CVI

Discussion sur le traité conclu avec le dictateur de la République

argentine et sur les affaires de la Plata.

--Chambre des députés.--Séance du 20 février 1841.--

Le débat qui avait eu lieu, le 8 février, dans la Chambre des pairs, sur

les interpellations de M. le marquis de Brézé, au sujet des affaires de

la Plata, se renouvela le 20 dans la Chambre des députés, sur les

interpellations de M. Mermilliod, député de la Seine-Inférieure. J'y

pris part en ces termes:

M. GUIZOT.--Messieurs, je prie la Chambre de ne pas s'effrayer de cet

énorme paquet de papiers. (_On rit._) Je serai fort court, et je

tâcherai de réduire à des termes très-simples les explications que

j'ai à donner. J'ai déjà eu l'honneur de les produire dans une autre

enceinte, et j'espère qu'une partie de ce que j'ai pu dire est présent

à l'esprit des honorables membres qui m'écoutent. Je n'y reviendrai

pas.

J'ai besoin de soumettre à la Chambre deux observations préliminaires.

La première, c'est que les réclamations que vous venez d'entendre, la

pétition présentée à la Chambre par un certain nombre de Français

résidant à Montevideo, ont été complétement inconnues du gouvernement;

il n'en a pas entendu parler; rien ne lui est directement parvenu.

Cependant, puisque la ratification n'était pas consommée, puisque je

n'avais pas encore exprimé, il y a quelques jours, les intentions du

gouvernement, c'était à lui que les réclamations devaient d'abord être

adressées. Sans aucun doute, les personnes qui ont agi ainsi avaient

parfaitement le droit de s'adresser à la Chambre seule; je fais une

simple remarque. On a présumé les intentions du gouvernement; on les a

présumées, quoique le cabinet qui siége sur ces bancs ne fût pas le

même que celui qui avait donné les instructions.

Ma seconde observation est celle-ci: c'est un simple fait que je veux

mettre sous les yeux de la Chambre sans en tirer les conséquences, et

pour que la Chambre les tire elle-même. Je crois que le fait parle

assez haut par le simple énoncé.

Avant le blocus de Buenos-Ayres, en 1835 et 1836, la valeur des

importations à Montevideo, d'après l'évaluation des douanes, s'élevait

à environ 15 à 20 millions par an; c'était la valeur annuelle du

commerce de Montevideo avant le blocus.

Pendant le blocus de Buenos-Ayres, la valeur, non plus annuelle, mais

mensuelle, du commerce de Montevideo, s'est élevée à 15 ou 16

millions: ce sont là les faits relevés sur les états de la douane même

de Montevideo.

Il en résulte clairement pour tout le monde que Montevideo trouvait,

dans le blocus de Buenos-Ayres, un avantage énorme. L'État de

Montevideo et les négociants établis dans cette ville profitaient tous

du blocus de Buenos-Ayres, à un degré prodigieux. Ils avaient donc au

maintien de ce blocus un intérêt personnel considérable. Je n'en tire

aucune conséquence spéciale. Je mets le fait sous les yeux de la

Chambre.

Les intérêts personnels ont parfaitement droit de s'exprimer, de se

défendre; seulement il faut qu'on sache qu'ils existent et qu'on les

appelle par leur nom.

Ces deux observations préliminaires présentées à la Chambre, j'entre

dans la question.

M. l'amiral de Mackau a agi en vertu des instructions qui lui avaient

été données par le cabinet du 1er mars. Il faut que la Chambre sache

que ces instructions n'ont rien eu de particulier, qu'elles ont été

conformes à toutes celles qui avaient été données précédemment.

L'affaire a passé par les mains de trois cabinets différents: elle est

née sous le cabinet du 12 mai, et le cabinet du 1er mars l'a

accueillie. Tous les trois ont arrêté le même _ultimatum_ et donné à

nos négociateurs, quels qu'ils fussent, les mêmes instructions.

Je vais, pour que la Chambre n'ait à cet égard aucun doute, mettre

sous ses yeux les instructions des trois cabinets.

Le 12 octobre 1838, le cabinet du 15 avril, sous lequel l'affaire

était née, terminait des instructions adressées à M. Buchet de

Martigny en ces termes:

«Je ne puis, monsieur, que vous engager de nouveau à hâter de tous vos

efforts la solution de nos différends avec Buenos-Ayres. Certes, je ne

veux pas dire qu'il faille renoncer, dans ce but, à obtenir les justes

satisfactions que réclament la dignité de la France et l'intérêt de

nos nationaux. Je sais assez quelles seraient les conséquences d'un

tel abandon pour l'avenir de nos relations avec l'Amérique du Sud.

Mais il faut aussi calculer que les populations de ce continent ne

ressemblent point à la plupart de celles des autres contrées,

qu'habituées à l'anarchie et à tous ses maux, elles offrent beaucoup

moins de prise que les Européens à l'action des privations et de la

contrainte, et qu'un blocus maritime (le seul moyen de coercition que

nous puissions raisonnablement employer contre elles, et surtout

contre Buenos-Ayres), est plus exposé peut-être, au fur et à mesure

qu'il se prolonge, à perdre de son effet moral qu'à le voir augmenter

et s'étendre.

«J'ajouterai que ces considérations ne sont pas les seules dont nous

ayons à tenir compte, et que nous ne saurions nous dispenser non plus

de vouer une attention très-sérieuse aux raisons fondées sur le grave

préjudice qu'imposerait aux neutres la prolongation, sans terme à peu

près certain, de l'état présent des choses.

«De tout cela, je conclus, monsieur, que vous devrez, si vous ne

l'avez déjà fait au moment où vous recevrez cette dépêche, entrer

immédiatement en communication avec le gouvernement argentin, et lui

proposer un arrangement sur des bases et dans des formes telles qu'il

en ressorte clairement aux yeux de tous que, loin de vouloir humilier

la république et lui imposer des conditions incompatibles avec son

indépendance, nous ne lui demandons que ce que le droit des gens nous

autorise à réclamer d'elle: une équitable indemnité en faveur de la

famille du malheureux Bacle; l'engagement d'indemniser en outre, après

une vérification sincère et consciencieuse, ceux des autres Français

qui auraient eu également à souffrir des actes arbitraires ou de la

violence des autorités argentines; celui de faire exécuter sans retard

les décisions judiciaires rendues en faveur de nos nationaux; leur

exemption de tout service militaire; enfin une clause ou déclaration

conçue dans le sens que j'ai indiqué plus haut: tels sont les points

que la république ne saurait guère se refuser à nous accorder, à moins

de se placer elle-même, pour ainsi dire, hors de la loi des nations.»

Le 6 mars 1839, le même cabinet adressait à M. Buchet de Martigny les

instructions suivantes:

«Le gouvernement du roi, sans désapprouver l'expédition de

Martin-Garcia, du moment que l'occupation de ce point devenait un

complément nécessaire du blocus, a vivement regretté que cette

expédition n'ait pas conservé un caractère exclusivement français, et

qu'un détachement des troupes de Fructuoso Ribera y ait coopéré. Cette

association d'entreprises militaires contre Buenos-Ayres, entre le

commandant de nos forces navales et un général qui n'était encore

qu'un chef d'insurgés, constituait un fait d'une nature fort grave un

elle-même, et pouvait entraîner les conséquences les plus sérieuses.

Il importait, en effet, dans une opération du genre de celle que nous

employons en ce moment contre le gouvernement argentin, que des

mesures purement coercitives ne prissent point ce caractère agressif,

hostile, qui permet à peine de les distinguer de l'état de guerre

ouverte. Il n'importait pas moins d'éviter toute ingérence positive

dans les affaires intérieures des républiques de Montevideo et de

Buenos-Ayres, comme dans les querelles qu'elles pouvaient avoir entre

elles. Le seul but de la France, en adoptant les mesures rigoureuses

qu'elle emploie contre certains gouvernements de l'Amérique, ne peut,

ne doit être que de se faire justice à elle-même, que d'obtenir la

satisfaction qui lui est due, la réparation qu'exigent ses justes

griefs. Elle n'a à se mêler que de ses propres affaires et non de

celles des autres. L'oubli de ce principe pourrait l'entraîner dans

des embarras de plus d'un genre et de la nature la plus grave. Si elle

n'évite pas, par tous les moyens, que son action en Amérique ne

s'étende sur les relations d'État à État, que la présence de ses

forces, que son influence ne soit exploitée par les ambitions et les

rivalités, si elle sort, en un mot, du cercle où son rôle doit être

contenu, non-seulement elle risque de compromettre l'avenir de ses

relations avec les différents États de l'Amérique, mais elle s'expose

en Europe à des soupçons, à des méfiances qu'il importe avant tout à

sa dignité comme à son repos de ne point éveiller. Déjà cette affaire

de Martin-Garcia, sur laquelle le cabinet de Londres doit être

interpellé dans le Parlement, nous a mis dans le cas de donner des

explications qui seront sans doute regardées comme suffisantes, mais

qui n'en laissent pas moins subsister tout l'inconvénient attaché à la

nécessité d'avoir à les produire.

«Outre ces dangers généraux, l'alliance des forces françaises avec

celles de Ribera pouvait encore amener de grands embarras dans la

marche des affaires à Buenos-Ayres même. Indépendamment de l'effet

qu'elle risquait de produire dans un sens peu favorable à notre

dignité, elle tendait encore à aggraver notre position à l'égard du

gouvernement argentin, à fournir à ce dernier de nouveaux prétextes de

résistance à nos légitimes réclamations, et peut-être à discréditer

notre cause aux yeux des Argentins eux-mêmes.»

Voilà pour le cabinet du 15 avril. Vous le voyez, trois choses sont

recommandées: 1º la reconnaissance du principe de l'indemnité pour les

Français qui ont souffert, sans aucune fixation de quotité; 2º le

traitement de la nation la plus favorisée; 3º éviter de se

compromettre dans les querelles particulières des deux républiques.

Le 21 octobre 1839, le cabinet du 12 mai adressait les instructions

que voici:

«Le gouvernement du roi désire sincèrement la fin de ses démêlés avec

Buenos-Ayres; mais il la veut telle qu'il convient à la dignité et aux

intérêts de la France, telle que la demande l'avenir de nos rapports

avec l'Amérique. D'un autre côté, nous ne pouvons oublier que notre

position, à l'égard du gouvernement argentin, se complique de la

question non moins grave des neutres, que leur navigation et leur

commerce ont grandement à souffrir de l'existence de nos différends

avec Buenos-Ayres, et que, si cette querelle doit se prolonger sans

qu'on puisse en entrevoir le terme, il importe de prouver, jusqu'à la

dernière évidence, que la responsabilité ne saurait, à aucun titre et

sous aucun prétexte, nous en être imputée. Dès lors, monsieur,

l'intention positive du gouvernement du roi est qu'à l'arrivée de M.

le contre-amiral Dupotet vous adressiez au gouvernement argentin une

communication officielle pour lui annoncer que, la France ayant à

coeur de faire cesser une situation préjudiciable à tant d'intérêts,

vous êtes autorisé à traiter sur les bases indiquées dans la lettre si

remarquable que vous avez écrite au commodore Nicholson, le 29 avril

dernier, à savoir: 1º qu'en attendant la conclusion d'un traité de

commerce et de navigation entre la France et la confédération des

provinces unies du Rio de la Plata, les Français résidant sur le

territoire de la république jouiront, quant à leurs personnes et à

leurs propriétés, du traitement de la nation la plus favorisée; 2º que

les indemnités dues à la famille de Bacle, à Lavie et aux autres

familles françaises qui ont eu à souffrir des dommages par le fait du

gouvernement ou de ses délégués, seront expressément reconnues, sauf à

en régler le chiffre par voie d'arbitrage. Après renonciation que

vous-même avez faite de ces conditions, après la publicité qui leur a

été donnée, et dans le désir où il est de continuer à mettre la

modération de son côté comme il a déjà pour lui le bon droit, le

gouvernement de Sa Majesté ne croit pas pouvoir montrer plus

d'exigence, d'autant plus que les clauses en question sont, en

réalité, les seuls points essentiels à obtenir, puisque la première

surtout aurait pour effet de nous assurer, à Buenos-Ayres et dans

toute la république argentine les avantages dont les Anglais y

jouissent, en vertu de leur traité de 1825. Mais ces conditions

doivent être regardées comme invariables et c'est ainsi que vous devez

les présenter, en concluant par l'annonce positive de l'inébranlable

résolution où nous sommes de maintenir le blocus avec la plus grande

vigueur, jusqu'à ce qu'il ait été donné satisfaction à nos justes

demandes.»

Vous voyez que le cabinet du 12 mai donnait les mêmes instructions que

celui du 15 avril.

Je ne relirai pas celles du cabinet du 1er mars; elles sont les mêmes;

la même latitude est laissée au négociateur; il a la faculté de

conclure en adoptant le principe de l'indemnité et celui du traitement

de la nation la plus favorisée; ces deux conditions sont les seules

qui doivent être regardées comme un ultimatum.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 130 / 219 题