_M. le ministre._--Que je n'abandonnais aucun de mes antécédents
(_Interruption_); que j'entendais rester fidèle à la portion de
l'assemblée à laquelle j'avais constamment appartenu. (_Mouvements
divers._)
_Une voix._--Et que vous abandonniez.
_M. le ministre,_--Je l'ai dit à toutes les époques de la discussion.
Et cela est si vrai que, lorsque après la coalition nous avons essayé
de former une administration en commun, cela s'est trouvé impossible.
(_Rires et mouvements divers._)
_Voix nombreuses à gauche._--Pourquoi? pourquoi?
_M. le ministre._--Je n'en dirai pas davantage et je n'ai pas besoin
d'en dire davantage. (_Murmures et exclamations à gauche._)
Les honorables membres de ce côté savent très-bien que les
interruptions et les murmures ne me feront dire ni plus ni moins que
ce que j'ai l'intention de dire. (Très-bien! _au centre._)
Je n'en dirai pas davantage, et je répète que je n'ai pas besoin d'en
dire davantage, car je suis sûr que sur tous les bancs de cette
Chambre je suis parfaitement compris. (Oui! oui! _au centre.--Murmures
à gauche._)
Je reviens à la situation actuelle et je dis que tout ce que vous avez
vu et entendu depuis trois jours n'ayant d'autre but que de porter le
trouble et la désunion dans la majorité, le cabinet, qui veut
sincèrement le maintien et l'empire de cette majorité, a dû se refuser
à toutes les paroles, à toutes les explications qui pouvaient servir
les espérances et les desseins qu'il comprenait et qu'il combattait.
La majorité dont je parle, messieurs, cette majorité nouvelle, s'est
formée par la nécessité, en présence de ce que nous appelons un grand
danger, quoi qu'on en ait dit, en présence de la question de la paix
et de la guerre; elle s'est formée pour rétablir, au dehors, la
pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans, la pratique
d'une politique ferme, conséquente, favorable à l'affermissement et à
l'exercice du pouvoir.
Voilà par quels motifs s'est formée cette majorité. Et elle s'est
formée dans des intentions sincères, qui ne redoutent aucune clarté.
Et au nom de toutes les nuances de cette majorité, elle peut dire tout
ce qu'elle a fait, elle peut avouer tous les motifs par lesquels elle
a agi, toutes les intentions qui la gouvernent, aujourd'hui comme il y
a trois mois.
Et j'ai bien le droit de le dire; si le repos du pays s'est rétabli à
l'apparition de cette majorité, par l'appui qu'elle a donné au
cabinet, si les espérances du pays s'attachent à son affermissement,
il est bien naturel que ceux qui lui sont attachés, simples députés ou
ministres, ne permettent pas qu'elle soit légèrement compromise; il
est bien naturel qu'ils prennent leur majorité au sérieux, et que,
pour la conserver, ils acceptent un inconvénient momentané, une
contrariété vive; pour moi, par exemple, la contrariété de ne pas
parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport de l'honorable M.
Jouffroy, de ne pas entrer en ce moment dans une discussion
approfondie de ses idées, de ses principes et de la politique qu'il a
exposée. Tout homme attaché à la majorité, et voulant son succès, a dû
faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné notre conduite; et comme
toute majorité a des éléments divers qui ont leurs droits, leur
honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons eu les uns pour
les autres ce juste respect de ne pas élever des questions qui ne nous
étaient pas impérieusement commandées, de ne pas entrer dans des
débats que l'état actuel des faits, les nécessités de la politique ne
nous imposaient pas.
Votre commission, messieurs, qui n'était pas un cabinet, votre
honorable rapporteur, qui n'était pas chargé du poids du gouvernement,
a pu très-légitimement, et je dirai plus, a pu utilement venir exposer
ici sa politique extérieure et sa politique intérieure, l'ensemble de
ses idées, de ses intentions. Nous n'aurions pas dû faire cela;
puisque nous ne devions pas le faire, nous ne devions pas le discuter.
(_Très-bien!_)
Vous le voyez, messieurs, je n'apporte ici, en ce moment, qu'une
prétention, celle (_Agitation à gauche_) d'une sincérité complète; la
prétention de dire la raison, la vraie raison qui m'a fait refuser
d'entrer dans les débats où l'on voulait nous pousser. Et je fais à
tous les membres de la majorité, à tous ceux qui ont apporté la même
réserve que nous, je leur fais cet honneur, je leur rends cette
justice qu'ils ont agi par les mêmes motifs, sous l'empire des mêmes
sentiments.
Ils n'ont pas hésité plus que moi, dans une foule d'occasions, à venir
ici exposer et soutenir leurs idées. Ils en ont eu le courage dans les
moments les plus difficiles; ils l'auraient aujourd'hui si cela était
opportun, si cela était utile aux intérêts du pays.
Quoique le gouvernement représentatif, messieurs, soit le gouvernement
de la discussion et de la parole, il y a dans ce gouvernement, comme
dans tout autre, des moments où il faut savoir s'abstenir, des choses
qu'il faut savoir taire, des questions qu'il faut savoir ne pas
aborder. C'est bien assez, pour le gouvernement, de porter le poids
des difficultés réelles et pratiques. C'est bien assez de suffire aux
questions posées pour le jour même, sans entrer dans des discussions
générales, dans ces grands et beaux débats systématiques qui ne
répondent pas à des nécessités actuelles et inévitables.
Voilà, messieurs, je le répète, voilà le motif qui a gouverné notre
conduite dans ce débat. La majorité tout entière veut rester unie;
elle sait qu'elle le peut, car elle sait que, sur toutes les questions
qui sont aujourd'hui à l'ordre du jour, sur les questions de conduite,
sur les questions qu'il faut vraiment résoudre pour agir aujourd'hui,
pour agir demain, elle sait qu'elle est du même avis, qu'elle se
conduira unanimement. Et si jamais il lui arrivait des dissentiments
intérieurs, elle serait sincère alors comme elle l'est aujourd'hui;
nous parlerions au besoin, comme nous savons au besoin nous taire.
(_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au centre._)
Une vive agitation succède à ce discours; des conversations animées
s'engagent sur tous les bancs. La séance est suspendue pendant un
quart d'heure.