Discussion de l'adresse.--Question d'Orient.--Situation prise par le
nouveau cabinet.
--Chambre des pairs.--18 novembre 1840.--
Quand le cabinet du 29 octobre 1840 fut formé, à l'ouverture de la
discussion de l'adresse dans la Chambre des pairs, M. le baron Pelet
(de la Lozère), ministre des finances dans le cabinet précédent, prit
la parole pour expliquer la situation et justifier la conduite, dans
les affaires d'Orient, du cabinet auquel il avait appartenu. Je la
pris immédiatement après lui, non pour attaquer ce qu'il venait de
dire, mais pour bien définir, à mon tour, la situation et le plan de
conduite du nouveau cabinet.
M. GUIZOT.--Messieurs les pairs, j'ai hésité à prendre la parole. Il
ne m'appartient pas d'intervenir dans les discussions qui peuvent
s'élever entre les cabinets précédents. Je n'ai encore, sur le compte
du cabinet actuel, rien à dire; il n'a point de passé à défendre, et
la plus grande réserve m'est imposée quant à l'avenir. Je ne puis ni
ne dois répondre à aucune des interpellations qui ont pu ou qui
pourraient m'être adressées. Je n'ai donc, à vrai dire, que bien peu
de part à prendre aujourd'hui dans la discussion.
Cependant il importe, je crois, de déterminer avec quelque précision
la position que prend le cabinet et l'idée qu'il se forme de la grande
affaire confiée à ses soins.
Cette position est prise, messieurs, cette idée est indiquée dans le
discours de la couronne, jusqu'ici le seul acte public du cabinet dans
la question.
Le discours commence par circonscrire et définir nettement l'objet du
traité. Il s'agit des mesures prises par quatre puissances pour régler
de concert les rapports du sultan et du pacha d'Égypte: rien de moins,
rien de plus. Il n'est question là ni d'aucun remaniement général de
l'Orient, ni d'aucune coalition politique contre la France, ni
d'aucune préparation au partage de l'empire ottoman. L'intervention de
quatre puissances, à la demande du sultan, pour régler ses rapports
avec le pacha d'Égypte, son vassal, voilà le véritable, l'unique objet
du traité. On l'a dit, on l'a écrit. J'en suis convaincu. Le discours
de la couronne est en ceci l'expression exacte du fait.
Cependant, tout spécial, tout limité qu'il est, ce traité a des
dangers. Il peut en sortir tout autre chose que ce qu'on cherche. Les
puissances peuvent être conduites, poussées, entraînées à exécuter
plus qu'elles n'ont entrepris. De là la nécessité des armements qu'a
ordonnés le gouvernement du roi: armements de précaution, de
prévoyance, destinés à garantir la sûreté de la France et le maintien
de son rang dans le monde; armements nécessaires à ce titre et dans
cette limite, car l'avenir est obscur et inquiétant; armements qui,
jusqu'ici, sont seuls nécessaires, car nous espérons que les dangers
possibles ne se réaliseront point, nous espérons que la paix pourra
être honorablement maintenue. Nous y croyons, nous y travaillons;
c'est notre politique hautement proclamée, sincèrement pratiquée.
(_Marques d'approbation._)
Voilà, messieurs, aux termes du discours, et par le plus simple des
commentaires, voilà la position que prend le cabinet, voilà l'idée
qu'il se forme de l'affaire que le traité du 15 juillet 1840 a eu la
prétention de régler. Nous croyons que cette position est la seule
sage, la seule convenable, la seule d'accord avec les faits. Nous
croyons que les faits, bien exposés et bien compris, le démontrent
clairement.
En 1833, une situation analogue aboutit à une transaction, à la
transaction de Kutahié. L'Europe a vécu en paix, l'Orient a vécu en
paix pendant six ans sous cette transaction. Plus d'une fois la paix a
été menacée; plus d'une fois, des deux parts, de la part du sultan et
de celle du pacha, il y a eu désir de la rompre. Le pacha a eu des
velléités d'indépendance; le sultan a eu des velléités de reprendre
les territoires qu'il avait abandonnés. Pendant six ans, ces désirs
contraires à la paix ont été réprimés. Il est déplorable qu'ils ne
l'aient pas été en 1839 comme ils l'avaient été pendant six ans. La
France n'a rien à se reprocher à cet égard. À Alexandrie, à
Constantinople, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour que la paix fût
respectée. Ses paroles ont été constamment d'accord avec ses actes.
Son influence réelle n'a jamais contredit ses conseils officiels. Les
paroles de ses ambassadeurs n'ont jamais différé des paroles de ses
ministres. La France a voulu le maintien de la paix; elle ne porte
point la responsabilité de la guerre qui a éclaté en 1839.
Quand cette guerre a éclaté, la France a repris la politique qui avait
triomphé en 1833, la politique de transaction. La France a demandé
qu'une transaction nouvelle, ménageant les prétentions et les intérêts
des deux partis, vînt assurer à l'Orient une nouvelle ère de paix.
En ce qui touche la suspension de la guerre, l'accord a été complet
entre les puissances; l'Angleterre et la France ont sur-le-champ
concouru pour interdire au sultan et au pacha la prolongation des
hostilités.
En ce qui touche la question de Constantinople, la France et
l'Angleterre se sont également entendues. Je n'ai pas besoin d'entrer
dans le détail des précautions et des mesures qu'elles ont préparées à
ce sujet; il est évident, il est démontré que la même pensée, le même
désir, la même politique ont animé les deux gouvernements.
Leur dissidence a éclaté sur les bases de la transaction nouvelle
qu'il fallait imposer au sultan et au pacha. Ici, messieurs, je le
dirai avec une entière sincérité, c'est, à mon avis, une faute grave,
des deux parts, que d'avoir écouté cette dissidence, de s'y être
abandonné, d'en avoir fait le noeud de la question et de la situation.
On a sacrifié la grande politique à la petite, l'intérêt supérieur à
l'intérêt secondaire.
La grande politique, l'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les
puissances en Europe, c'est le maintien de la paix, partout, toujours;
le maintien de la sécurité dans les esprits comme de la tranquillité
dans les faits. Cela importe non-seulement au bien-être matériel, mais
au bien politique et moral, au progrès politique et moral de tous les
peuples en Europe.
On a qualifié cette politique d'égoïste et de mesquine. Je regrette de
différer sur ce point avec l'honorable et sincère comte de
Montalembert. C'est avec une conviction également profonde, également
sincère, que je dirai qu'à mon avis, c'est au contraire la politique
la plus haute, la plus morale, la plus universelle, et, s'il me
permettait de parler son langage, je dirais la plus catholique qui
soit possible de notre temps (_Très-bien!_) M. de Montalembert
n'ignore pas que depuis cinquante ans un immense ébranlement agite le
monde; de grands, de salutaires résultats sont sortis de cet
ébranlement, et notre patrie en particulier y a fait les plus utiles,
les plus glorieuses conquêtes. Mais l'ébranlement a coûté cher. Les
résultats acquis ont grand besoin d'être consolidés. Les maux que
l'ébranlement a causés et laissés ont grand besoin d'être guéris. Pour
consolider les résultats acquis, pour guérir les maux qui subsistent,
la paix, la longue durée de l'ordre, un état de choses tranquille,
régulier, c'est le vrai, peut-être le seul remède.
Quel a été le mal principal de l'état où nous avons si longtemps vécu?
Le règne de la passion et de la force. C'est là ce qu'il faut
combattre; au règne de la passion et de la force, il faut substituer
celui de la justice, du droit, du droit maintenu et défendu avec les
seules armes de l'intelligence, sans recours à la force matérielle,
par les seuls moyens tranquilles et réguliers de gouvernement. Voilà
le grand besoin de notre époque, voilà comment vous pouvez combattre
le mal profond qui la travaille. Et voilà, messieurs, ce qui fait la
grandeur, la moralité de la politique de la paix; voilà par où elle a
mérité tous les sacrifices que nous lui avons faits; voilà par où elle
a poussé de si profondes racines dans l'esprit des peuples.
Ne croyez pas que ce soit seulement pour maintenir leur repos
matériel, pour défendre leur fortune que tant d'hommes aujourd'hui
sont si épris de l'ordre et de la paix; la vraie raison, la grande
raison, c'est qu'ils ne veulent pas voir le retour des temps de
passion et de violence; ils ne veulent pas revoir l'empire de la force
matérielle, de la force déréglée; ils ont besoin de voir la règle
régner au sein de la société. Croyez-moi, c'est là une politique
morale autant qu'utile, grande aussi bien que salutaire.
(_Très-bien!_)
On a dévié de cette politique en Orient; on a oublié que d'ici à
longtemps il n'y aura en Europe point de question particulière, point
de question qui vaille le sacrifice de la paix générale. On s'en est
souvenu pour l'Occident, on l'a pratiqué en Occident depuis 1830; on
l'a oublié en Orient. Et on est, au fond, si pénétré du danger d'un
tel oubli, qu'au moment même où on le commettait, on a essayé
d'échapper à ses conséquences. Les essais, les tentatives de
transaction et d'accommodement se sont multipliés. La France en a fait
trois. La France a offert d'engager le pacha à céder le district
d'Adana, Candie et l'Arabie, pourvu qu'on lui laissât l'Égypte et la
Syrie héréditairement. La France a offert le maintien pur et simple du
_statu quo_, avec la garantie des cinq puissances européennes. Enfin,
dans les derniers temps, après le traité conclu, la France a laissé
entrevoir qu'elle engagerait le pacha à se contenter de l'Égypte
héréditaire et de la Syrie viagère. De son côté, l'Angleterre a fait
aussi des ouvertures; elle avait accordé l'Égypte héréditaire; elle y
a ajouté le pachalick de Saint-Jean d'Acre, moins la place; puis elle
a ajouté la place même, cette place dont tout le monde avait dit que
c'était la clef de la Syrie, et que le possesseur de Saint-Jean d'Acre
était le maître de la Syrie.
Le cabinet anglais a considéré cette concession comme quelque chose de
très-considérable, qu'il accordait au désir de faire rentrer la France
dans l'affaire. Inquiet sur la puissance du pacha d'Égypte, évidemment
jaloux de la restreindre, il croyait accorder beaucoup en lui donnant
la place de Saint-Jean d'Acre, et il le faisait uniquement sous
l'empire de ce grand, de ce profond désir de la paix qui anime tous
les gouvernements et tous les pays en Europe.
Toutes les transactions ont échoué: l'Angleterre n'a pas voulu de
celles de la France; la France n'a pas voulu de celles de
l'Angleterre. C'est un grand malheur, car elles valaient mieux que
l'état de choses auquel on a enfin abouti. À prendre les événements
dans leur ensemble et dans leurs conséquences définitives, il n'y a
pas une des transactions proposées, soit par la France, soit par
l'Angleterre, qui ne dût être acceptée aujourd'hui de part et d'autre
avec empressement si l'état des choses le permettait.
Mais le traité conclu, la grande politique abandonnée, l'isolement de
la France consommé, il n'y a, je le répète, aucune autre position à
prendre que celle qui a été prise par le cabinet dans le discours de
la couronne, position qu'il maintient et maintiendra, la position
pacifique, armée par précaution et par prévoyance, et expectante.
(_Mouvement._)
On dit que cela ne suffit pas; on dit que nos intérêts en Orient, que
nos relations avec le pacha, que l'injure que nous avons reçue du
traité, que l'intérêt de notre influence dans le monde, nous
commandent autre chose. Je ne le pense pas.
Quant à nos intérêts en Orient, il est évident, messieurs, que la
question de savoir quelle sera la répartition des territoires dans le
sein de l'empire ottoman entre le sultan et ses pachas, par exemple la
question de savoir si la Syrie appartiendra au sultan ou au pacha
d'Égypte, n'est pas un grand intérêt pour la France, que ce n'est pas
du moins un intérêt duquel la guerre doive sortir.
Non-seulement cela n'est pas, mais nous l'avons toujours dit; la
politique de tous les cabinets, à toutes les époques, a été que la
répartition des territoires entre les musulmans, dans l'intérieur de
l'empire ottoman, nous importait peu; le maintien de la paix, le
maintien de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman dans
son ensemble, à l'égard des grandes puissances européennes, c'est là
ce qui nous importe. (_Très-bien!_)
Nous n'avons point d'engagement formel avec le pacha; personne n'en
allègue aujourd'hui; mais on dit que nous avons des engagements
moraux, que l'appui que nous lui avons donné, ce que nous avons fait
pour lui, nous engage à aller plus loin. Plus loin! Nous avons soutenu
le pacha dans la plupart de ses prétentions; nous avons réclamé pour
lui l'Égypte héréditaire et la Syrie héréditaire; nous avons dit qu'il
ne fallait rien lui imposer par la force, qu'il fallait obtenir son
adhésion pacifique à une transaction comme en 1833. Cela a été dit par
tous les cabinets, à toutes les époques. Pour lui, à cause de lui,
pour le maintenir dans la position que je viens de décrire, nous avons
accepté le refroidissement de nos meilleurs alliés; nous avons accepté
l'isolement; nous avons accepté des armements considérables et les
charges énormes qui les accompagnent; nous avons accepté les chances
d'une guerre générale; nous avons été jusqu'au bout de tout ce que
l'influence peut faire, et ce n'est pas assez! Il faut la guerre! Il
faut la guerre générale, comme s'il s'agissait de nos plus intimes
alliés, sur nos frontières, comme s'il s'agissait de nos propres
provinces, de notre existence nationale! Cela est contraire au plus
simple bon sens. Nous avons fermement appuyé, servi le pacha; nous
avons employé pour lui avec obstination, toute l'influence de la
France. Nous avons accepté pour lui une situation difficile et
périlleuse. Cela n'a pas suffi pour accomplir tout le bien que nous
lui voulions; nous ne lui devons certainement pas davantage, et
jamais, à aucune époque, nulle puissance ne s'est plus engagée et plus
compromise pour un allié si lointain et si incertain. (_Sensation._)
Je passe à l'injure (_Écoutez! écoutez!_), motif qui serait décisif
s'il existait.
La Chambre connaît les faits; elle sait comment les choses se sont
passées avant la conclusion du traité du 15 juillet; elle sait qu'il y
a eu de part et d'autre des efforts longs et sincères pour se mettre
d'accord; elle sait que, jusqu'à la fin du mois de juin, rien n'a été
caché, que tous les moyens de transaction, d'accommodement, ont été
tentés, tentés à découvert.
Dans les derniers jours du mois de juin, voici quel était l'état des
choses. Tous les essais de transaction proposés par la France ou par
l'Angleterre avaient échoué. La nouvelle arrivait d'une tentative
d'arrangement direct entre Alexandrie et Constantinople. Personne ne
peut nier que cette tentative ne fût en contradiction formelle avec la
note du 27 juillet qui avait dit à la Porte: «Ne vous arrangez pas
directement avec le pacha, nous nous chargeons de vous arranger.» Elle
a été connue à Londres dans le cours du mois de juin. On a cru fort à
tort, et contre mes protestations les plus formelles, les plus
persévérantes, on a cru que cette tentative était l'oeuvre de la
France; on a cru que la France, abandonnant la politique du 27
juillet, avait tenté de se faire là une politique isolée, un succès
isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement, particulièrement, que
cela était faux; on ne m'a pas cru. (_Mouvement._) Là s'est établie
une erreur obstinée qui a exercé sur les événements une très-grande
influence. On s'est dit: «Puisque la France a voulu suivre une
politique isolée et se faire un succès à part, nous pouvons bien en
faire autant.» L'arrangement à quatre, qui restait en suspens depuis
longtemps, que, j'ose le dire, j'ai concouru à tenir en suspens,
d'après les ordres et les instructions du roi, cet arrangement a été
repris avec une extrême vivacité. Au même moment est venue la nouvelle
de l'insurrection de la Syrie. La tentative d'arrangement direct avait
donné beaucoup d'humeur; l'insurrection de la Syrie a donné beaucoup
d'espérance. Les projets de transaction encore poursuivis par
quelques-uns des plénipotentiaires ont été glacés, sont tombés par
cette seule circonstance, et à l'instant même l'arrangement à quatre,
vivement poussé, servi par les faits dont j'ai rendu compte à la
Chambre, a été conclu; il a été conclu à l'insu de la France.
(_Mouvement._)
Pendant les huit ou dix derniers jours qui ont amené la conclusion de
l'arrangement, la France a été laissée à l'écart. Les quatre
puissances ont été convaincues, et je dois ajouter, elles avaient
droit de se dire convaincues que les tentatives de transaction avaient
échoué définitivement; on avait répété constamment: «Si vous ne vous
arrangez pas, si vous ne vous entendez pas avec nous, nous conclurons
un arrangement à quatre, nous finirons l'affaire à quatre.» On l'a
finie à quatre comme on l'avait annoncé, mais sans en avertir une
dernière fois la France.
Je n'hésite pas à dire qu'il y a eu là, envers la France, un manque
d'égards dont elle doit, par sa conduite et son attitude, témoigner un
juste ressentiment. On pouvait se croire en droit de conclure
l'arrangement à quatre, de signer sans la France. Il était convenable,
il était juste, envers un ancien et intime allié, de l'avertir qu'on
allait signer; de lui demander si définitivement il lui convenait ou
non de s'associer à l'entreprise. On n'a pas eu en ce moment pour la
France, pour son gouvernement, tous les égards qu'on lui devait.
(_Très-bien! très-bien!_)
Messieurs, c'est là un manque de procédés; ce n'est pas une injure; ce
n'est pas une insulte politique. On n'a jamais voulu, dans tout le
cours de l'affaire, je prie la Chambre de faire quelque attention à
ces paroles que je dis après y avoir bien pensé, on n'a jamais voulu
ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
avait pas moyen de s'entendre avec la France sur les bases de la
transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
fait avec tous les égards auxquels elle devait s'attendre; c'est un
tort sans doute, un tort dont nous avons droit de nous plaindre; mais
je le demande à la Chambre, je le demande aux hommes les plus
délicats, les plus susceptibles en fait d'honneur national, et qui
cependant conservent et doivent conserver leur jugement dans
l'appréciation des faits, est-ce là un cas de guerre?
J'ai parlé de nos intérêts en Orient, de nos engagements envers le
pacha, de ce qu'on appelle l'injure faite à la France. Il me reste un
dernier point, notre influence dans le monde. On dit qu'elle sera
perdue, on dit que la France sera abaissée, si elle ne tire pas de ce
traité une réparation éclatante.
Messieurs, depuis 1830, c'est devenu, pour certaines personnes, un
lieu commun de conversation et presque de tribune de dire que la
France est sans influence en Europe, que l'influence de la France a
décliné sans cesse; à mon avis, c'est le contraire qui est vrai; la
France a eu depuis 1830, sur les affaires de l'Europe, une grande,
très-grande influence; elle a fait plus qu'aucune autre des puissances
de l'Europe, et elle n'a pas le droit de se plaindre de sa situation
ni de son influence depuis dix ans. Depuis dix ans, la France
moralement, politiquement, a reconquis la Belgique, qui lui était
hostile, la France a reconquis la Suisse, qui lui était hostile, la
France a reconquis l'Espagne, qui lui était hostile. (_Réclamations de
M. le marquis de Brézé._)
Je prie M. de Dreux-Brézé de me permettre d'aller jusqu'au bout. Je
prévois tout ce qu'il peut dire. J'affirme cependant que, depuis 1830,
la France a reconquis l'Espagne; conquête qui peut valoir plus ou
moins, qui peut coûter plus ou moins cher, mais qui n'en est pas moins
réelle. Un gouvernement analogue d'intentions et d'idées générales au
gouvernement français a été établi en Espagne. Ce fait seul, ce fait
dominant portera un jour ses fruits.
Je n'hésite pas à l'affirmer; depuis 1830, autour d'elle, dans les
pays qui l'environnent, l'influence de la France est devenue
infiniment plus grande qu'auparavant. Qu'on me montre une des grandes
puissances de l'Europe qui ait fait les mêmes progrès; qu'on me montre
une des grandes puissances de l'Europe au profit de laquelle se soient
accomplis d'aussi grands changements dans les États qui l'environnent:
il n'y en a aucune.
La France a fait accepter de l'Europe sa propre situation et des
situations analogues dans trois ou quatre des États qui l'entourent:
est-ce là une perte d'influence, un abaissement de la France?
Quant au fait particulier dont nous nous occupons, il n'est pas,
messieurs, aussi étrange, aussi inouï qu'on le prétend. Ce n'est pas
la première fois qu'un grand État assiste ainsi, sans y prendre part
et sans faire la guerre, à des événements qui pourtant lui importent.
En 1826, il s'est créé une Grèce, un État démembré de l'empire ottoman
et qui touchait aux frontières de l'Autriche; l'Angleterre, la Russie
et la France concluent un traité pour protéger cet État; l'Autriche y
reste étrangère; l'Autriche juge qu'il est de sa politique de ne pas
entrer dans le traité qui crée la Grèce; est-ce que l'Autriche a
disparu du nombre des grandes puissances de l'Europe? est-ce qu'elle
ne conserve pas un rang et une influence considérables dans les
destinées de l'Europe?
Je prends un autre exemple d'une puissance plus susceptible, plus
ambitieuse que l'Autriche, l'Angleterre. En 1823, une grande
expédition française entre en Espagne pour détruire un régime que
l'Angleterre avait protégé; non-seulement elle y entre, mais elle
occupe l'Espagne, elle occupe pendant plusieurs années Cadix, l'un des
objets de la vigilance, de la jalousie de l'Angleterre. Que fait M.
Canning, le ministre le plus populaire de l'Angleterre? il reste en
paix; il juge qu'il est plus sage pour l'Angleterre de ne pas faire
la guerre pour un tel événement. Il a fait comme nous; il a employé,
pour empêcher cet événement, tous ses moyens d'influence, il a
négocié, il a suscité des obstacles; mais quand l'événement a été
accompli, il a eu le bon sens de comprendre que l'intérêt de son pays
était de ne pas s'engager pour cela dans une grande guerre; il a eu le
bon sens de le comprendre et le courage de le dire, et aujourd'hui
l'Angleterre reconnaît que M. Canning, à cette époque, a bien gouverné
ses destinées. On se plaignait de lui; on l'accusait d'imprévoyance,
d'aveuglement, de faiblesse; il a persisté; l'Angleterre est restée
tranquille et expectante, et maintenant on reconnaît qu'elle n'y a
rien perdu de sa force et de sa dignité.
Messieurs, il ne faut pas que la France se trompe sur ses moyens
d'influence en Europe; je crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos
esprits, beaucoup de préjugé et de routine. Nous avons eu pendant
longtemps deux grands moyens d'influence en Europe, la révolution et
la guerre. Je ne les accuse pas. Ils ont été pendant longtemps
nécessaires pour assurer à la France le régime intérieur dont elle
avait besoin et l'indépendance extérieure à laquelle elle avait droit.
Mais enfin la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en
Europe, sont usés pour la France. Elle se ferait un tort immense si
elle persistait à les employer. Les moyens d'influence pour la France
aujourd'hui, c'est la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement
au sein d'une grande liberté conquise par une révolution; les moyens
d'influence de la France, c'est de régner sur l'esprit des hommes,
c'est de conquérir partout, non pas des territoires, mais des
intelligences et des âmes. C'est par là que la France est appelée à
étendre en Europe son pouvoir, son crédit, sa force; et, au moment du
danger, quand viendra l'épreuve de la guerre pour une bonne cause,
pour une cause grande et juste, la France recueillera le bénéfice de
ces conquêtes lentes et sourdes, mais qui n'en sont pas moins
réelles, de ces conquêtes qui ne se résolvent pas en provinces et en
tributs, mais qui n'en aboutissent pas moins à un accroissement de
force et de pouvoir.
Croyez-moi, messieurs, ne parlons pas à notre patrie de territoires à
conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de grandes
vengeances à exercer. Non; que la France prospère; qu'elle vive libre,
intelligente, animée, sans trouble, et nous n'aurons pas à nous
plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde. (_Nouvelles marques
d'approbation._)
M. le comte de Montalembert ayant provoqué une explication sur ces
mots: _Le maintien de la paix partout, toujours_, je remontai à la
tribune et lui dis:
_M. le ministre des affaires étrangères._--Je remercie l'honorable
préopinant de me fournir l'occasion d'expliquer les deux mots qu'il
vient de rappeler. Je croyais que cette explication résultait de tout
ce que j'avais dit. (_Oui! Oui!_) J'ai dit que, s'il y avait une
offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de la guerre
que ferait la France pour une cause juste et légitime, après s'être
emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes ces deux
paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de la
paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous les
gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
justice et de l'honneur national. J'ai dit que la politique juste, la
politique morale, c'était la politique de la paix, et qu'elle devait
être arborée comme le drapeau du pays; mais ce drapeau peut se lever
pour la guerre, si la justice et l'honneur l'exigent. C'est là ma
pensée; ce sont là mes paroles; et je les répète, bien sûr que je n'ai
nul besoin de les modifier. (_Très-bien!_)
M. le marquis de Dreux-Brézé ayant de nouveau parlé de l'état de
l'Espagne et de ses relations avec la France, je lui répondis en ces
termes:
_M. le ministre des affaires étrangères._--Le gouvernement du roi, à
aucune époque, n'a eu la prétention de dominer en Espagne, de faire en
Espagne les événements. Ce n'est pas le gouvernement du roi qui a
amené en Espagne telle ou telle crise politique, ni travaillé à faire
prévaloir tel ou tel parti aux dépens de tel autre. L'Espagne a fait
ses propres destinées. C'est l'Espagne elle-même, soit par ses rois,
soit par ses forces nationales, qui a changé l'ordre de succession et
parcouru ensuite les phases de la situation difficile où elle était
entrée. Le gouvernement du roi a pris les événements tels que
l'Espagne elle-même les faisait. Dans ces événements, il s'est montré
toujours l'ami de l'ordre légal et régulier. C'est au gouvernement
légal établi par l'Espagne elle-même qu'il a toujours prêté son appui.
Il n'a jamais, comme on l'a souvent prétendu, travaillé à faire
triompher tel ou tel parti politique contre tel autre. C'est à l'ordre
établi, à la légalité, à la modération, qu'il a prêté son appui. Il
est donc injuste de le rendre responsable des événements qui
s'accomplissent en Espagne. Il est injuste de dire que c'est lui qui a
changé l'ordre de succession, qui a amené telle ou telle insurrection,
accepté telle ou telle révolution. Le gouvernement du roi n'a rien
amené, rien accepté que l'ordre légal, l'ordre établi, la volonté de
l'Espagne elle-même. Il ne lui a jamais donné qu'un appui et des
conseils favorables à l'ordre légal et vraiment espagnol.
Que l'Espagne, après cela, soit en proie aux chances, aux périls, aux
maux d'une révolution; qu'elle traverse toutes les épreuves d'une
nation qui travaille à changer son gouvernement, il n'y a rien là qui
puisse nous étonner. Je prie l'honorable préopinant de se demander à
lui-même ce qui serait arrivé en France si, pendant le cours de nos
longues épreuves, nous avions eu à côté de nous un gouvernement qui,
sans secourir aucune faction, sans exciter aucune discorde, ne nous
eût jamais donné que des conseils de prudence, de modération et n'eût
jamais prêté son appui qu'à l'ordre légal et reconnu. Certes ce
gouvernement aurait joué à l'égard de la France un rôle honorable et
utile; il nous aurait rendu de grands services, et nous lui en aurions
dû une grande reconnaissance; et au jour où la reconnaissance peut
arriver, au jour où la raison revient aux peuples, au sortir de cette
carrière orageuse des révolutions, nous aurions été les premiers à
rendre justice à un gouvernement qui aurait joué envers nous un tel
rôle. Ce rôle, nous l'avons joué à l'égard de l'Espagne. On ne
trouvera, dans aucune des instructions que le gouvernement du roi a
adressées à ses ambassadeurs, une parole qui sorte des limites que
j'indique en ce moment à la Chambre.
Quand l'Espagne a été livrée aux chances de la guerre civile, quand le
gouvernement qu'elle avait elle-même proclamé, fondé, reconnu, qui
était l'oeuvre de la volonté de son roi et de la volonté du pays,
quand ce gouvernement a été attaqué par la guerre civile,
qu'avons-nous fait? Nous nous sommes concertés avec les alliés de
l'Espagne, ses alliés naturels, ceux qui reconnaissaient le
gouvernement par elle-même fondé et reconnu; nous nous sommes
concertés avec eux pour l'aider à se délivrer de la guerre civile.
Nous n'avons pas prétendu lui imposer notre volonté, notre domination;
bien plus, nous avons refusé d'intervenir par la force dans ses
affaires; nous avons refusé de mettre notre volonté et notre force à
la place de la volonté et de la force de l'Espagne elle-même. Nous
l'avons laissée suivre le cours de ses destinées et de ses propres
opinions, nous bornant à lui prêter tout l'appui qu'un gouvernement
étranger et ami peut prêter à un peuple engagé dans cette difficile
carrière.
Nous avons fait cela de concert avec l'Angleterre, sans nous
préoccuper des anciennes rivalités d'influence, de ces rivalités
auxquelles il faut faire grande attention dans le cours ordinaire des
choses, mais qui doivent quelquefois se taire et s'effacer devant des
situations difficiles et des circonstances dominantes.
Et qu'il me soit permis de rendre à l'Angleterre cette justice qu'elle
aussi elle a oublié un moment ces rivalités d'influence, qu'elle s'est
élevée au-dessus de son propre passé.
Nous n'avons pas voulu intervenir en Espagne quand l'Angleterre nous a
demandé d'intervenir. L'Angleterre oubliait la jalousie avec laquelle
elle avait toujours considéré l'influence de la France en Espagne, et
la France ne voulait pas donner à l'Angleterre ni à l'Espagne sujet de
dire qu'elle entendait fonder au delà des Pyrénées sa domination.
Grand exemple de modération et de liberté d'esprit des deux parts!
Qu'après cela et dans une situation plus régulière, plus tranquille,
cette rivalité d'influence reparaisse, nous ne la méconnaîtrons pas;
nous ne négligerons pas d'assurer à la France, non pas la domination,
mais la juste part d'influence qui lui appartient dans les destinées
de la Péninsule. Nous espérons qu'il nous sera possible de nous
concilier sur ce sujet avec l'Angleterre elle-même, et qu'en présence
des événements si périlleux auxquels l'Espagne est en proie,
l'Angleterre sentira, comme elle l'a déjà senti une fois, qu'il n'y a
pas là une lutte d'influences rivales, mais qu'il y a un intérêt
commun, l'intérêt d'aider la Péninsule à rétablir l'ordre dans son
propre sein, à faire cesser la guerre civile, quel qu'en soit le
drapeau, à fonder enfin un gouvernement légal, régulier, but légitime
des efforts de l'Espagne, comme cela a été pendant si longtemps le but
des efforts de la France. (_Marques d'adhésion._)