Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de Paris.
--Chambre des députés.--Séance du 25 janvier 1841.--
Le gouvernement présenta le 12 décembre 1840 un projet de loi relatif
aux fortifications de Paris. M. Thiers, au nom de la commission
chargée de l'examiner, en fit le rapport le 13 janvier 1841. Le débat
s'ouvrit le 21 janvier. Je commençai à y prendre part le 25 janvier,
en répondant à M. Janvier, député de Tarn-et-Garonne.
M. GUIZOT.--Messieurs, la discussion se prolonge, et, cependant, si je
ne m'abuse, la perplexité de la Chambre continue. Avant-hier, un
honorable membre, M. de Rémusat, attribuait cette perplexité à de bien
petites causes, à des méfiances de personnes, à des misères
parlementaires. Je crois qu'il se trompe, et que la disposition de
beaucoup de bons esprits dans la Chambre a des causes plus sérieuses.
La Chambre croit à l'utilité, à la nécessité de la mesure qu'elle
discute; elle a des doutes, des inquiétudes sur ses résultats; elle
n'en prévoit pas clairement la portée et les effets; elle craint que
cette mesure ne devienne l'instrument d'une politique autre que celle
qu'elle approuve et veut soutenir. Elle craint d'être entraînée dans
une politique turbulente, belliqueuse, contraire à cette politique de
paix, de civilisation tranquille et régulière qu'elle a proclamée et
appuyée. Voilà la vraie cause de la perplexité et des inquiétudes de
la Chambre. (_Adhésion au centre._)
Si ces inquiétudes étaient fondées, messieurs, nous aurions, nous, un
bien grand tort; car, nous voulons, comme la Chambre, la politique de
paix, de civilisation tranquille et régulière. C'est au profit de
cette politique et pour la servir, c'est autour de cette civilisation
et pour la protéger, que nous voulons élever les fortifications que
nous vous demandons. Nous serions impardonnables, si nous nous
trompions en pareille matière. Mais nous sommes convaincus que le
projet de loi, bien loin de contrarier la politique du cabinet et de
la majorité de la Chambre, confirme, soutient, fortifie cette
politique; c'est pour cela, et non pour aucun autre motif, que nous
l'avons présenté et que nous l'appuyons.
Si dans ce projet, qu'on a appelé un héritage du cabinet précédent,
nous eussions entrevu aucun des dangers, aucun des maux qu'on y a
signalés, nous ne l'aurions pas accepté; nous savons répudier les
héritages qui ne nous conviennent pas. Nous n'acceptons que les
mesures conformes à notre politique. Celle-ci y rentre pleinement.
Messieurs, je n'hésite pas à l'affirmer, les fortifications de Paris
sont, pour la France et pour l'Europe, une garantie de paix. Il est
évident que c'est là de la politique défensive. Mais ce qu'on ne sait
pas assez, c'est que quand cette mesure est née en France, quand elle
y a été (je parle des temps modernes) sérieusement proposée et
débattue, c'est dans un esprit de paix, au nom de la politique de la
paix.
Elle apparut, pour la première fois, en 1818; c'est le maréchal
Gouvion Saint-Cyr qui a institué la première grande commission pour
la défense du territoire, commission qui a proposé la mesure que nous
discutons.
C'est de 1818 à 1822 que cette commission a siégé, c'est-à-dire au
moment où toute idée d'agression et de conquête était, à coup sûr,
étrangère aux esprits, au moment où la seule défense du territoire les
préoccupait.
La commission de défense remit, en 1822, à M. de Latour-Maubourg, alors
ministre de la guerre, son projet de système général de la défense du
royaume, il comprenait les fortifications de Lyon et celles de Paris.
Ce projet resta quelque temps enfoui dans les cartons. M. de
Clermont-Tonnerre, pendant son ministère, l'en tira et essaya de faire
adopter, non pas la totalité du projet, mais une partie importante, les
fortifications de Lyon. Elles furent proposées au conseil du roi; elles
furent écartées: les deux ministres les plus influents de cette époque,
M. de Villèle et M. de Corbière, s'y opposèrent. Un seul ministre, M.
l'évêque d'Hermopolis se joignit à M. de Clermont-Tonnerre pour soutenir
les fortifications. (_Hilarité prolongée._)
La mesure n'eût donc aucune suite.
Elle fut reprise, en 1830, par M. le président du conseil, au moment
où nous soutenions, dans cette enceinte, pour la politique de la paix,
les luttes les plus violentes qui aient eu lieu de nos jours. C'est
pendant que la politique de la paix prévalait complétement dans la
Chambre que la défense et la fortification de Paris ont été commencées
par M. le maréchal Soult.
Ainsi, vous le voyez, messieurs, la mesure, dans sa véritable origine,
a eu le caractère pacifique, le caractère de la politique défensive,
et les deux illustres maréchaux dont elle émane n'ont jamais pensé
qu'à lui imprimer ce caractère.
Et ce n'est pas nous seuls, messieurs, c'est l'Europe qui, depuis
1814, a adopté le système de la politique défensive, et se conduit
d'après cette vue.
Autour de vous, en Allemagne surtout, à toutes les portes de
l'Allemagne, on se fortifie pour la défense et contre l'invasion.
Toute la politique allemande est dirigée vers ce but. Aujourd'hui
même, au milieu de l'émotion excitée par les derniers événements, les
projets d'armement de la Confédération germanique, à quoi
aboutissent-ils? À des mesures de politique préventive.
Quelques bruits ont été répandus de camps qui se formeraient sur le
Rhin, de grands mouvements de troupes de la Confédération germanique:
nous n'avons, je crois, à nous préoccuper d'aucune mesure semblable;
ce sont des mesures défensives que l'Allemagne adopte.
Mais elle s'organise très-fortement dans ce système, elle ferme toutes
ses portes, elle s'établit sur toutes les routes par lesquelles nous
pourrions entrer chez elle.
Serons-nous moins prudents, moins fortement organisés pour la défense?
Et dans une mesure qui n'a d'autre caractère que celui de la politique
défensive, est-ce que nous ne persévérerons pas? Est-ce que nous ne la
maintiendrons pas, parce qu'un moment elle aura eu un caractère moins
rassurant pour l'Europe et pour nous-mêmes? L'honorable rapporteur me
permettra de le dire; un moment la politique du 1er mars a pu faire
croire à la France, je n'examine pas si c'est à tort ou à raison, que
la mesure avait un autre but, qu'elle aurait d'autres effets; mais au
fond, et aujourd'hui, il n'en est rien.
Oui, messieurs, le vrai caractère de la mesure, depuis son origine
jusqu'à nos jours, c'est d'être un acte de politique défensive, d'une
politique analogue à celle qui prévaut aujourd'hui dans toute
l'Europe, à celle que l'Allemagne en particulier pratique sous nos
yeux.
Il n'y a donc aucune raison de concevoir aucune des craintes qu'on a
essayé, sous ce rapport, d'inspirer à la Chambre. (_Très-bien!_)
Voilà, messieurs, pour l'effet matériel de la mesure; voilà ce qu'elle
est dans son rapport avec la défense générale du royaume.
Voyons son effet moral, son action sur les esprits.
Quels sont les obstacles, quels sont les dangers que rencontre et qui
menacent, soit chez nous, soit en Europe, la politique de la paix? En
France, le défaut de sécurité, de sécurité pour le territoire, pour
Paris. Il est resté très-naturellement, à la suite des invasions, une
inquiétude patriotique qui préoccupe fortement les imaginations.
En Europe, la même cause a laissé des espérances, des idées d'invasion
facile.
Au milieu de la prépondérance de la politique de la paix en Europe, il
y a partout, messieurs, ne vous y trompez pas, un parti belliqueux, un
parti qui désire la guerre.
Il est très-faible, j'en suis convaincu; il ne prévaudra pas. Mais
enfin il existe, il faut bien en tenir compte.
C'est dans ce parti que le souvenir des invasions a laissé des
espérances présomptueuses contre lesquelles il importe de se prémunir.
La mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations
en France, de les refroidir en Allemagne. (_Très-bien!_)
Elle a pour effet de donner à la France la sécurité qui lui manque
dans sa mémoire, et d'ajouter pour l'Europe, à la guerre contre la
France, des difficultés auxquelles l'Europe ne croit pas assez. Voilà,
messieurs, le véritable effet moral de la mesure. Elle laissera les
esprits en France et en Europe dans une disposition autre que celle où
ils sont aujourd'hui. Elle nous tranquillisera, nous; elle fera tomber
les souvenirs présomptueux des étrangers. (_Très-bien!_)
La mesure a quelque chose de plus important encore, quelque chose de
plus grand, et qui la caractérise encore plus fortement comme
politique de paix.
On a beaucoup parlé de guerres d'invasion. Messieurs, les guerres
d'invasion, de nos jours, sont des guerres de révolution. (_Mouvements
divers._) C'est au nom de l'esprit et des tendances révolutionnaires
que les guerres d'invasion ont lieu. Quand la Convention s'est trouvée
en guerre avec l'Europe, pourquoi est-elle allée sur-le-champ dans
les capitales, à Turin, à Rome, à Naples, à Bruxelles? Pour changer
les gouvernements, pour faire de la propagande républicaine. Elle a
bien compris qu'il fallait viser sur-le-champ à la tête des sociétés
avec lesquelles elle était en guerre. Elle est allée dans les
capitales pour renverser les gouvernements.
Par d'autres causes, l'Empire a continué le même système. Là où la
Convention voulait ériger des républiques, l'Empire a voulu élever des
trônes, des dynasties. Mais la guerre d'invasion a presque toujours
été une guerre destructive des gouvernements, faite non dans l'intérêt
de telle ou telle question de territoire, de tel ou tel avantage
commercial, de tel ou tel intérêt national, mais comme une guerre à
mort. Eh bien, messieurs, croyez-vous donc que ce soit une chose
indifférente que de mettre un terme, ou du moins d'apporter de grands
obstacles à ce caractère révolutionnaire et destructif des guerres
modernes? Croyez-vous donc qu'il soit indifférent, en mettant les
capitales hors de cause, de mettre pour ainsi dire les gouvernements
hors de cause? Ce sera là cependant, ne vous y trompez pas, si la
mesure réussit, si elle atteint complétement son but, si Paris est
véritablement fortifié, ce sera là le grand résultat que vous
obtiendrez: le gouvernement que vous avez fondé, le gouvernement de
Juillet, vous l'aurez mis hors de cause en Europe; vous aurez enlevé à
l'Europe jusqu'à l'idée de venir renouveler contre lui ces tentatives
de destruction que vous avez vues chez vous.
Souvenez-vous, messieurs, que l'Europe nous a rendu ce que nous lui
avions fait. (_C'est vrai!_) Souvenez-vous du langage que l'on tenait
en 1814 et 1815. Ce n'était pas à la France, disait-on, que l'on
faisait la guerre, c'était à son gouvernement. Langage habile, et qui
peut bien aisément devenir trompeur! Mettez une fois pour toutes votre
gouvernement hors de cause; vous aurez, non pas réussi complétement,
mais vous aurez beaucoup fait pour atteindre ce but quand vous aurez
mis Paris hors de cause dans la guerre. (_Très-bien! très-bien!_)
Vous le voyez, messieurs, sous quelque point de vue que vous la
considériez, la mesure est une garantie de paix; et soyez sûrs qu'elle
est jugée ainsi en Europe par les hommes véritablement clairvoyants,
par les grands chefs de la politique des États. Aux yeux du vulgaire,
à des regards superficiels, elle peut paraître un danger, une menace.
Tenez pour certain qu'elle rassure les hommes clairvoyants qui veulent
la paix en Europe, Français ou étrangers.
Et pourtant, en même temps qu'elle a ce caractère, en même temps
qu'elle est une garantie de paix, la mesure est une preuve de force.
Elle prouve que la France a la ferme résolution de maintenir son
indépendance et sa dignité; c'est un acte d'énergie morale. Et d'autre
part, elle prouve le développement des immenses ressources militaires
et financières de la France; c'est un acte de puissance matérielle.
Messieurs, une mesure qui assure, ou du moins qui protége la paix, et
qui est en même temps une preuve de force, un acte d'énergie, c'est
une mesure salutaire, une mesure précieuse, une mesure qu'un peuple
sage et fier doit s'empresser d'adopter. (_Marques d'approbation._)
Aussi quand nous l'avons adoptée, quand nous avons présenté à la
Chambre le projet de loi, nous nous sommes soigneusement appliqués à
lui maintenir, je ne veux pas dire à lui rendre ce caractère. C'est
une des raisons pour lesquelles nous avons demandé cinq ans pour
l'exécution des travaux. Il y avait pour cela des raisons financières,
des raisons de bonne exécution, et aussi des raisons politiques. Nous
avons pensé que nous ne devions pas avoir l'air pressé. Nous ne nous
croyons pas menacés actuellement en Europe; nous n'avons pas voulu en
avoir l'air. Nous n'avons pas voulu non plus avoir l'air menaçant.
(_Très-bien!_) Nous sommes convaincus que nous avons le temps, tout le
temps d'exécuter tranquillement et raisonnablement ces travaux. La
précipitation, la crainte, la menace, la simple inquiétude, nous
n'avons pas voulu en accepter l'apparence. C'est là la raison
politique qui nous a déterminés à étendre à cinq ans l'exécution des
travaux. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
Messieurs, dans les circonstances actuelles, après ce qui s'est passé
depuis un an en Europe, j'ai envie de répéter l'expression dont se
servait tout à l'heure mon honorable ami M. de la Tournelle: «C'est
une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» (_Mouvement._)
Je vous le disais tout à l'heure; l'Europe a besoin d'être rassurée
sur les dispositions de la France quant à la paix; l'Europe se
souvient de l'esprit belliqueux, conquérant, qui a régné si longtemps
en France. L'Europe le redoute; elle a besoin d'être rassurée. Et en
même temps, au moment où vous pratiquez la politique de la paix, où
vous la pratiquez dans des circonstances difficiles, vous avez besoin,
vous, de faire preuve de vigilance pour votre propre force, de soin
pour votre propre dignité.
J'envie quelquefois les orateurs de l'opposition. Quand ils sont
tristes, quand ils sympathisent vivement avec les sentiments
nationaux, ils peuvent venir ici épancher librement leur tristesse,
exprimer librement toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs
plus sévères sont imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner
leur pays. Quand le pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis
aux hommes qui gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments
qui l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin
d'être rassuré, il faut parler à cette tribune avec fermeté et
confiance. Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des
regrets. Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que
d'autres ont le plaisir de les répandre. (_Marques très-vives
d'approbation._) Nous n'avons pas hésité, nous n'hésiterons jamais à
accomplir ce devoir. Je ne sais ce que nous ferions si nous étions sur
les bancs de l'opposition; mais ici, dans les circonstances actuelles,
nous ne viendrions pas parler des passions patriotiques en même temps
que des passions révolutionnaires. Nous honorons, messieurs, les
passions patriotiques, mais nous ne croyons pas qu'elles soient le
meilleur boulevard contre les passions révolutionnaires; c'est là un
fait démenti par l'expérience de tous les temps et par la nôtre. Le
vrai boulevard contre les passions révolutionnaires, messieurs, ce
sont les principes de l'ordre, la bonne organisation du gouvernement,
le pouvoir fort et réglé. Voilà les véritables garanties contre les
passions révolutionnaires; les passions patriotiques ont droit au
respect, et doivent trouver leur place dans les soins du gouvernement;
il ne peut pas, il ne doit pas les mettre en tête de sa conduite. Les
passions patriotiques abondaient au commencement de la Révolution
française; elles ont marché en tête des passions révolutionnaires, et
tout à coup elles se sont trouvées devancées, surmontées par
celles-ci. (_Très-bien!_)
Elles se sont trouvées à la suite après avoir été d'abord à la tête.
C'est là le danger... (_Nouvelle approbation._)