_M. le ministre._--J'en demande pardon à l'honorable M. Mermilliod; il
a parlé d'une indemnité nominative; les instructions de l'honorable M.
Thiers, s'il les avait lues tout entières, prévoient cette objection;
elles disent:
«Si vous pouvez obtenir que cette indemnité soit nominative, et que
le chiffre total en soit approximativement fixé, sauf une liquidation
ultérieure, cela vaudra mieux, car les difficultés seront moindres
quand il faudra exiger définitivement cette indemnité. Toutefois,
comme ces conditions secondaires n'étaient pas comprises dans notre
ancien _ultimatum_, il ne faudrait pas y tenir péremptoirement, et
vous en finiriez sur ce point à la simple condition d'une indemnité
posée en principe dans le traité que vous aurez à souscrire.»
Et ailleurs, les instructions données par l'honorable M. Thiers à M.
Buchet de Martigny s'exprimaient en ces termes:
«Je n'ai pas besoin de vous dire que notre résolution bien arrêtée est
d'obtenir la satisfaction qui nous est due, et que cette satisfaction
doit reposer sur les deux bases suivantes: la concession à nos
nationaux, pour leurs personnes et leurs propriétés, du traitement de
la nation la plus favorisée, jusqu'à la conclusion d'un traité
définitif; et, en faveur de ceux d'entre eux qui ont éprouvé des
dommages par suite des actes arbitraires des autorités locales,
l'admission du principe d'une indemnité modérée dont on réglerait plus
tard la quotité par voie d'arbitrage. Ces deux bases, nous les avons
depuis longtemps posées, et par cela même que, dès le premier moment,
nous avons restreint nos demandes aux plus strictes exigences de notre
dignité et de nos intérêts essentiels, il ne nous est pas possible de
les réduire.»
Messieurs, j'ai uniquement à coeur de bien établir que tous les
cabinets successifs ont donné au fond les mêmes instructions, et que
M. de Mackau, en les faisant réussir, a bien accompli la mission que
tous avaient donnée.
Je ne rentrerai pas à cet égard dans les détails que j'ai présentés
devant l'autre Chambre; mais on a soulevé ici une question nouvelle;
on a soutenu qu'il ne fallait pas traiter avec Rosas. La pétition et
toutes les réclamations qui arrivent de Montevideo portent ce
caractère qu'elles demandent toutes que la France ne traite jamais
avec Rosas, et ne s'arrête pas dans la guerre jusqu'à ce que le
gouvernement de Rosas soit renversé. Elles ne s'élèvent pas contre
telle ou telle disposition du traite; ce n'est pas de cela qu'elles se
préoccupent; ce qu'elles demandent, c'est la guerre jusqu'à ce que le
gouvernement de Rosas n'existe plus.
Comment vouliez-vous que M. l'amiral de Mackau se conduisit d'après
ces idées? Il était envoyé précisément pour négocier. Ses instructions
portaient: «Vous négocierez pour peu que vous trouviez accès à la
négociation.» C'était là sa mission. Il a trouvé accès à la
négociation et d'une manière honorable, après une première ouverture
de Rosas, après avoir reçu une première visite du ministre anglais qui
servait d'intermédiaire, en s'établissant sous pavillon français. À de
tels termes, il était impossible qu'il se refusât à négocier.
Du reste, messieurs, ce droit de négocier, de négocier avec Rosas
indépendamment des alliés, non-seulement il résultait de toutes les
instructions, de celles des cabinets du 15 avril, du 12 mai et du 1er
mars; mais il avait été expressément réservé par les agents français
eux-mêmes qui ont suivi là une politique différente de celle qu'ont
suivie les agents qui ont cru devoir nous engager dans les querelles
des deux républiques, et se servir de la république de Montevideo et
des insurgés de Buenos-Ayres pour triompher de Rosas. Ils avaient si
bien senti qu'il était impossible de lier la cause de la France à
celle de la république de Montevideo et des proscrits argentins,
qu'ils avaient fait la réserve expresse du droit du gouvernement
français de traiter sans eux; voici en quels termes écrivait
l'honorable M. Buchet de Martigny, dans une dépêche du 20 novembre
1833, au moment même, ou très-peu de temps après son arrivée à
Montevideo, et lorsqu'il entrait dans le système d'intervention au
milieu des débats des deux républiques:
«MM. Roger et Baradère m'avaient fait connaître qu'en leur offrant sa
coopération, par une lettre du 2 du courant, le chef de l'Uruguay
semblait y mettre deux conditions: 1º que la France déclarerait Rosas
hors de la civilisation, et proclamerait que la guerre qu'elle allait
faire dans la Plata était dirigée seulement contre sa personne; 2º que
nous conviendrions dès à présent d'une transaction sur notre différend
avec Buenos-Ayres, dans le cas où une nouvelle administration
viendrait à remplacer celle de Rosas.
«Au sujet de la première de ces conditions, mon avis bien positif fut
que nous ne pouvions y souscrire, parce qu'aucun de nous n'avait
mission pour le faire; parce que la déclaration qu'on nous demandait
avait évidemment pour but de nous enchaîner sans retour à la
république orientale, dans la lutte qu'elle allait entreprendre contre
Rosas, et, par conséquent, de rendre tout arrangement impossible avec
lui, ce qui était contraire à l'esprit de nos instructions; parce
qu'enfin la position qu'on voulait nous faire prendre semblait nous
présenter aux yeux du monde comme les protecteurs d'un État, d'un
parti contre un autre, comme nous mêlant des différends, des divisions
intestines des peuples de l'Amérique, ce qui n'était ni dans l'intérêt
bien entendu de la France, ni dans la manière de voir du gouvernement
du roi, si je l'avais bien comprise; que la prudence nous faisait un
devoir, au contraire, de demeurer entièrement libres de nos mouvements
dans notre lutte contre Rosas; et conséquemment de ne rien promettre,
ni même dire, qui pût nous obliger à rester liés un instant de plus
que nous ne le voudrions avec l'État oriental.»
Il est évident que le gouvernement français a toujours conservé le
droit de traiter avec Buenos-Ayres, indépendamment de la république de
Montevideo et des proscrits argentins, qu'il ne s'est jamais considéré
comme lié à leur cause, et qu'il l'a toujours hautement proclamé.
Après le point de droit reste le point de fait que je tiens à
éclaircir complétement devant la Chambre.
Les instructions de l'honorable M. Thiers à M. de Mackau lui disaient:
«Les propositions du gouvernement argentin qui nous ont été transmises
récemment par l'amiral Dupotet, ainsi que plusieurs circonstances
accessoires, nous conduisent à penser que le président Rosas est
enfin disposé à traiter.
«Il faut profiter de cette disposition pour mettre fin à ce long
différend. Négocier avec le gouvernement de Rosas est donc votre
premier soin en arrivant dans le Rio de la Plata.
«Toutefois, il y a deux cas dans lesquels vous seriez dispensé d'en
agir ainsi. Le premier est celui où, le parti de Lavalle et Ribera
ayant triomphé de Rosas, vous ne seriez plus en présence que de nos
alliés victorieux; c'est avec eux alors que vous auriez à traiter, et
la chose ne devrait plus présenter de difficultés. Le second cas est
celui où le général Lavalle, avec ou sans Ribera, serait si près du
but qu'il y aurait presque certitude du succès.»
Il est clair qu'au moment où M. l'amiral de Mackau est arrivé, Lavalle
n'avait pas triomphé, et qu'il n'était pas près d'atteindre le but; il
en était bien loin, car il avait abandonné la province de
Buenos-Ayres, dans laquelle il était entré avec l'espoir d'y exciter
une prompte insurrection, et de triompher facilement de Rosas.
L'insurrection n'avait pas eu lieu, Lavalle n'avait pu livrer bataille
à Rosas, il avait été obligé de s'éloigner de Buenos-Ayres à plus de
cent lieues vers le nord. M. l'amiral de Mackau ne trouvait donc pas
les affaires près de leur solution au profit de Lavalle. Il n'y en a
pas de meilleure preuve que la lettre que Lavalle lui-même écrivait à
M. de Martigny le 17 août 1840:
«Mon estimable ami, de San Pedro l'armée s'est dirigée sur la villa de
Arrecifes, dans l'intention de se bien monter et de grossir ses rangs.
Là elle s'est divisée en deux corps principaux et deux forts
détachements, et a exécuté ensuite une marche divergente jusqu'à la
hauteur d'Areco, et convergente à partir de ce point jusqu'au quartier
général actuel, où elle s'est réunie tout entière ce soir, après
s'être bien remontée et avoir augmenté sa cavalerie de plus de 400
hommes.
«Je me proposais de commencer demain une opération décisive; mais une
heure avant que tous les corps d'armée se fussent réunis, j'ai reçu
une lettre de Montevideo, en date du 11, dans laquelle on annonce
l'arrivée de l'amiral Baudin avec 2,000 ou 3,000 hommes d'infanterie.
Ce nombre me porte à croire que ces troupes sont uniquement destinées
à coopérer avec mon armée...
«Rosas a une infanterie quadruple de la mienne, et le double ou le
triple d'artillerie; si l'événement ne répondait pas aux espérances de
tous et aux miennes, mon nom serait maudit pour n'avoir pas attendu la
jonction des troupes françaises. Je m'empresse donc de vous faire
connaître d'avance mon opinion sur le moyen de les réunir à mon armée
dans le cas où leur arrivée serait un fait positif, et j'espère de
votre bonté qu'elle me fera savoir le plus tôt possible ce qui en est,
car rien ne serait plus fâcheux pour moi qu'une longue incertitude.
«J'établis deux hypothèses. Dans la première, l'amiral Baudin ne peut
mettre cette infanterie sous mes ordres et voudra la faire opérer
séparément. En ce cas, elle ne pourrait agir efficacement que dans la
capitale même, dont elle pourrait s'emparer, à l'aide des Français qui
y sont établis, et de l'armée libératrice qui s'en approcherait.
L'occupation même d'un quartier (_barrio_) serait suffisante. Mais
vous ne méconnaîtrez pas les inconvénients de ce plan, dont le plus
grave est que, pour que les troupes françaises pussent compter sur la
coopération de l'armée libératrice, il faudrait que celle-ci se fût
mise d'abord à portée de l'armée de Rosas, avec laquelle une bataille,
où elle ne serait pas immédiatement secondée par les Français, serait
inévitable. Pour résumer toutes les observations à faire sur
l'hypothèse que je discute en ce moment, le résultat est que l'armée
libératrice et la colonne française ne se prêteraient un mutuel
secours qu'en ce qu'elles multiplieraient les embarras de Rosas. Vous
conviendrez donc que tout l'avantage est du côté de la seconde
hypothèse que je vais établir, parce qu'elle résout la question en
quelques heures.
«Cette hypothèse est celle de l'incorporation des troupes françaises
dans l'armée libératrice.»
Vous voyez qu'avant l'arrivée de M. de Mackau, Lavalle lui-même ne se
croyait pas en état d'entreprendre une lutte sérieuse contre Rosas, de
lui livrer bataille, s'il n'avait pas des troupes françaises de
débarquement, et si ces troupes françaises n'étaient pas incorporées
dans son armée.
Quand M. de Mackau est arrivé, il n'avait pas de troupes de
débarquement, Lavalle n'était plus près de Buenos-Ayres, il avait été
obligé de se retirer à plus de cent lieues vers le nord. Le deuxième
cas, dans lequel M. Thiers avait prescrit de ne pas négocier, ne se
présentait donc pas. Aux termes de ses instructions, et par les
simples inductions du bon sens, M. de Mackau a donc dû négocier. Il a
négocié comme ses instructions le prescrivaient, il a même atteint
plus que ses instructions ne prescrivaient. Il est impossible de lui
adresser un reproche fondé, un reproche sérieux, à moins qu'on ne
soutienne, comme les Français de Montevideo, qu'il ne fallait en finir
que par le renversement de la dictature de Rosas.
Voilà, messieurs, à quelle situation le traité a mis un terme. Il nous
a fait obtenir les conditions que tous les cabinets qui se sont
occupés de cette affaire avaient demandées comme définitives. Il a
fait cesser un état de choses défavorable, non-seulement au commerce
français, mais à nos relations avec les neutres; un état de choses qui
donnait lieu à des réclamations incessantes de la part de la
Grande-Bretagne, des États-Unis, de toutes les puissances qui
négociaient avec Buenos-Ayres. Il a mis fin à une expédition qui
coûtait chaque année des sommes énormes. Enfin, il nous a fait sortir
d'une lutte dans laquelle nous nous étions imprudemment engagés, d'une
guerre étrangère qui ne nous regardait pas complétement, d'une guerre
civile qui ne nous regardait pas du tout.
La Chambre n'attend pas de moi que je qualifie ici les différents
partis qui se disputent le pouvoir dans l'Amérique du Sud; que je
donne à l'un le nom de légitime, de sage, de modéré; à l'autre, le
nom de tyrannique, de violent, de sanguinaire, en dehors de la
civilisation. Étrangers, ce n'est pas à nous à qualifier ainsi les
étrangers. (_C'est vrai!_)