M. GUIZOT.--Je désire, pour mon compte, en dégager pleinement
celle-ci. Non, le gouvernement de Juillet n'a pas été voué en Orient à
une politique; celle qu'il a suivie, il l'a choisie: il aurait pu en
suivre une autre; il a pris celle-là parce qu'il l'a jugée bonne,
conforme aux intérêts du pays; il était libre, parfaitement libre dans
son choix; et nous, conseillers de la couronne, nous qui, à cette
époque, avons suivi la politique aujourd'hui attaquée, nous en
acceptons pleinement la responsabilité; nous l'avons prudemment
choisie et pratiquée, et non pas acceptée comme une fatalité de notre
gouvernement. (_Assentiment au centre._)
Comme l'esprit de parti, je demande à écarter l'esprit de système. La
Chambre m'en croira quand je dirai que je n'entends nullement exclure
par là les vues d'ensemble et cette persistance dans les desseins qui
fait la force et la dignité de la politique; à Dieu ne plaise! mais
s'attacher particulièrement à un certain côté d'une question, d'un
certain fait, à une certaine idée, et s'y attacher sans tenir compte
des autres faits, en les oubliant, ou bien en voulant les anéantir par
la violence, c'est là l'esprit de système; c'est là ce que vous avez
vu hier. Vous avez vu apparaître tantôt la nationalité arabe, tantôt
la légitimité absolue de l'empire ottoman, tantôt le partage immédiat,
prémédité de cet empire. Il y a là, messieurs, l'oubli de faits
actuels, de faits considérables que la politique ne peut ni ne doit
effacer. Il faut qu'elle en tienne compte. Les faits actuels et les
intérêts du pays tels qu'ils résultent de ces faits, voilà d'où la
politique doit sortir. Elle ne doit être ni asservie à l'esprit de
parti, ni inventée au gré des fantaisies de l'imagination.
Ici, messieurs, nous n'avons pas longtemps à chercher la politique qui
convient à la France, nous la trouvons depuis longtemps toute faite.
C'est une politique traditionnelle, séculaire, c'est notre politique
nationale; elle consiste dans le maintien de l'équilibre européen par
le maintien de l'empire ottoman, selon la situation des temps et dans
les limites du possible, ces deux lois du gouvernement des États.
Si je cherchais des noms propres, je rencontrerais Henri IV,
Richelieu, Louis XIV, Napoléon; ils ont tous pratiqué cette politique,
celle-là et aucune autre.
Et hier encore, que vous ont dit tous les orateurs? Que c'était là, en
effet, la meilleure politique, que, si elle était possible, il
faudrait persister à la suivre. Ils en ont seulement nié ou révoqué en
doute la possibilité; et alors chacun a produit son système à la place
de ce qu'il déclarait impraticable.
Voici donc la véritable question: la politique nationale, historique,
de la France, le maintien de l'équilibre européen par le maintien de
l'empire ottoman, selon les temps et dans les limites du possible,
est-elle encore praticable aujourd'hui? Là est toute la question,
celle qui nous presse et avant laquelle il n'en faut aborder aucune
autre. (_Très-bien!_)
La solution dépend de deux choses, de l'état de l'empire ottoman
lui-même et de l'état des grandes puissances de l'Europe.
Quant à l'empire ottoman, je suis fort loin de contester son déclin,
il est évident. Cependant, messieurs, prenez garde, n'allez pas trop
vite dans votre prévoyance.
Je ne répéterai pas les éloquentes paroles que M. le ministre de
l'instruction publique prononçait hier; mais, soyez-en sûrs, les
empires qui ont longtemps vécu sont très-longtemps à tomber, et on
prévoit, on attend leur chute pendant des siècles peut-être avant
qu'elle se réalise.
La Providence, qui ne partage pas les impatiences et les
précipitations de l'esprit humain (_Rires approbatifs_) semble avoir
pris plaisir à donner d'avance un démenti aux prédictions dont on nous
parle; à le donner sur le même lieu, dans les mêmes murs; elle a fait
durer un empire, l'empire grec, non pas des années, mais des siècles,
après que les gens d'esprit du temps avaient prédit sa ruine
(_Nouveaux rires_) et dans des circonstances bien moins favorables à
la prolongation de sa durée que celles où se trouve aujourd'hui
l'empire ottoman.
Je pourrais m'en tenir à cette réponse générale, et peut-être le
démenti serait suffisant. Mais entrons plus avant dans les faits;
voyons de plus près comment s'est opéré depuis vingt ans, depuis
cinquante ans, le déclin de l'empire ottoman, et quelles circonstances
l'ont accompagné et l'accompagnent encore de nos jours.
Cet empire a beaucoup perdu; il a perdu des provinces, des provinces
bonnes à faire des royaumes. Comment les a-t-il perdues? Il y a déjà
longtemps que ce n'est plus par la conquête; il y a déjà longtemps
qu'aucune des puissances européennes n'a rien enlevé par la guerre,
par la force ouverte à l'empire ottoman: la Crimée est la dernière
conquête qui lui ait été ainsi arrachée, car je ne parle pas de la
province d'Alger qui lui était presque complétement étrangère.
Qu'est-il donc arrivé? Comment l'empire ottoman a-t-il perdu les
principautés sur le Danube, puis la Grèce, puis l'Égypte? Ce sont,
permettez-moi l'expression, ce sont des pierres tombées naturellement
de l'édifice. (_Mouvement._) Ce sont des démembrements en quelque
sorte spontanés, accomplis par l'insurrection intérieure, par
l'impuissance de l'empire ottoman. Que les intrigues de l'Europe y
aient eu quelque part, je le veux bien; mais elles auraient été hors
d'état de les mener à fin.
Ce ne sont pas les intrigues de l'Europe qui ont soulevé les Valaques
et les Moldaves; ce ne sont pas les intrigues de l'Europe qui ont
soulevé la Grèce. Ce sont là, messieurs, des démembrements naturels,
ce sont des provinces qui se sont soulevées d'elles-mêmes contre
l'empire ottoman.
Et une fois détachées, que sont-elles devenues? sont-elles tombées
entre les mains de telle ou telle grande puissance européenne? Non
encore; elles ont tendu à se former en États indépendants, à se
constituer à part sous tel ou tel protectorat plus ou moins réel, plus
ou moins périlleux, mais qui les a laissées et les laisse subsister à
titre de peuples distincts, de souverainetés nouvelles dans la famille
des nations.
Et croyez-vous, messieurs, que sans cette perspective, sans cet espoir
de voir naître ainsi de nouveaux États, croyez-vous que nous eussions
pris, à ce qui s'est passé en Orient, au sort de la Grèce, par
exemple, la part si active, si officieuse que nous y avons prise? Non,
certes; à coup sûr, s'il se fût agi de détacher de l'empire ottoman
une province pour la donner à quelqu'un, vous n'auriez pas vu,
messieurs, se produire parmi nous ce mouvement national qui est venu
au secours de la Grèce et l'a sauvée.
J'ai entendu hier avec un profond regret, je l'avoue, exprimer ici
plus que du doute, exprimer du chagrin sur cet affranchissement de la
Grèce, sur la bataille de Navarin!
Eh! messieurs, l'empire ottoman, j'en conviens, a perdu là une
province; et nous, par conséquent, nous avons perdu quelque chose
dans les garanties de l'équilibre européen que nous offrait la force
de l'empire ottoman. Mais la séparation était spontanée, naturelle;
elle avait été souvent tentée; la tentative se serait renouvelée sans
cesse, et nous avons gagné, à son succès, non-seulement la délivrance
d'une population chrétienne, mais la naissance d'un État indépendant
qui aura sans doute besoin de temps et d'efforts pour s'affermir et se
développer, mais qui ne tombera pas au pouvoir de personne
(_Très-bien!_), et qui apportera dans l'avenir, à la civilisation et à
l'équilibre européen, une force et une garantie de plus.
Messieurs, il faut en politique, permettez-moi de vous le dire, il
faut un peu plus de fidélité, non-seulement aux personnes, mais aux
événements. Quand on a voulu, quand on a secondé un grand événement,
il faut savoir accepter les inconvénients, les mécomptes, les périls
qu'il entraîne à sa suite; il faut lui demeurer fidèle malgré ces
périls, malgré ces mécomptes.
Pour moi, j'ai hâte de le dire, j'éprouve aujourd'hui en pensant à la
bataille de Navarin, à l'indépendance de la Grèce, les mêmes
sentiments, la même conviction, les mêmes espérances que j'éprouvais
quand ces grands faits venaient frapper nos oreilles et émouvoir nos
âmes, dans cette ville de Paris qui semble aujourd'hui les avoir
oubliés. (_Très-bien!_)
Ce que je dis de la Grèce, je le dirai de l'Égypte; c'est un fait de
même nature. Ce n'est pas nous qui avons détaché l'Égypte de l'empire
ottoman. Sans doute, nous sommes pour quelque chose, par l'expédition
française, dans l'origine de cette puissance nouvelle; mais enfin elle
n'est pas de notre fait; ce démembrement de l'empire ottoman, opéré
lui-même par le génie de l'homme, par la force de la volonté, par la
persévérance, irons-nous aujourd'hui le combattre? Il s'est fait sans
nous; il ne nous doit pas son existence; il a continué en Égypte
quelque chose de ce que nous y avions commencé.
Nous l'avons protégé en 1833, à Kutahié, comme la Restauration avait
protégé la Grèce naissante, et par les mêmes raisons. Nous avons vu là
encore un démembrement naturel, inévitable, de l'empire ottoman, et
peut-être une nouvelle puissance indépendante qui jouera un jour son
rôle dans les affaires du monde, et méritait d'être prise en grande
considération.
Regardez-bien, messieurs, à tout ce qui s'est passé en Orient et dans
l'empire ottoman depuis trente ans; vous verrez partout le même fait;
vous verrez cet empire décliner, vous le verrez se démembrer de
lui-même sur tel ou tel point, non au profit de telle ou telle des
grandes puissances de l'Europe, mais pour commencer, pour tenter la
formation de quelque souveraineté nouvelle et indépendante. Pourquoi
cela, messieurs? Parce que personne en Europe n'eût voulu souffrir que
la conquête donnât à telle ou telle puissance un agrandissement
considérable. Voilà la vraie cause du cours qu'ont pris les
événements, et la politique de la France, j'en conviens, s'y est
montrée favorable.
Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;
et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil
empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,
en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des
États, et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la
fondation d'un nouvel équilibre européen, qui remplace celui dont les
anciens éléments ne subsisteront plus, voilà la politique qui convient
à la France, à laquelle elle a été naturellement conduite, et que nous
avons suivie. (_Mouvement d'approbation._)
Est-ce qu'elle ne peut plus la suivre aujourd'hui? Est-il survenu,
dans la disposition des grandes puissances de l'Europe, quelque
changement qui empêche la France de continuer dans cette voie? Pour
mon compte, je ne le pense pas. Prenez les grandes puissances
européennes, examinez leur situation actuelle et la politique qui leur
est, en quelque sorte, imposée par la situation quant à l'Orient; vous
verrez que rien n'est changé, que la France n'a pas lieu de se croire
en Orient sans alliés.
Quant à l'Autriche, il est clair que le premier des intérêts
politiques, l'intérêt territorial, lui prescrit plus que jamais de
protéger l'empire ottoman; plus que jamais l'Autriche ne peut
consentir à ce qu'une autre puissance s'agrandisse aux dépens de cet
empire.
L'Autriche a beaucoup gagné, messieurs, s'est beaucoup agrandie depuis
quelques années; mais cet agrandissement n'est pas encore intimement
consommé. L'Italie gêne la liberté des mouvements de ses maîtres;
l'Autriche n'a plus aujourd'hui, si l'on peut ainsi parler, la
plénitude du droit de paix et de guerre en Europe; elle est obligée à
une prudence qui est bien près de l'immobilité.
L'intérêt commercial de l'Autriche n'existait pas il y a vingt ans; il
est grand aujourd'hui; elle a une navigation importante dans
l'Adriatique et dans la Méditerranée. Elle est obligée de ménager les
intérêts de ses fabricants et de ses négociants. Elle ne peut souffrir
qu'il s'établisse à Constantinople une grande puissance qui
s'approprie toute cette navigation, et lui enlève la part qu'elle y a
prise depuis quelques années.
Sous quelque point de vue que vous considériez la situation et les
intérêts de l'Autriche, vous la trouverez vouée en Orient au maintien
de la politique dont je vous entretenais tout à l'heure.
Quant à l'Angleterre, vous le savez, le _statu quo_ continental est le
fond même de sa politique; elle n'a rien à gagner à l'agrandissement
de personne sur le continent. Quant à son intérêt commercial, je ne
vous en entretiendrai pas, il frappe tous les yeux. Un grand ministre,
lord Chatam, disait: «Je ne discute pas avec quiconque me dit que le
maintien de l'empire ottoman n'est pas pour l'Angleterre une question
de vie ou de mort.»
Quant à moi, messieurs, je suis moins timide; je ne pense pas que,
pour des puissances telles que l'Angleterre et la France, il y ait
ainsi, dans le lointain, des questions de vie et de mort; mais lord
Chatam était à ce point frappé de l'importance du maintien de l'empire
ottoman pour son pays, et l'Angleterre le pense encore si
complétement, qu'elle se voue à cette cause, même avec un peu de
superstition, à mon avis. Elle s'est souvent montrée un peu hostile à
ces États nouveaux, dont je parlais tout à l'heure, et qui se sont
formés des démembrements naturels de l'empire ottoman. La Grèce, par
exemple, n'a pas toujours trouvé l'Angleterre amie; l'Égypte encore
moins. Je n'entrerai pas dans le détail des motifs qui ont pu influer
à cet égard sur la politique anglaise; je crois qu'elle s'est
quelquefois trompée; je crois que, dans cette occasion, elle a
quelquefois sacrifié la grande politique à la petite, l'intérêt
général et permanent de la Grande-Bretagne à des intérêts secondaires:
le premier des intérêts pour la Grande-Bretagne, c'est que la Russie
ne domine pas en Orient.
S'il m'est permis d'exprimer ici une opinion sur la politique d'un
grand pays étranger, à mon avis, il y a quelque faiblesse de la part
de l'Angleterre à écouter des susceptibilités jalouses, ou bien tel ou
tel intérêt commercial momentané et à ne pas employer tous ses
efforts, toute son influence pour consolider, pour développer ces
États nouveaux et indépendants qui peuvent, qui doivent devenir de
véritables barrières contre l'agrandissement indéfini de la seule
puissance dont, en Orient, l'Angleterre doive craindre la rivalité.
Quels que soient, à cet égard, le mérite ou l'erreur de quelques actes
de la politique anglaise, il n'en est pas moins évident que
l'Angleterre est vouée, vouée plus décidément, plus complétement
encore que toute autre grande puissance, au maintien de l'empire
ottoman.
Quant à la Russie, elle a une tendance et une situation fort
différentes: on peut dire ce qu'on voudra de sa modération, de sa
patience; au fond, elle suit et poursuit sa destinée. Elle ne coule
pas autant vers l'Orient que le disait hier M. de Lamartine; on coule
bien plutôt vers les lieux où l'on a envie d'être que vers ceux où il
est facile d'aller. Les peuples d'Orient ont toujours coulé vers
l'Occident, parce que là étaient pour eux les vives jouissances, les
belles espérances; et la Russie désire infiniment plus, je crois, une
province de l'Occident que tous les déserts de la Tartarie asiatique.
(_Mouvement._)
Mais, messieurs, quoique la Russie ait cette tendance et que je la
regarde comme incontestable, ici encore les garanties et les principes
de sécurité ne vous manquent pas.
L'empereur Nicolas est un prince prudent et un prince conséquent. Plus
d'une fois il s'est montré, dans sa vie politique, ferme et brave.
Quand l'occasion a eu besoin de son courage, elle l'a trouvé. Mais ce
n'est pas un souverain téméraire ou seulement entreprenant; il ne
paraît point avoir le goût des entreprises et des aventures; il ne va
pas au-devant des événements. L'histoire de sa double campagne en
Turquie et toute sa conduite à l'égard de l'Orient ne permet guère de
doute à cet égard.
C'est de plus un prince conséquent: en 1830, il avait à choisir entre
la politique du souverain absolu et la politique de l'empereur de
Russie, entre la politique légitimiste et la politique nationale,
nationale russe. Il a fait son choix. Je n'examine pas s'il a eu tort
ou raison, s'il a bien ou mal fait; il a fait son choix; il s'est
déclaré le patron de la politique légitimiste et absolutiste en
Europe. Bien ou mal choisi, c'est un grand rôle. (_Bruit._) Mais ce
rôle a ses charges, ses conditions, et sans doute l'empereur Nicolas
les connaît; il sait certainement que, dans la situation qu'il a
choisie, il ne retrouverait probablement pas, s'il en avait besoin en
Orient, les sympathies et l'appui dont, à une autre époque, il a pu
apprécier l'importance et la valeur; il se lancerait donc bien plus
difficilement qu'on ne le suppose dans cette hasardeuse carrière.
J'ajoute que, précisément dans la situation qu'il a prise, dans le
rôle qu'il a choisi, l'empereur Nicolas doit se piquer de loyauté, de
fidélité à ses engagements; je dirai même qu'il en a donné des
preuves, quand il a évacué Silistrie par exemple. (_Rumeurs
diverses._) Eh bien, messieurs, il serait permis, si une pareille
expression peut être employée, il serait permis à l'empereur Nicolas,
moins qu'à personne, de porter la moindre atteinte à l'existence d'un
État indépendant et légitime. Il est obligé de respecter tout ce qui
est ancien et établi. Il faut que l'empire ottoman tombe évidemment,
complétement, qu'il tombe de lui-même, pour que l'empereur Nicolas,
sans manquer à son honneur, puisse avoir l'air d'y porter la main.
(_Mouvement prolongé._)
Vous le voyez, messieurs, la France a bien des motifs de persévérer
dans sa politique à l'égard de l'Orient. Elle ne manque pas, elle ne
manquera pas en Europe de chances et de moyens de succès; non pas d'un
succès absolu, indéfini, ce qui n'est pas donné aux choses de ce
monde, mais d'un succès prolongé suffisant, tel qu'il est permis de
l'espérer. La France aurait donc tort de s'écarter de cette politique
qui est la sienne, qui est la sienne de tout temps, et dans laquelle
elle a été confirmée depuis cinquante ans par le cours naturel et
libre des événements.
Mais je me hâte de le dire, messieurs, ce ne peut être une politique
inerte et isolée. Les exemples sont sous vos yeux. L'empereur de
Russie a sa politique aussi; il la suit prudemment mais activement; il
a des forces considérables toujours prêtes; il a des armées et des
flottes dans Sébastopol, sur la mer Noire. Il maintient, à votre égard
et à l'égard de toute l'Europe, la position qu'il a prise, et qui est
de soutenir qu'il règle seul ses affaires en Orient, qu'il ne les met
en commun avec personne.
Messieurs, vous êtes obligés à une prévoyance, à une activité égales à
la sienne; s'il persiste à s'isoler, vous êtes obligés de rallier
autour de vous toutes les forces armées; vous êtes obligés de soigner,
de préparer d'autant plus vos alliances, que l'empereur Nicolas
prétendra que ses affaires vous demeurent plus étrangères. Vous êtes
obligés d'avoir dans la Méditerranée des forces suffisantes pour
correspondre à celles qu'il entretient dans la mer Noire.
Aussi, pour moi, bien loin de refuser ce que demande le cabinet, s'il
m'était permis d'avoir une opinion, je trouverais que le cabinet ne
demande pas assez. (_Mouvement._) C'est d'un armement considérable et
permanent dans la Méditerranée qu'il s'agit. Le mérite des
gouvernements absolus, c'est la prévoyance et la persévérance:
montrons au monde que les gouvernements libres savent aussi être
prévoyants et persévérants. L'empereur de Russie tient, depuis
plusieurs années, dans Sébastopol, une flotte et une armée dont il ne
se sert pas, mais qu'il garde là dans l'attente des événements, et
pour être toujours prêt; faites comme lui; sachez être aussi
persistants que lui; tenez dans la Méditerranée des forces
suffisantes, non pas pour aujourd'hui, pour demain, mais pour le jour
où l'événement éclatera, pour le jour où il ne faudra pas qu'on ait à
vous demander des instructions et à attendre un ordre de Paris pour
prendre un parti. (_Très-bien! très-bien!_)
Voilà comment vous aurez une politique égale à celle contre laquelle
vous voulez lutter.
Encore un mot, messieurs. Je l'avoue, je regarde cette question et le
rôle qu'il appartient à la France d'y jouer, comme une bonne fortune
pour nous, pour notre gouvernement; non pas toutefois par les mêmes
raisons que donnait hier ici, avec tant d'éclat, l'honorable M. de
Lamartine; je ne pense pas que, parce que nous sommes encore mal
assis, nous ayons un grand intérêt à nous agiter beaucoup. Je suis
partisan déclaré, partisan persévérant de la politique de la paix; je
la crois seule morale aujourd'hui, seule utile à la France, et seule
conforme aux voeux réels du pays. Mais, messieurs, ne vous y trompez
pas, la politique de la paix, par cela seul qu'elle est souvent oisive
et froide, court le risque de passer pour pusillanime et pour égoïste.
Et il ne faut pas que la lassitude dans laquelle tout ce qui s'est
passé nous a momentanément plongés, il ne faut pas que cette lassitude
nous fasse illusion.
Ce qu'il y a de nouveau et d'indestructible dans le monde politique,
la grande révolution qui s'est accomplie depuis le dernier siècle, le
voici, messieurs: c'est que les intérêts publics, les intérêts
généraux, nationaux, et les sentiments élevés, généreux, sympathiques,
jouent un grand rôle dans la politique; ce ne sont plus des forces
idéales, des rêves de philosophe; ce sont des forces réelles, actives,
présentes tous les jours et tout le jour sur la scène politique.
À Dieu ne plaise que jamais nous mettions ces nobles forces contre
nous! À Dieu ne plaise que jamais les intérêts généraux, les grands
intérêts moraux, et les sentiments qui leur sont inhérents, se
regardent comme subordonnés, comme sacrifiés à une politique
pusillanime et égoïste, soit au dedans, soit au dehors! Ce serait un
affaiblissement matériel et un décri moral dont il serait difficile de
mesurer la portée.
La politique qui nous convient dans la question d'Orient, messieurs,
a, à mes yeux, cet avantage qu'elle est conservatrice et pacifique, et
en même temps active, digne, noble; elle fait appel et donne
satisfaction à ces grands intérêts, à ces sentiments puissants que je
veux honorer et soigner.
Et, en même temps qu'elle répond aux vrais besoins du présent, elle
n'engage en aucune façon l'avenir.
S'il arrivait, je ne sais quel jour, je ne sais comment, mais enfin
s'il arrivait que l'empire ottoman chancelât tout à fait, cette
politique vous laisserait parfaitement libres, libres de chercher
ailleurs, partout où vous les trouveriez, ces moyens d'équilibre
européen qui sont toujours pour nous le grand problème à résoudre.
Ainsi vous le voyez, messieurs, c'est la politique nationale; c'est
celle des anciens comme des derniers temps; elle répond aux besoins du
présent, elle n'engage point, elle ne compromet point l'avenir, elle
vous satisfait et elle vous laisse libres. Pour moi, je ne demande au
gouvernement de mon pays que d'y persévérer hardiment, complétement.
Qu'il vienne ensuite demander à cette Chambre, dans toute leur
étendue et pour tout le temps nécessaire, tous les moyens, toutes les
forces dont il aura besoin pour l'accomplissement de son oeuvre; je
suis prêt à les voter, et je suis convaincu que le pays en ferait
autant. (_Très-bien! très-bien!_)