CXI

Discussion du traité de commerce et de navigation conclu le 25 juillet

1840 entre la France et les Pays-Bas.

--Chambre des députés.--Séance du 22 mai 1841.--

Le cabinet présidé par M. Thiers avait conclu, le 25 juillet 1840, un

traité de commerce et de navigation avec le royaume des Pays-Bas. Le

cabinet du 29 octobre 1840 présenta à la Chambre des députés, le 21

juillet 1841, le projet de loi nécessaire pour modifier les tarifs des

douanes françaises en exécution de ce traité. Je pris la parole dans

ce débat pour défendre le traité et repousser divers amendements dont

il fut l'objet.

M. GUIZOT.--Si je trouvais dans le projet de loi et dans le traité

l'amendement que vient de proposer l'honorable M. J. Lefebvre, je le

soutiendrais avec empressement; je regrette qu'il n'en soit pas ainsi;

ce sentit évidemment une condition meilleure que la France aurait

obtenue dans la négociation. Je ne sais s'il était possible d'obtenir

cette condition. L'honorable M. Thiers vous a dit hier que, dans sa

conviction, cela ne se pouvait pas; il vous a dit qu'il avait réclamé

longtemps, dans la négociation, le principe que vient de soutenir

l'honorable M. J. Lefebvre, et qu'il n'avait pu l'obtenir. J'admets le

fait, et je lis dans le traité cet article réservé:

«Il est convenu que les clauses du présent traité, dont l'exécution

comporte des dispositions législatives en France, seront présentées

aux Chambres dans leur prochaine réunion, et de manière à ce que la

sanction en soit obtenue dans le courant de la session; faute de quoi,

le traité sera nul et non avenu pour chacune des hautes parties

contractantes.»

C'est donc dans l'intérêt du traité tout entier que je suis forcé de

repousser l'amendement de M. J. Lefebvre, comme tout autre amendement.

Toutes les dispositions soumises à la Chambre sont essentielles à

l'adoption du traité, et si une seule de ces dispositions est rejetée,

le traité tombe. (_Oui! oui! c'est évident._)

Quel serait le résultat d'une négociation nouvelle? Je l'ignore; tout

ce que je puis dire, d'après l'assertion de l'honorable M. Thiers,

c'est que, dans la première négociation, il a été impossible d'obtenir

plus qu'on n'a obtenu. Or, ce n'est certainement pas au moment où une

négociation aurait ainsi échoué, au moment où un traité serait rejeté,

qu'on pourrait espérer, ne fût-ce que par les difficultés

d'amour-propre et de dignité nationale, de renouer immédiatement une

nouvelle négociation qui eût de meilleurs résultats. Il faut,

messieurs, ou accepter le projet de loi, ou renoncer au traité. La

Chambre est assurément libre de le faire; il est dans son droit de

rejeter le projet et d'annuler indirectement le traité; mais il ne

faut pas qu'elle se fasse illusion sur les conséquences de son vote;

il n'y a pas d'amendement possible; l'adoption de l'amendement de M.

J. Lefebvre, comme de tout autre, c'est le rejet complet du projet de

loi et l'annulation du traité, en livrant la négociation aux chances

de l'avenir et d'un avenir lointain. (_C'est cela!_)

La question ainsi bien éclaircie, est-il de l'intérêt du pays que la

Chambre rejette le projet de loi et annule le traité?

Je demande à la Chambre la permission d'écarter d'abord les intérêts

locaux qui se sont produits à cette tribune; non que je ne les tienne

pour fort respectables, fort légitimes: non-seulement je n'ai pas de

dédain pour les intérêts locaux, mais je pense que c'est un des

mérites, un des grands mérites de notre gouvernement de les amener

dans cette enceinte, de les faire entendre à cette tribune et de leur

permettre d'y faire valoir tous leurs droits; cela est très-bon, cela

est essentiel à notre gouvernement. Les intérêts locaux doivent être

entendus, il faut leur faire leur part; mais quand ils ont été

entendus, quand leur part a été faite, il y a un intérêt général au

delà et au-dessus des intérêts locaux, qui doit servir de règle au

gouvernement et aux Chambres, et d'après lequel les questions doivent

être décidées.

J'écarte donc les intérêts locaux; la Chambre saura leur faire leur

part: elle les a entendus, ils se sont très-habilement produits à

cette tribune. Je consulte l'intérêt général.

Il n'y a, en réalité, qu'un seul intérêt général qui ait été produit

contre le traité, c'est l'intérêt de la navigation française; cet

intérêt est grand, je le reconnais; il est grand pour le commerce,

pour le gouvernement et le pays.

Mais d'abord, messieurs, ce n'est pas l'intérêt de la navigation tout

entière qui est ici engagé. M. Fould tout à l'heure a justement

apprécié à cette tribune la valeur de la portion de l'intérêt de la

navigation qui se trouve en question dans les rapports de la France

avec la Hollande, et par conséquent dans le traité dont il s'agit. Je

ne reviendrai pas sur les chiffres qu'il a produits; ils sont présents

à la mémoire de la Chambre. Il s'agit, je le reconnais, de l'intérêt

de la navigation française, mais elle n'est pas tout entière comprise

dans le traité et dans le projet de loi.

Y a-t-il des intérêts généraux autres que l'intérêt de la navigation?

Y a-t-il des intérêts politiques supérieurs qui doivent déterminer la

Chambre à admettre le projet de loi et à valider le traité? Voilà

toute la question.

Le gouvernement est convaincu qu'il y a pour nous, dans de bonnes

relations avec la Hollande, un grand intérêt politique, intérêt qui

légitime le traité et qui doit déterminer la Chambre à accepter le

projet de loi. Cela me paraît si évident que je ne retiendrai pas

longtemps l'attention de la Chambre.

Si vous jetez un regard sur la position géographique de la Hollande,

sur la place qu'elle occupe vers notre frontière du nord, entre nous

et les grandes puissances avec lesquelles nous pouvons être en

conflit, vous reconnaîtrez qu'il nous importe d'être avec elle dans

les meilleurs termes possibles, et de pouvoir compter, en temps de

paix et en temps de guerre, sur sa bienveillance, je dirai même sur

son amitié. Ce n'est là que la continuation de la vieille politique

que la France a toujours suivie avec les petits États situés près de

ses frontières, et qui la séparent des grands États. C'est ainsi

qu'elle a toujours cherché à s'unir avec le Wurtemberg, le grand-duché

de Bade, les électorats ecclésiastiques sur le Rhin. La France a un

immense intérêt politique à ce que le Rhin coule dans des États amis.

Ainsi la seule position géographique de la Hollande nous est un motif

déterminant de soigner son amitié, et, si c'était ici le lieu d'entrer

dans quelques détails historiques à ce sujet, il me serait aisé de

démontrer que c'est là pour la France un intérêt de premier ordre.

Si, après la position géographique, je regarde à la constitution

intérieure de la Hollande, je suis conduit au même résultat.

La France a intérêt à être bien avec tous les pays qui ne sont pas des

pays de grande production, et qui sont des pays de consommation. Or,

il a été constaté que la Hollande, pays d'environ 3,000,000 d'hommes,

consommait à peu près autant que 7,000,000 d'Allemands. (_On rit._)

Cela a été établi dans les recherches faites à l'occasion du lien de

la Hollande avec l'association prussienne. La Hollande est donc un

pays de grande consommation: ce n'est évidemment pas un pays de

production. Il n'y a point de rivalité possible sous ce rapport entre

elle et nous; ainsi, sous le point de vue économique comme sous le

point de vue géographique, il nous convient d'être avec la Hollande

dans des relations intimes.

Et, remarquez-le, messieurs, il ne s'agit pas de la Hollande seule; il

s'agit aussi des grandes colonies hollandaises en Asie. On a trop

légèrement parlé de ces colonies et de l'importance qu'elles peuvent

avoir pour la France. Savez-vous, messieurs, ce qui est arrivé il y a

dix-sept ans? L'Angleterre a commis la même faute qu'on vous conseille

aujourd'hui. Elle a conclu, en 1824, avec la Hollande, un traité dans

lequel il a été stipulé que les Anglais renonçaient à tout

établissement dans les îles des grands archipels situés au sud de

l'Inde et de la Chine, et que les Hollandais, de leur côté,

renonçaient à tout établissement sur le continent asiatique.

L'Angleterre a cru, à cette époque, qu'en s'assurant la complète

domination de ce continent et en abandonnant les îles à la Hollande,

elle faisait un excellent marché. Elle s'aperçoit aujourd'hui que le

marché n'est pas aussi bon qu'elle l'imaginait; elle s'aperçoit

qu'elle a méconnu l'importance que devaient acquérir les colonies

néerlandaises, les archipels de la Sonde, des Moluques, toutes ces

grandes îles qui couvrent les mers du midi de l'Inde et de la Chine.

Vous êtes sur le point de commettre la même faute; on vous conseille

de ne pas faire cas, dans nos relations avec la Hollande, de ses

colonies asiatiques; on vous dit que là nos relations ne sont rien

aujourd'hui; on ne vous dit pas ce qu'elles seront un jour: personne

ne peut le dire, personne ne le sait; mais il est évident qu'il y a là

une masse nombreuse de populations d'une richesse croissante, dont les

consommations s'étendent tous les jours, et avec lesquelles, il vous

importe beaucoup de vous assurer, dès aujourd'hui, des relations

fréquentes.

Donc, sous le point de vue économique comme sous le point de vue

politique, la France a un grand intérêt à vivre avec la Hollande, dans

les meilleurs, les plus intimes rapports.

Portez plus haut votre vue; les considérations d'intérêt matériel,

quelque puissantes, quelque déterminantes qu'elles soient, ne sont pas

les seules qui doivent nous toucher en pareille affaire.

Vous n'avez pas en Europe un très-grand nombre de peuples qui vous

soient analogues par les institutions, par les sentiments, par les

idées.

Eh bien, messieurs, le peuple hollandais est un de ceux qui, sous ce

rapport, ont avec vous les liens les plus réels, les plus assurés.

Permettez-moi de le dire: la Hollande est le plus ancien des peuples

qui appartiennent à la civilisation moderne; c'est en Hollande que les

idées politiques modernes ont poussé leurs premières racines et porté

leurs premiers fruits; c'est presque la terre natale de la liberté

civile et religieuse en Europe. Il vous appartient, il vous convient

de vivre, avec un tel peuple, dans de bienveillants rapports. Vous le

comprenez, il vous comprend.

Et ce n'est pas du peuple hollandais seul, messieurs, c'est aussi de

son gouvernement que je dois parler. Je disais tout à l'heure qu'il

n'y avait pas en Europe trop de peuples qui fussent avec nous en

sympathie étroite sous le rapport politique; les gouvernements y sont

peut-être moins enclins que les peuples. Eh bien, vous avez, en

Hollande, une maison régnante qui, depuis deux siècles, défend en

Europe la cause de la liberté civile et religieuse. La maison de

Nassau a rendu à cette cause les plus grands services, et le caractère

qu'elle a déployé au XVIIe siècle, elle le conserve aujourd'hui. C'est

un hommage que je suis bien aise de rendre, à cette tribune, au prince

qui règne depuis un an en Hollande; son illustre aïeul, Guillaume III,

est allé en Angleterre pour y faire prévaloir les principes de la

liberté civile et religieuse. Le roi Guillaume II les soutient

aujourd'hui en Hollande même; il les soutient à travers de graves

difficultés; il les soutient, je hasarderai cette expression, malgré

quelques restes d'injustice et d'imprévoyance fanatique qu'il

rencontre dans ses propres États. Il faut lui savoir gré de cette

politique honorable; il faut, autant que cela convient à notre

situation, l'y soutenir, l'y aider, dans l'intérêt de la Hollande

elle-même aussi bien que dans celui de la civilisation et de la

justice générale.

Soit donc que vous regardiez le peuple hollandais lui-même, ou le

prince qui le gouverne, soit que vous considériez sa situation

géographique, économique, politique, morale, vous arrivez toujours au

même résultat: convenance et utilité pour la France à étendre, à

resserrer tous les liens qui garantissent, entre la France et la

Hollande, la bonne intelligence, les bons rapports.

Par un malheur des temps, cette bonne intelligence, ces bons rapports

avaient été interrompus: la Hollande et son roi sont le seul pays et

le seul souverain qui aient perdu quelque chose à la révolution de

1830; elle a coûté la Belgique à la maison de Nassau. C'était un sujet

naturel, je ne dis pas légitime, de rancune et d'humeur. Les bons

rapports entre la France et la Hollande en ont souffert, souffert

pendant longtemps. Depuis quelque temps, par un concours de

circonstances heureuses, ce mal tend à disparaître; depuis quelque

temps les bons rapports se rétablissent entre la France et la

Hollande. La politique des deux pays se rapproche.

Les preuves de ce fait ne manquent pas: vous avez vu le dernier roi de

Hollande, ce roi qui vient de descendre du trône par sa libre volonté,

vous l'avez vu, le premier entre les souverains du continent, vous

l'avez vu, dis-je, reconnaître la reine d'Espagne, Isabelle II. Il

s'est le premier détaché, je ne dirai pas de cette coalition, le mot

serait trop inexact, mais de cet ensemble de gouvernements qui avaient

refusé cette reconnaissance.

Tout récemment, au milieu des obstacles que vous avez rencontrés

quand vous avez voulu rétablir votre force militaire et remonter votre

cavalerie, la Hollande seule a maintenu pour vous la libre

exportation. Et ne croyez pas qu'il n'y ait pas eu à cela quelque

mérite; elle a résisté à tous les efforts pour l'entraîner dans le

système de l'interdiction.

Voici ce que vous devez à la bonne volonté de la Hollande dans cette

occasion: vous avez tiré du pays même 8,000 chevaux, et il a donné

passage, par son territoire, à des chevaux allemands au nombre de 3 à

4,000. Ainsi, vous avez dû à la bonne volonté de la Hollande 11 à

12,000 chevaux pour remonter votre cavalerie, quand toute l'Allemagne

empêchait l'introduction des chevaux sur votre territoire.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 152 / 219 题