_M. le ministre des affaires étrangères._--Si je ne l'avais pas cru,
si M. Thiers ne l'avait pas cru, nous n'aurions pas eu à nous plaindre
d'un mauvais procédé.
_Une voix à gauche._--Dites d'une injure.
_M. le ministre des affaires étrangères._--Je traiterai plus tard la
question de savoir quelle est la valeur de ce procédé; en ce moment,
je ne parle que du fait.
Sans aucun doute, j'ai cru et vous avez cru qu'on nous communiquerait
le traité avant de le signer définitivement, et voilà pourquoi nous
avons le droit de nous plaindre, voilà pourquoi vous vous êtes plaint
très-légitimement, voilà pourquoi j'ai été l'interprète, l'organe
très-animé de vos plaintes. Je partage votre sentiment; je pense comme
vous sur ce point, mais vous n'avez pas à vous plaindre de moi; je ne
pouvais pas vous dire ce que je ne savais pas; je ne pouvais pas vous
exprimer une opinion contraire à la mienne comme à la vôtre; je
m'attendais, comme vous, à ce qu'au dernier moment, avant de signer,
on nous communiquerait le traité, on nous mettrait en demeure de
signer. Et je crois qu'on a eu tort envers nous en ne le faisant pas;
je crois que c'est là un mauvais procédé dont nous avons à nous
plaindre; mais vous n'avez pas à vous étonner que je ne vous aie pas
annoncé ce que je ne présumais pas.
Avec le mauvais procédé que je viens de rappeler... le traité m'a été
communiqué le 17 juillet.
_Voix à gauche._--Vous vous trompez.
_M. le ministre des affaires étrangères._--Je me trompe, en effet; ce
n'est pas le traité, mais le fait de l'arrangement qui m'a été
communiqué; le traité ne m'a été communiqué que six semaines ou deux
mois plus tard, après la ratification...
_Un membre._--Dites après l'exécution.
_M. le ministre des affaires étrangères._--Je voudrais faire ouvrir un
portefeuille qui est à ma place, et dans lequel est le compte rendu de
la conversation que j'ai eue avec lord Palmerston, au moment où il m'a
communiqué le fait du traité; je désire la mettre sous les yeux de la
Chambre, pour qu'elle voie dans quel langage j'ai exprimé la pensée du
gouvernement du roi dans un moment si difficile.
Un huissier apporte le portefeuille à M. le ministre.
«Le 17 juillet, onze heures et demie du soir.
«Lord Palmerston m'a écrit à une heure qu'il désirait s'entretenir
avec moi vers la fin de la matinée. Je me suis rendu au
Foreign-Office. Il m'a dit que le cabinet, pressé par les événements,
venait d'arrêter sa résolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait
une communication à me faire à ce sujet, et que pour être sûr
d'exprimer exactement et complétement sa pensée, il avait pris le
parti de l'écrire. Il m'a lu alors la pièce dont j'insère ici une
copie (c'est le memorandum du 17 juillet; il a été publié, il est
inutile d'en donner lecture). J'ai écouté lord Palmerston sans
l'interrompre, et, prenant ensuite le papier de ses mains: Mylord,
ai-je dit, sur le fond même de la résolution que vous me faites
connaître, je n'ajouterai rien à ce que j'ai eu souvent l'honneur de
vous dire; je ne veux pas, sur une première lecture faite en courant,
discuter tout ce que contient la pièce que je viens d'entendre; mais
quelques points me frappent sur lesquels je me hâte de vous exprimer
mes sentiments. Les voici:
«Je relus d'abord ce passage: «Malgré que dernièrement les quatre
cours aient proposé à la France de s'allier avec elle pour faire
exécuter un arrangement entre le sultan et Méhémet-Ali, fondé sur des
idées qui avaient été émises vers la fin de l'année dernière par
l'ambassadeur de France à Londres, cependant le gouvernement français
n'a pas cru pouvoir prendre part à cet arrangement.»
«Vous faites sans doute ici allusion, mylord, à l'arrangement qui
aurait eu pour base l'abandon au pacha d'une partie du pachalik de
Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse, et il résulterait de ce
paragraphe que le gouvernement français, après avoir fait faire cette
proposition, n'aurait pas cru pouvoir l'accepter. Je ne saurais
admettre pour le gouvernement du roi un tel reproche d'inconséquence.
Les idées dont il s'agit n'ont jamais été émises officiellement, au
nom du gouvernement du roi, par l'ambassadeur de France à Londres, ni
par moi, ni par mon prédécesseur. Elles ont pu paraître dans la
conversation comme beaucoup d'autres hypothèses; elles n'ont jamais
été présentées sous une forme ni avec un caractère qui autorise à dire
ou à donner lieu de croire que le gouvernement du roi les a d'abord
mises en avant, et puis qu'il les a repoussées.
«Voici ma seconde observation. Vous dites que le gouvernement français
a plusieurs fois déclaré qu'il n'a rien à objecter aux arrangements
que les quatre puissances désirent faire accepter par Méhémet-Ali, si
Méhémet-Ali y consent, et que, dans aucun cas, la France ne s'opposera
aux mesures que les quatre cours, de concert avec le sultan, pourront
juger nécessaires pour obtenir l'adhésion du pacha d'Égypte.
«Je ne saurais, mylord, accepter cette expression, _dans aucun cas_,
et je suis certain de n'avoir jamais rien dit qui l'autorise. Le
gouvernement du roi ne se fait à coup sûr le champion armé de
personne, et ne compromettra jamais, pour les seuls intérêts du pacha
d'Égypte, la paix et les intérêts de la France; mais si les mesures
adoptées contre le pacha, par les quatre puissances, avaient, aux yeux
du gouvernement du roi, ce caractère ou cette conséquence que
l'équilibre actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y
consentir; il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il
gardera toujours à cet égard sa pleine liberté. (_Très-bien._)
«J'ai fait encore, sur quelques expressions du memorandum, quelques
remarques de peu d'importance, et sans rengager aucunement la
discussion au fond, j'ai ajouté:
«Mylord, le gouvernement du roi a toujours pensé que la question de
savoir si deux ou trois pachaliks de la Syrie appartiendraient au
sultan ou au pacha ne valait pas, à beaucoup près, les chances que
l'emploi de la force et le retour de la guerre en Orient pourraient
faire courir à l'Orient et à l'Europe: vous en avez jugé autrement...
Si vous vous trompez, nous n'en partagerons pas la responsabilité:
nous ferons tous nos efforts pour maintenir la paix, nos alliances
générales, et pour surmonter, dans l'intérêt de tous, les difficultés,
les périls peut-être que pourra amener la nouvelle situation où vous
entrerez.»
En réponse à ce memorandum, je reçus de l'honorable président du
conseil le contre-memorandum français du 24 juillet, avec ordre d'en
donner lecture et d'en laisser copie à lord Palmerston. La Chambre le
connaît: je n'en veux lire qu'un passage qui m'intéresse pour
caractériser l'opinion que M. le président du conseil avait, et a sans
doute encore, du procédé dont nous nous plaignons justement.
Après avoir rappelé le langage qu'avait tenu le gouvernement français,
soit directement, soit par mon organe, et ce qu'il pensait, en
principe général, de l'affaire, il disait:
«Ce que pensait à ce sujet la France, elle le pense encore, et elle a
quelques raisons de croire que cette opinion n'est pas exclusivement
la sienne. On ne lui a adressé, dans ces dernières circonstances,
aucune proposition positive sur laquelle elle eût à s'expliquer. Il ne
faut donc pas imputer, à des refus qu'elle n'a pas été en mesure de
faire, la détermination que l'Angleterre lui communique, sans doute au
nom des quatre puissances. Mais, au surplus, sans insister sur la
question que pourrait faire naître cette manière de procéder à son
égard, la France le déclare de nouveau, elle considère comme peu
réfléchie, comme peu prudente, une conduite qui consisterait à prendre
des résolutions sans moyens de les exécuter, ou à les exécuter par des
moyens insuffisants ou dangereux.»
Si je ne me trompe, ce qu'on a droit d'inférer de ce langage, c'est
que M. le président du conseil pensait, comme moi, qu'il y avait eu,
dans le dernier acte de la conduite des quatre puissances envers la
France, un mauvais procédé, un procédé dont la France avait le droit
de se plaindre et d'être blessée; mais qu'il n'y a pas vu, pas plus
que moi, une insulte, un affront, un de ces outrages graves qui ont
entre peuples, entre États comme entre individus, de tout autres
conséquences que la plainte, la froideur et l'isolement.
Je ne veux, je le répète, tirer de cette pièce aucune autre
conséquence; mais celle-là, je me crois en droit de l'en tirer.
Le traité signé, le mécontentement de la France témoigné, et il l'a
été, je n'hésite pas à l'affirmer, aussi pleinement que M. le
président du conseil pouvait le désirer, j'ai approuvé, j'ai secondé
autant qu'il m'appartenait de le faire de loin, l'attitude, les
préparatifs, les armements de prévoyance qu'a faits le gouvernement du
roi. J'ai pensé et je pense toujours que, dans l'état de froideur et
d'isolement où la France allait se trouver et avec les chances que le
parti pris en Orient pouvait amener, il était indispensable que la
France fût dans l'état le plus complet et le plus respectable de paix
armée. Je me sers à dessein du mot de _paix_, car je n'ai pas pensé et
je ne pense pas aujourd'hui que, dans ce qui s'est passé à cette
époque, il y eût aucun motif juste, légitime, sérieux, je ne dis pas
de rompre immédiatement la paix, mais de se préparer pour rompre
soi-même un jour la paix. (_Mouvement prolongé. Rires à gauche._)
J'ai pensé qu'en restant dans cette attitude de froideur, d'isolement
et de paix armée, la France serait en mesure de suffire aux chances
des événements, et que si, au contraire, elle allait au-devant des
événements, par son attitude, par ses armements, par le déploiement de
ses forces, elle les appellerait. (_Même mouvement._) Je n'ai aucun
projet de rentrer dans le débat d'hier. Je ne me propose que de mettre
complétement sous les yeux de la Chambre et les faits qui me sont
connus, et ce que j'en ai pensé à mesure qu'ils se développaient.
La Chambre ne peut prendre mes convictions, mes assertions que comme
un fait, mais il faut bien que je les lui dise telles quelles sont. Je
suis convaincu que les puissances qui ont signé le traité du 15
juillet n'ont eu dans ce traité aucune idée hostile, aucune
arrière-pensée menaçante pour la France et son gouvernement.
(_Réclamations à gauche._)
Je suis convaincu qu'il y a eu, entre les puissances et la France, sur
la question d'Orient, sur les rapports du sultan et du pacha d'Égypte
et sur la meilleure manière de les régler, une dissidence que je
déplore; rien de plus. (_Rires à gauche._)
Je trouve tout simple qu'on pense autrement que moi; mais si mon
opinion a quelque valeur, ne fût-ce par la position dans laquelle je
me suis trouvé, la Chambre a quelque intérêt à la connaître.
(_Très-bien! très-bien!_)
Toutes les fois qu'il se passe en France un mouvement un peu vif, un
peu désordonné, l'Europe, voit une révolution; toutes les fois que les
puissances se rapprochent, se concertent dans un but déterminé, la
France voit une coalition. (_Mouvement._)
Cela est fort simple, fort naturel de part et d'autre; personne n'a le
droit de s'en plaindre; mais les hommes de sens, les hommes qui sont
appelés à influer sur les affaires de leur pays doivent juger
froidement ces faits-là comme d'autres. (_Marques d'assentiment_).
Eh bien, de même que nous avons, je ne dis pas moi seul, je n'ai pas
cette prétention, mais beaucoup d'entre nous, de même que nous avons
dit souvent à l'Europe: Vous vous trompez, il n'y a pas chez nous de
révolution qui vous menace; vous avez tort dans vos alarmes, elles
sont très-exagérées; de même, nous avons le droit et le devoir
d'avertir notre pays, de l'engager à mesurer ses craintes et sa
prévoyance, à regarder d'un oeil tranquille et ferme la situation dans
laquelle il est placé.
Oui, le traité du 15 juillet a fait à la France, sur une grave
question, un état d'isolement en Europe, de froideur vis-à-vis de son
meilleur et plus sûr allié. (_Mouvement à gauche._)
Voilà le fait dans sa vérité et son étendue; voilà le fait auquel il
faut pourvoir, pour lequel il a fallu prendre une certaine attitude,
faire certains préparatifs. Mais si vous prenez une attitude, si vous
faites des préparatifs qui correspondent, non pas à ce fait là, mais à
des faits beaucoup plus menaçants, beaucoup plus pressants, messieurs,
vous mettez vous-mêmes la France dans la situation périlleuse où vous
dites qu'elle est; vous êtes vous-mêmes les auteurs du danger; vous
préparez vous-mêmes la coalition dont vous parlez. (_Vive approbation
au centre._)