M. LE MARQUIS DE BRÉZÉ.--La restriction est étrange.

_M. le ministre des affaires étrangères._--Les termes de la

restriction n'ont rien d'étrange. C'est l'annonce de la possibilité

d'une guerre. Or, personne ne peut prétendre que, entre deux États

qui proclament leur parfaite indépendance, le droit de faire la guerre

ne puisse pas exister.

Je passe à la seconde classe des auxiliaires, aux insurgés de

Buenos-Ayres, aux proscrits. Vous avez vu quelles étaient les

instructions données à l'amiral de Mackau. Voici l'article du traité:

«Art. 9. Si, dans le délai d'un mois, à partir de ladite ratification,

les Argentins qui ont été proscrits de leur pays natal à diverses

époques, depuis le 1er décembre 1828, abandonnent, tous ou partie

d'entre eux, l'attitude hostile dans laquelle ils se trouvent

actuellement contre le gouvernement de la province de Buenos-Ayres

chargé des relations extérieures de la Confédération argentine, ledit

gouvernement, admettant dès aujourd'hui, pour ce cas, l'interposition

amiable de la France relativement aux personnes de ces individus,

s'offre à accorder la permission de l'entrer sur le territoire de leur

patrie à tous ceux dont la présence sur ce territoire ne sera pas

incompatible avec l'ordre et la sécurité publique, de telle sorte que

les personnes à qui cette permission aura été accordée ne soient

molestées ni poursuivies pour leur conduite antérieure.

«Quant à ceux qui se trouvent les armes à la main sur le territoire de

la Confédération argentine, le présent article n'aura son effet qu'en

faveur de ceux qui les auront déposées dans un délai de huit jours, à

dater de la communication officielle de la présente convention qui

sera faite à leurs chefs, par l'intermédiaire d'un agent français et

d'un agent argentin, spécialement chargés de cette mission.

«Ne sont pas compris dans le présent article les généraux et les chefs

de corps, excepté ceux qui, par leurs actes ultérieurs, se rendront

dignes de la clémence et de l'indulgence de Buenos-Ayres.»

Je prie la Chambre de remarquer la date insérée dans cet article

(1828). Notre querelle avec la République argentine n'a commencé qu'en

1837; par conséquent les seuls proscrits auxquels nous fussions

intéressés, pour ainsi dire, qui fussent venus à nous, c'étaient les

proscrits depuis 1837; eh bien, M. de Mackau a eu le soin de faire

remonter l'amnistie, le pardon, ce qu'on voudra, je ne qualifie pas,

mais enfin la faveur qu'il obtenait, jusqu'en 1828, de telle sorte

qu'elle fut applicable à tous les proscrits de l'État de Buenos-Ayres.

Je ne prétends en aucune façon exagérer la valeur de cet article; je

ne prétends pas l'appeler une amnistie selon nos idées de justice et

d'humanité européennes; je dis que c'est la permission de rentrer dans

leur pays accordée à des émigrés; ce n'est certes pas une amnistie

complète, c'est une amélioration dans leur condition. M. de Mackau,

après beaucoup d'efforts, n'a pas cru pouvoir obtenir davantage. Et

j'ajoute que le ministre de la république argentine avec lequel il

traitait, et de la sagesse duquel il a eu beaucoup à se louer, n'a pas

cru pouvoir en sûreté accorder davantage aux proscrits argentins. Il

disait à M. de Mackau: «Vous voyez l'état de notre pays; nous sommes

en révolution; si les proscrits rentrent tous, il y a tels d'entre eux

que nous ne pourrons protéger efficacement; malgré nous, sous nos

propres yeux, il leur arrivera quelqu'un de ces malheurs dont vous

vous plaignez; pour leur propre sûreté, il vaut mieux qu'ils restent

encore hors du territoire.»

Messieurs, la question des proscrits a été traitée entre M. de Mackau

et le ministre plénipotentiaire de la république argentine, avec bonne

foi, dans des intentions sincères et humaines, et, de part et d'autre,

on a fait ce qui était possible. En voici une preuve qui ne se trouve

pas dans les pièces de la négociation, mais qui est un fait éclatant.

M. de Mackau, le traité une fois signé, a dit; «Il faudrait à présent

quelque mesure qui fût un heureux signal de la réconciliation de la

France et de Buenos-Ayres, un signe apparent du retour de la justice

et de l'humanité.» Eh bien, le jour même où M. de Mackau est entré

dans Buenos-Ayres, le président Rosas a fait sortir des prisons 673

personnes enfermées pour délits politiques ou pour soupçons: et la

plupart de ces personnes appartenaient à la classe des ennemis les

plus acharnés de Rosas, aux familles les plus considérables du parti

unitaire; de sorte que la signature du traité et la rentrée de la

France dans Buenos-Ayres ont été signalées par la libération de 673

individus.

C'est là sans doute une preuve de l'insistance et du zèle que M. de

Mackau a mis à servir la cause des proscrits.

La Chambre voit donc qu'en ce qui regarde la cause des proscrits

argentins comme pour celle de la république de l'Uruguay, il est

inexact de dire que la France a négligé les devoirs qui lui étaient

imposés et a abandonné ses auxiliaires. Elle a couvert la république

de l'Uruguay, elle a protégé autant que possible les proscrits

argentins. Il y avait des proscrits éloignés, très-compromis. C'était

le général Lavalle lui-même avec son armée; M. de Mackau ne les a pas

oubliés non plus. Je voudrais pouvoir vous dire les instructions qu'il

a données à cet égard; mais ce ne serait pas prudent, et je ne le

ferai pas; je me bornerai à dire qu'il a envoyé le meilleur de ses

bateaux à vapeur, avec un officier qu'il savait parfaitement lié avec

le général Lavalle. Il a dit à cet officier: «Remontez le Parana et

allez trouver le général Lavalle; expliquez-lui la situation;

dites-lui que j'ai traité, que cela était de mon devoir, que mes

instructions me l'ordonnaient, que j'ai obtenu des conditions que la

France réclamait depuis longtemps; dites-lui ce que j'ai fait pour la

république de l'Uruguay et pour les proscrits argentins; et, après

cela, dites-lui que, soit pour lui-même, soit pour ses compagnons qui

ne croiront pas pouvoir on ne voudront pas rentrer à Buenos-Ayres, je

leur offre, non-seulement un asile en France, mais tous les moyens de

supporter leur mauvaise fortune.»

Je ne puis à ce sujet, messieurs, entrer dans tous les détails que je

voudrais donner à la Chambre; mais soyez assurés que M. de Mackau a

pris, pour la sûreté et l'avenir du général Lavalle et des chefs de

son armée, toutes les précautions, et leur a offert tous les avantages

qu'il était en son pouvoir de leur offrir.

Voilà quel a été le traité, voilà comment il a pourvu à toutes les

difficultés de la situation.

Maintenant, oublions un moment les instructions; voyons les choses

seules; consultons l'état de l'Amérique du Sud, et recherchons si en

lui-même le traité est bon ou mauvais.

Il y a, dans les États de l'Amérique du Sud, deux grands partis, le

parti européen et le parti américain, partis qui, tous deux, furent

également compromis dans la cause de l'indépendance, qui luttèrent

tous deux contre la métropole et pour l'affranchissement de

l'Amérique. L'Amérique affranchie, les deux partis se séparèrent. Le

parti européen, le moins nombreux, comprend les hommes les plus

éclairés, les plus accoutumés aux idées de la civilisation européenne.

Ces hommes se sont empressés de lier avec l'Europe des relations. Ils

ont voulu assimiler l'Amérique à l'Europe, les faire entrer dans des

relations fréquentes et suivies. Mais il y avait en Amérique un autre

parti plus attaché au sol, imprégné d'idées purement américaines;

c'était le parti des campagnes. Ce parti a été tout à fait opposé au

parti européen. Il a voulu que la société se développât d'elle-même, à

sa façon, sans emprunts, sans relations avec l'Europe. L'animosité

s'est promptement établie entre les deux partis. Les idées des uns et

des autres se sont exagérées par le simple cours des faits; et la

domination est tombée, dans presque tous les États, au parti

américain, purement national, au parti des campagnes contre celui des

villes.

Le triomphe du général Rosas, depuis onze ans, dans la république de

Buenos-Ayres, n'est que l'expression de ce fait. Le général Rosas est

le chef du parti des campagnes et l'ennemi du parti européen.

Nous avons eu sous les yeux en Europe, et presque à nos portes, un

fait propre à nous faire comprendre celui-là. Vous avez vu en Espagne

les joséphins, parti opposé au parti des cortès, au parti proprement

national. Les joséphins étaient un parti d'hommes très-éclairés, qui,

à beaucoup d'égards, étaient plus avancés que leurs compatriotes. Mais

ils s'étaient détachés des habitudes, des croyances, des moeurs

nationales; ils n'étaient pas, en un mot, le parti national en

Espagne, malgré la supériorité de leurs lumières. Cela a fait la

faiblesse de ce parti.

Il en a été de même dans la république argentine; le parti éclairé

s'est trouvé le plus faible, et le pouvoir est tombé entre les mains

du parti américain. Quelle est l'idée dominante dans la conduite de ce

gouvernement vis-à-vis de l'Europe? Il n'a pas voulu avoir de

relations écrites, réglées avec les puissances européennes, il a éludé

toute espèce de conclusion de traité. L'Angleterre a forcé la

république de Buenos-Ayres à traiter avec elle. Mais depuis que ce

traité existe, vingt fois la république de Buenos-Ayres a cherché les

occasions d'y échapper. S'il lui avait été possible de le rompre, elle

n'y aurait pas manqué. Elle n'a pas de traité avec les États-Unis, il

n'existe entre les deux pays que des conventions, des promesses

verbales.

En présence d'un tel parti, vainqueur depuis onze ans à Buenos-Ayres,

vainqueur tyranniquement, révolutionnairement, je ne le conteste pas,

mais vainqueur; en présence d'un tel parti qui se refusait à traiter,

croyez-vous que ce n'ait pas été quelque chose de considérable que de

l'amener à traiter avec nous, à s'engager dans les termes mêmes que la

France demandait, dans des termes conformes à ceux de ses traités avec

l'Angleterre, par exemple, et aux conventions verbales qui existent

entre la république argentine et les États-Unis?

Voilà le résultat du traité conclu par M. de Mackau; voilà comment il

est quelque chose de considérable. C'est presque le premier pas fait

dans l'Amérique du Sud par le parti américain, pour contracter avec

les nations européennes des relations régulières, pour entrer dans la

grande famille civilisée du monde. Sous ce rapport, le traité a

beaucoup d'importance; et quand même les conditions n'en seraient pas

aussi exactement conformes qu'elles le sont en effet aux instructions

données, la Chambre devrait le considérer comme un grand pas dans la

carrière de nos relations avec l'Amérique du Sud.

Je n'entrerai pas, messieurs, dans la discussion de la conduite des

divers agents français, ni des faits qui ont précédé le traité; la

Chambre en comprendra la raison. Nous nous sommes trouvés là dans une

situation très-difficile; nous faisions un blocus, ce qui n'est pas la

guerre complète et déclarée. Nous nous sommes, par le simple

entraînement des personnes et des choses, trouvés engagés dans une

guerre étrangère, dans la guerre de Montevideo avec Buenos-Ayres, dans

une guerre civile, la guerre des proscrits argentins avec le

gouvernement de leur pays. Il était difficile de sortir de cette

situation; nous en sommes sortis par un traité, le premier de ce

genre, avec un grand État de l'Amérique du Sud. Je ne fais aucun doute

que le secours prêté par nos agents, soit à la république de

Montevideo, soit aux proscrits argentins, n'ait puissamment contribué

à amener ce traité. Il ne faut donc pas reprocher sévèrement aux

agents leur conduite à cet égard, car nous en avons profité; c'est

parce que Rosas se trouvait menacé par la république de Montevideo et

par l'insurrection argentine qu'il a cédé. Ainsi, les deux systèmes de

conduite, quoique très-différents, ont concouru au même résultat. À

tout prendre, je crois que ce résultat est bon, et je crois avoir

prouvé à la Chambre qu'il ne contient rien que d'honorable pour la

France, rien que d'utile pour ses relations, pour son avenir et pour

sa gloire. (_Marques générales d'assentiment._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 129 / 219 题