Continuation du débat sur les fonds secrets demandés par le cabinet
pour l'exercice 1841.
--Chambre des députés.--Séance du 27 février 1841.--
Le rapporteur de la commission, M. Jouffroy, ayant fermement maintenu
les idées et les termes de son rapport, le débat se rengagea vivement
quand on en vint au vote des articles, et la question fut de nouveau
nettement posée entre la politique du cabinet du 1er mars 1840 et
celle du cabinet du 29 octobre, dans les affaires d'Orient. M.
Piscatory ayant défendu la politique du cabinet du 1er mars, je lui
répondis. Les fonds secrets furent votés à 90 voix de majorité.
M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, ma réponse
à l'interpellation de l'honorable M. Piscatory sera fort simple. Dans
l'état actuel des affaires du pays, je ne puis (_Rires à
gauche.--Interruption_)... dans l'état actuel des affaires du pays, je
ne puis et ne dois rien dire. (_Approbation au centre._)
La position que le cabinet a prise dans la politique extérieure,
lorsqu'il s'est assis sur ces bancs, est connue de tout le monde.
Quelles négociations ont eu lieu depuis, quel cours sera imprimé aux
événements, comment la situation de la France sera modifiée, et si
elle le sera, je répète que je ne puis et ne dois en rien dire
aujourd'hui. Je manquerais à mon devoir si je répondais autrement.
_Voix au centre._--Très-bien! très-bien!
_M. le ministre._--J'écarte donc complétement cette partie du discours
de l'honorable préopinant.
Il a dit d'ailleurs, et plusieurs honorables membres avaient dit avant
lui, que le cabinet avait refusé de s'expliquer sur des questions plus
faciles à traiter que celles de la politique extérieure, qu'il avait
refusé de s'expliquer sur le rapport de l'honorable M. Jouffroy, et de
dire s'il adoptait ou repoussait les principes, les idées, la
politique exposés dans ce rapport.
Messieurs, le cabinet, et tout le cabinet, fait autre chose que
d'exposer des principes, des idées, une politique; il agit, il
gouverne, c'est son devoir, c'est son métier. Eh bien, dans la
situation où nous sommes, j'affirme que le cabinet ne devait pas
s'expliquer plus complétement qu'il ne l'a fait sur le rapport de
l'honorable M. Jouffroy (_Mouvement_); et voici pourquoi.
Depuis trois jours, nous assistons à un singulier spectacle.
_De toutes parts._--C'est vrai! (_On rit._)
_M. le ministre._--Personne ne le trouve plus singulier que moi.
On parle de clarté, on repousse toute équivoque, on demande des
explications; et deux ou trois fois la discussion a failli s'arrêter,
parce qu'on n'y prenait pas part; je dis _on_, c'est-à-dire tout le
monde, dans toutes les parties de cette Chambre. Il a fallu, le
premier jour de la discussion, que je montasse à cette tribune pour la
rengager. (_Exclamations._)
_Voix à gauche._--Sur l'interpellation de M. Portalis. (_Agitation._)
_M. le ministre._--L'interpellation de M. Portalis a prouvé
précisément ce que je disais: tout le monde laissait tomber la
discussion. (_Marques nombreuses d'assentiment._) M. Portalis s'en est
plaint et il a eu raison de s'en plaindre; et c'est sur sa plainte que
je suis monté à la tribune pour rengager la discussion. (_Mouvement en
sens divers._)
Ce n'est donc pas le cabinet qui a refusé la discussion, ce n'est pas
lui qui s'est refusé aux explications, c'est lui qui est venu le
premier prendre la parole quand on le lui a demandé.
Maintenant s'agissait-il ici d'une simple discussion, de simples
explications? Évidemment non. Voulez-vous que je vous dise de quoi il
s'agissait, ce qu'il y avait au fond de tout ce qui se passe depuis
trois jours? Il s'agissait d'une espérance de porter dans la majorité
le trouble et la désunion. (_Réclamations._)
_Voix au centre._--C'est vrai! (_Vive agitation._)
_M. le ministre des affaires étrangères._--Voilà la question.
J'entends dire qu'il faut savoir si la majorité existe. Messieurs, la
présomption du moins est en sa faveur, convenez-en. Nous avons eu déjà
une grande discussion. Pendant quinze jours, je crois, le débat sur le
projet d'adresse a continué; la majorité s'est prononcée. Je répète
que la présomption, et je suis modeste quand je dis la présomption,
est en faveur de l'existence de la majorité.