.
Que l'honorable M. de Montalembert en soit bien convaincu: nous avons
cette question à coeur autant que lui; nous croyons comme lui que
l'honneur de l'Europe occidentale y est engagé; mais nous croyons en
même temps que ce n'est pas en encourageant des insurrections qu'on
peut réellement protéger les chrétiens d'Orient.
Je m'arrête, messieurs. Je vous ai retracé l'état des affaires à
Alexandrie, à Constantinople et en Occident, au moment où nous sommes
arrivés au pouvoir; je vous ai décrit leur état actuel, le point où
elles ont été amenées; je vous ai montré par quelle route nous y
étions parvenus. J'ai prouvé, si je ne me trompe, que le mal qui reste
encore dans la situation n'est pas de notre fait, que l'amélioration
qu'elle a reçue, nous pouvons en réclamer quelque chose. Je me borne à
ce simple exposé, et je laisse au jugement de la Chambre à en tirer
les conséquences pour la convention du 13 juillet et pour le cabinet.
(_Très-bien! très-bien!_)