M. LE DUC DE NOAILLES.--Ce n'est pas moi qui l'ai dit.

M. GUIZOT.--Je ne prétends pas que le noble duc l'ait dit lui-même;

mais personne n'ignore que cela s'est beaucoup dit en Espagne, et que

c'est même une des causes du mouvement qui s'y est opéré.

Le noble duc a suivi de trop près ces événements pour ne pas se

rappeler que tel a été, en effet, pendant un certain temps, le langage

qu'on tenait en Espagne et en France. Lorsque le cabinet modéré est

tombé et a fait place au cabinet exalté, comme on dit en Espagne, on

s'est regardé comme délivré de l'influence française.

Messieurs, ces influences qui s'en vont et qui reviennent, selon qu'un

cabinet succède à un cabinet, ne sont donc pas si complétement

détruites; elles ne périssent pas parce qu'elles paraissent un moment

suspendues. Ce sont là des vicissitudes inévitables dans un pays qui

est en proie aux agitations révolutionnaires.

Indépendamment des rivalités anciennes de la France et de l'Angleterre

sur ce théâtre, il s'y est ajouté la rivalité des partis qui ont pris

tel ou tel drapeau, qui se sont faits anglais ou français, beaucoup

moins selon la réalité des choses que pour leur propre intérêt de

parti, et pour avoir l'air de s'appuyer sur telle ou telle puissance

étrangère. N'attachons pas à ces apparences et à ces vicissitudes

d'influence et plus d'importance qu'elles n'en ont réellement. Oui,

je suis prêt à en convenir, le parti qui gouverne aujourd'hui les

affaires d'Espagne se dit attaché de préférence à l'influence

anglaise; le parti qui les gouvernait, il y a peu de temps, se disait

attaché de préférence à l'influence française. Mais ce sont là des

faits trop superficiels, trop transitoires pour qu'on puisse en faire

la règle de sa politique, pour qu'on puisse les considérer comme

caractérisant véritablement la situation de la France vis-à-vis de

l'Espagne.

Non certainement, nous ne sommes pas sans influence en Espagne.

Permettez-moi de vous en faire à vous-mêmes la question: est-il

possible que la France soit sans influence en Espagne, lorsque dans ce

pays tous les regards sont tournés vers elle, quand en Espagne chacun

se dit sans cesse: Que fera la France? que dira la France? Passez les

divers partis en revue; vous les trouverez tous occupés de nous. Le

parti modéré espère que l'influence française prédominera et le

ramènera au pouvoir. Le parti exalté, je parle le langage de l'Espagne

même et de ses journaux, le parti exalté craint l'influence française;

ce parti compte beaucoup plus de personnes ennemies de l'influence

française, je dirai plus, hostiles au gouvernement que la France

possède. Pourquoi s'étonner de cela? Cela est inévitable: nos propres

luttes, nos dissensions intestines ont là leur analogie, leur

retentissement, leur écho. Il faut y bien regarder; mais il n'y a rien

qui doive nous faire désespérer de notre influence. Si nous avons des

adversaires, nous avons aussi des amis, des hommes qui ont besoin de

nous, dans l'intérêt de leur propre cause. Nous n'épousons pas leurs

querelles, mais nous profitons de leur appui quand l'occasion se

présente de maintenir ou de retrouver l'influence que doit avoir la

France en Espagne.

Regardez ce qui se passe en France même. Vous avez par milliers des

réfugiés espagnols de tous les partis, non-seulement des réfugiés

ordinaires, mais des têtes couronnées! Est-il possible qu'un pays qui

offre un asile, des ressources à une si grande portion d'un peuple,

aux hommes les plus animés des différents partis, aux têtes

couronnées elles-mêmes qui représentent ces divers partis, est-il

possible que ce pays soit sans influence sur l'Espagne? Il faudrait

plus que de la maladresse pour ne pas profiter d'une telle situation,

pour ne pas exercer, à un moment donné, dans une occasion

véritablement utile, une influence efficace. Mais on n'agit pas tous

les jours; il y a des époques d'action; il y a des époques d'inaction

auxquelles il faut savoir se résigner. C'est là la politique.

Vous vous plaignez de l'inertie de la politique française. Eh bien,

dans la situation, non pas d'indifférence comme on le dit, mais

d'attente, où nous sommes, c'est la politique qu'il convient à la

France d'adopter. La France, par la seule force des choses, par sa

situation, par les rapports qui existent entre notre situation

intérieure et celle de l'Espagne, la France a sur l'Espagne des moyens

d'influence qui ne peuvent lui échapper, dont elle se servirait si

elle en avait besoin. Mais, pour cela, il ne faut pas agir tous les

jours et d'une manière inquiète. Il faut savoir attendre. Nous

attendons que les événements se développent; nous respectons la

liberté du peuple espagnol; nous respectons son action personnelle sur

ses propres destinées; et le jour où l'occasion se présentera

d'exercer, au nom de la France, dans l'intérêt de la France comme dans

l'intérêt de l'Espagne, une influence utile, ce jour-là nous

n'hésiterons pas.

Et ce jour-là, je ne craindrais pas, pour la cause de la péninsule,

cet isolement auquel faisait allusion tout à l'heure le noble duc. Le

fait a prouvé ce qui devait arriver en pareille circonstance. Malgré

la rivalité d'influence, malgré les jalousies qui ont si longtemps

existé entre l'Angleterre et la France, à la mort de Ferdinand VII,

l'Angleterre a pensé comme nous, elle a agi comme nous. Il y a des

intérêts supérieurs qui ont déterminé l'Angleterre à une conduite

analogue à la nôtre; et quand le gouvernement espagnol s'est trouvé

dans une situation difficile, quand il a eu besoin qu'une influence

auxiliaire vînt le soutenir contre la guerre civile qui le dévorait,

l'Angleterre s'est encore trouvée d'accord avec nous, et le traité de

la quadruple alliance est intervenu. Ce traité, qu'on a bien souvent

attaqué, parce qu'il n'a pas fait tout ce qu'on s'en était promis,

parce qu'il n'a pas accompli tous les résultats qu'on a attachés à son

nom, ce traité cependant a rendu à l'Espagne d'immenses services; il

faut le compter parmi les causes les plus efficaces qui ont fait

cesser la guerre civile en Espagne; et si pareille circonstance se

renouvelait, si l'existence du gouvernement de la reine était mise en

question, ne doutez pas que les mêmes faits ne se renouvelassent; ne

doutez pas que, malgré la rivalité des influences, l'Angleterre et la

France, engagées, quant à l'Espagne, dans un intérêt commun, dans une

idée commune, ne fissent ce qu'elles ont fait une première fois.

L'Angleterre, pas plus que la France, ne livrera jamais l'Espagne à

des influences tout à fait étrangères, éloignées, et que leur position

géographique n'appelle pas à jouer dans la péninsule le rôle qui

appartient à l'Angleterre et à la France.

Je crois avoir mis sous les yeux de la Chambre les caractères

essentiels de la politique du gouvernement du roi: maintenir, appuyer

le gouvernement de la reine Isabelle II, qui est le gouvernement du

droit et le gouvernement national de l'Espagne, rester étrangers à la

lutte intérieure des partis, aux dissensions intestines, n'abandonner

aucun des moyens d'influence légitime que cet état des partis et la

position de l'Espagne donnent à la France, mais choisir, pour la

manifestation et l'action de cette influence, le moment opportun:

voilà notre politique; elle ne compromet rien dans le présent, et elle

suffira, je l'espère, aux nécessités de l'avenir. (_Marques

d'approbation._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 120 / 219 题