M. LE MARQUIS DE BRÉZÉ.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Lorsque, à la mort de Ferdinand VII, l'Espagne a

reçu, de la volonté même de son roi, un gouvernement qu'elle a

aussitôt entouré et appuyé de la sanction nationale, la France l'a

reconnu; elle s'est empressée de le reconnaître, comme le disait

l'honorable préopinant, parce que c'était le gouvernement légitime de

l'Espagne, le gouvernement proclamé par le droit légal et le voeu

national; et après l'avoir reconnu, la France l'a soutenu. Lorsque ce

gouvernement, établi par le testament de Ferdinand VII et par le voeu

national, a été attaqué, lorsqu'il a été mis en question par la guerre

civile, le gouvernement du roi s'est empressé de le soutenir et de lui

donner un appui public et efficace. Oui, nous avons levé des troupes,

nous avons conclu des traités, nous avons envoyé la légion étrangère,

nous avons pris de grandes mesures qui ont eu pour objet de soutenir

le trône d'Isabelle II. Certes, je suis loin de renier cette

politique, convaincu, aujourd'hui comme il y a cinq ans, qu'elle est

conforme au voeu de l'Espagne et aux intérêts de la France.

Mais là s'est bornée, messieurs, et là se bornera l'intervention,

l'action du gouvernement du roi en Espagne. Soutenir le gouvernement

d'Isabelle II, voilà la politique du gouvernement du roi. Après cela,

respecter la liberté de l'Espagne et le gouvernement de la reine,

l'entière liberté de l'administration intérieure de ce royaume, ne pas

y entrer dans les querelles des partis, ne pas épouser tel ou tel

parti, tel ou tel cabinet contre tel autre, ne pas engager la France

dans les discussions intérieures de ce gouvernement de la reine que

la France est décidée à soutenir dans son ensemble, voilà la règle que

nous nous sommes imposée. Voilà ce que je voulais dire quand je disais

que la France ne chercherait pas à exercer une influence active dans

les affaires intérieures de l'Espagne. J'ai en même temps avoué,

continué la politique du gouvernement du roi depuis sept ans, et j'en

ai marqué la limite. Je prie la Chambre et l'honorable préopinant de

bien remarquer cette limite, parce qu'en effet c'est la règle de la

conduite du gouvernement. Si le gouvernement de la reine Isabelle II

était menacé dans son existence, si la cause que la France a soutenue,

en même temps que l'Espagne la soutenait et parce que l'Espagne la

soutenait, si, dis-je, cette cause était en péril, le gouvernement

verrait ce qu'il aurait à faire, et il ne déserterait pas la politique

qu'il a suivie jusqu'à présent. Mais, pour ce qui regarde les luttes

de partis, de cabinets, l'administration intérieure de l'Espagne, le

gouvernement du roi continuera à ne point s'en mêler: il laissera à

l'administration intérieure de l'Espagne toute la liberté à laquelle

elle a droit.

J'arrive aux circonstances actuelles. La situation qu'elles nous ont

faite et la politique qu'elles nous ont déterminé à adopter,

l'honorable préopinant le disait tout à l'heure, ne sont point du fait

de la France. La France a été entièrement étrangère à des événements

que je puis me dispenser de juger, mais que je déplore, et qui ont

amené en Espagne l'administration qui y préside aujourd'hui. Mais

cette administration, messieurs, c'est toujours le gouvernement de la

reine Isabelle II. Le trône de la reine Isabelle II est intact, et les

hommes qui aujourd'hui administrent en son nom n'ont donné à personne

le droit de dire qu'ils veulent séparer leurs intérêts des intérêts de

la reine Isabelle II. Le gouvernement actuel de l'Espagne est le

gouvernement de droit.

C'est en même temps le gouvernement de fait, et à ce titre aussi nous

restons en rapport avec lui. Quand nous disons que nous respectons la

liberté intérieure des nations, nous ne disons pas, messieurs, de

vaines paroles; nous entendons régler effectivement notre conduite sur

ce principe, quand même son application peut entraîner certains

dangers. L'administration qui régit aujourd'hui l'Espagne est son

gouvernement de fait; elle est reconnue par le pays tout entier; il

n'y a aucune guerre civile en Espagne. Quant à présent nous n'avons

aucune raison pour ne pas continuer avec cette administration les

relations que nous avions avec le gouvernement de la reine dans les

années précédentes.

De plus, jusqu'ici, cette administration ne nous a donné, à nous

Français, à nous gouvernement du roi, aucun sujet sérieux de plainte.

Elle a entretenu les relations telles qu'elles existaient auparavant.

Elle se montre disposée à entretenir ces relations sur un pied de

bienveillance et d'amitié. Elle se montre disposée en même temps à faire

des efforts pour être un gouvernement régulier, pour effacer ce qu'il

peut y avoir, dans la manière dont elle est arrivée au pouvoir, de

contraire à un ordre de chose régulier et monarchique. Pourquoi, par nos

paroles publiques, la découragerions-nous de cette voie où elle veut

entrer? Pourquoi, au contraire, ne lui donnerions-nous pas des conseils

de prudence, de modération? Pourquoi ne continuerions-nous pas à ne pas

nous mêler de l'administration intérieure de l'Espagne, et à appuyer le

gouvernement de la reine Isabelle II partout où nous la rencontrerons,

et toutes les fois qu'il s'efforcera de se conduire en gouvernement

régulier?

C'est ce que nous faisons; nous ne sommes pas obligés d'exprimer notre

jugement sur des événements accomplis; nous ne songeons qu'à maintenir

des relations pacifiques et à seconder les efforts qu'on voudra faire

en Espagne pour rentrer dans les voies régulières du gouvernement.

Voilà l'attitude que nous avons prise. Nous sommes loin de vouloir

associer notre responsabilité aux destinées de l'administration qui

gouverne aujourd'hui en Espagne. Mais si nous avions des craintes, des

inquiétudes, nous ne nous croirions pas obligés, je le répète, de les

porter publiquement à cette tribune, nous demeurerions en

observation.

Mais on nous dit, et c'est un des principaux reproches que nous

faisait tout à l'heure l'honorable préopinant, on nous dit: «Vous

abandonnez donc votre influence en Espagne. Vous la livrez à vos

rivaux. Cette politique est une politique inerte et sans résultat.»

Messieurs, il y a quelques mois, quand un ministère d'une autre

couleur, qu'on appelait le ministère modéré, existait en Espagne, on

disait que l'influence de la France était tout en Espagne, que notre

ambassadeur gouvernait l'Espagne, que cela excitait la colère des

Espagnols et la jalousie de la Grande-Bretagne.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 119 / 219 题