_M. le ministre des affaires étrangères._--Je ne dis pas cela, et je
suis sûr que la Chambre me rend d'avance la justice de le croire, je
ne dis pas cela pour éluder de m'expliquer sur la situation; je veux
rétablir les véritables principes de la discussion dans cette Chambre.
Depuis l'origine de la session, une idée dominante a préoccupé le
cabinet: reconstituer dans cette Chambre une majorité de gouvernement
depuis trop longtemps désunie ou flottante.
Le cabinet est convaincu, et il l'a dit dès les premiers jours, que la
réorganisation d'une vraie majorité de gouvernement est en ce moment
le plus pressant intérêt du pays, de la Chambre, de la couronne, de
l'honneur de nos institutions. Sous ce point de vue, l'honorable M.
Jouffroy n'a fait que répéter les intentions et les opinions du
gouvernement. (_Rires ironiques aux extrémités._)
Y a-t-il quelqu'un dans cette Chambre, sur quelque banc que ce soit,
qui pense que la réorganisation d'une majorité de gouvernement, la
constitution des deux grands éléments d'action dans la Chambre, la
majorité et l'opposition, ne soient pas très-désirables?
Y a-t-il quelqu'un qui croie que la confusion, la désunion,
l'éparpillement des opinions et des partis soient une bonne chose pour
le gouvernement, pour l'honneur de la Chambre et la dignité de nos
institutions? Personne ne le pense. C'est là une idée si simple
qu'elle est devenue un lieu commun, et qu'il n'y a pas un banc dans
cette Chambre sur lequel elle n'ait été exprimée. Il n'y a donc rien
de nouveau ni dans ce qu'a dit à ce sujet l'honorable M. Jouffroy, ni
dans ce que pense et répète le gouvernement.
Toute majorité, messieurs, de tout temps, dans tous les pays, toute
majorité a des nuances. Il n'y a aucune majorité dont toutes les
parties aient la même origine, pensent exactement la même chose. Cela
n'est jamais arrivé: et à l'instant même, sous nos yeux, dans un pays
voisin, ne voyez-vous pas que le parti conservateur en Angleterre est
composé d'hommes qui ont approuvé et soutenu vivement le bill de
réforme, et d'hommes qui l'ont combattu? Est-ce que sir Robert Peel ne
siége pas à côté de lord Stanley?... Est-ce qu'ils ne pourraient pas
se reprocher l'un à l'autre leurs antécédents, leur origine diverse,
les opinions diverses qu'ils ont professées à telle ou telle époque?
Ils ont le bon sens de ne pas le faire. Ils comprennent très-bien que,
lorsque sur les questions présentes, sur la politique pratique,
réelle, des hommes sont sincèrement et loyalement d'accord, ils n'ont
point à s'inquiéter de leur origine, ni des idées diverses qui les ont
autrefois séparés. (_Très-bien!_)
C'est à cette condition, c'est en se respectant ainsi les uns les
autres dans le passé, lorsqu'on est uni dans le présent, que les
majorités sont possibles. (_Marques d'approbation._) C'est à cette
condition qu'elles se réorganisent. Il faut que tous leurs éléments
puissent y concourir avec honneur. Ce qui importe, c'est que les
convictions qui les unissent dans le présent, sur la politique
pratique, soient loyales et sincères; ce qui importe, c'est que leur
rapprochement n'ait pas été le résultat de faiblesses réciproques,
qu'ils ne se soient pas fait des concessions aux dépens de leurs
opinions et de leur honneur. (_Marques d'assentiment._) Mais quand il
en est ainsi, messieurs, et personne, je pense, ne peut contester
qu'il n'en soit ainsi pour la majorité qui s'est manifestée à
l'ouverture de la session, alors il ne faut plus tenir aucun compte
des nuances; il ne faut plus reporter la politique dans le passé ou
dans un avenir lointain; il faut savoir se renfermer dans les
questions actuelles, dans la politique véritable.
C'est là ce que le cabinet s'est appliqué à faire, ce qu'il fera
toujours; c'est sous ce point de vue qu'il considère la majorité, et
il est convaincu que, sur tous les bancs de cette Chambre, les divers
éléments de cette majorité sont animés des mêmes sentiments, que tous
ces éléments ont les mêmes desseins et restent loyalement unis, parce
qu'ils pensent et veulent les mêmes choses sur les questions qui
occupent actuellement la Chambre.
Quand cette majorité s'est produite dans le débat de l'adresse, est-ce
que toutes les questions n'ont pas été traitées? Les questions
extérieures, les questions intérieures n'étaient-elles pas posées dans
le discours de la couronne? Est-ce qu'elles ne l'ont pas été dans
l'adresse de la Chambre? Qu'est-il arrivé depuis? Qu'y a-t-il de
changé? Quelles questions nouvelles ont surgi, sur lesquelles la
majorité ait pu se désunir? Quels événements sont survenus qui aient
pu donner une autre direction à cette majorité, lui conseiller une
autre conduite? Rien de pareil n'est arrivé: nous sommes exactement
aujourd'hui dans la situation où nous étions pendant le débat de
l'adresse; la majorité qui s'est produite alors, c'est la même qui
existe aujourd'hui; elle est composée des mêmes éléments; elle est
également sincère, également unie. Permettez-moi de vous le dire; il y
aurait de sa part quelque chose de peu sensé, de peu sérieux à venir
rechercher aujourd'hui d'anciens dissentiments qu'elle n'a pas
recherchés il y a trois mois. Pourquoi n'aurait-on pas dit, il y a
trois mois, ce qu'on dit aujourd'hui? Pourquoi n'aurait-on pas
également rappelé la diversité des origines et des opinions sur tel ou
tel point de la politique passée? On ne l'a pas fait; on n'en a tenu
aucun compte; nous sommes aujourd'hui dans la même situation. Il n'y a
pas de raison d'aller réveiller ces dissentiments; il n'y a pas de
raison d'aller jeter, au sein de la majorité, qui importe tant au
pays, des éléments de division qu'elle ne provoque pas elle-même.
Voilà comment le cabinet considère la majorité, comment il considère
l'opposition; il n'entrera donc pas dans des questions inutiles; il
n'ira pas lui-même au-devant des dissidences qui ne se produisent pas
naturellement; il se renfermera dans la politique pratique; il
discutera le projet qu'il a présenté, les motifs de confiance que la
majorité ou l'opposition peuvent avoir ou ne pas avoir dans sa
politique. Voilà ce qui est réellement en discussion; voilà le seul
point sur lequel nous ayons réellement à répondre. (_Marques
nombreuses d'approbation._)