Discussion à l'occasion des interpellations de M. Mauguin sur la
formation du cabinet après la coalition.
--Chambre des députés.--Séance du 22 avril 1839.--
Le 22 avril, pendant que le ministère intérimaire formé le 31 mars
était encore seul chargé des affaires, M. Mauguin fit des
interpellations sur les causes de la prolongation de la crise
ministérielle et de l'inutilité des efforts tentés pour former un
cabinet définitif. Les principaux députés qui avaient pris part à la
coalition furent amenés à expliquer, dans cette circonstance, leur
conduite, ses motifs et leur position actuelle. Je parlai après M.
Thiers, en ces termes:
M. GUIZOT.--La Chambre voudra bien, je l'espère, m'accorder un peu de
silence. J'ai encore la voix très-faible, et il me serait difficile de
l'élever beaucoup.
L'honorable M. Mauguin, en adressant ses interpellations, a prononcé
tout à l'heure un mot qui m'a frappé, le mot d'_irrésolution_.
L'irrésolution en effet, à mon avis, joue un grand rôle dans notre
situation. (_C'est vrai!_) À considérer les choses d'une manière tout
à fait impartiale, et en n'imputant à aucun mauvais motif les embarras
qui pèsent sur nous, je les rapporte à deux causes: le balancement des
partis et l'irrésolution des hommes. Personne ne peut se dissimuler
qu'aujourd'hui, dans cette Chambre, les forces des partis sont à peu
près égales. La Chambre, toutes les fois qu'elle y est appelée par la
nature des questions, se coupe à peu près en deux moitiés. De là,
messieurs, soit par la faiblesse de notre nature, soit par la force de
la situation, une grande irrésolution parmi nous. Il semble que tout
le monde veuille ménager toutes les chances, que chacun craigne d'être
dupe, ou du moins de le paraître. C'est là un grand mal; il faut
prendre son parti; il faut que la situation de chacun, non-seulement
dans le passé, mais dans l'avenir, soit nette et complète. C'est ce
que j'essayerai de faire pour mon compte, avec la même modération, la
même convenance parfaite dont les préopinants, et notamment
l'honorable M. Thiers, viennent de donner l'exemple.
Comme lui, et plus que lui, d'après ce qu'il vient de dire en
remontant à cette tribune, je n'ai point eu l'honneur d'être chargé de
former un cabinet. J'ajoute que si j'avais été appelé par la couronne
à cet honneur, je l'aurais décliné. (_Sensation._) Dans la situation
que m'a faite, à mes amis et à moi, ce qui s'est passé depuis trois
mois, depuis la discussion de l'adresse, nous ne saurions être appelés
à former un cabinet. Par des causes sur lesquelles je ne reviendrai
pas, mais qui sont au vu de tout le monde, je me suis trouvé séparé,
dans une certaine mesure, de ce que je puis appeler l'armée à laquelle
j'appartenais. (_Mouvements divers._) Il ne m'appartient point, en ce
moment, de me porter fort pour elle; il ne m'appartient point d'en
disposer comme on dispose politiquement de ses amis. Je puis
aujourd'hui, selon ce qui me paraît convenable et utile à l'intérêt
public, entrer dans telle ou telle combinaison; je puis prêter mon
concours à tel ou tel cabinet. Je ne saurais être mis en demeure d'en
former un, et je répète que, si j'avais l'honneur d'y être appelé, je
le déclinerais. (_Nouveau mouvement._)
Cela posé, je dois rendre compte à la Chambre, comme l'ont fait les
préopinants, des combinaisons auxquelles j'ai pu prendre part, et des
motifs qui ont réglé ma conduite.
Immédiatement après les élections, la première combinaison dont on a
parlé, et je pourrais dire qui m'a été proposée par l'honorable M.
Thiers lui-même, c'était le ministère de grande coalition.
(_Mouvement._)
Je tiens à faire connaître à la Chambre, d'une manière exacte et
complète, les faits auxquels j'ai pris part.
Le ministère de grande coalition, c'est-à-dire un ministère dans
lequel M. Thiers, M. Odilon Barrot et moi entrerions également.
Je n'ai pas cru pouvoir prendre part à une telle combinaison, et si je
ne me trompe, l'honorable M. Odilon Barrot en a pensé comme moi. (_M.
Odilon Barrot fait un signe d'adhésion._) Dans la coalition, nous
avions fait avec grand soin, l'un et l'autre, la réserve de nos
principes et de nos antécédents distincts. Si, après le succès de la
coalition, nous avions paru ne tenir aucun compte de cette différence,
que nous avions nous-mêmes si clairement établie, tous les reproches
qui avaient été adressés à la coalition seraient devenus légitimes; on
aurait dit avec raison que nous sacrifiions à notre ambition
personnelle des principes et des antécédents dont la diversité était
évidente: ni lui ni moi n'avons voulu donner à ce reproche le moindre
prétexte.
Un tel cabinet n'aurait été possible qu'autant que, sur le fond des
choses, sur la manière de gouverner ensemble, nous nous serions
réellement entendus: si nous avions été d'accord au fond, nous aurions
pu passer par-dessus l'inconvénient d'une mauvaise apparence, pour
donner à la coalition le grand résultat d'un ministère complet. Mais
nous savions qu'il y avait entre nous des différences considérables
qui se reproduiraient d'autant plus que nous serions ensemble au
pouvoir, et que si nous siégions ensemble sur ces bancs pour avoir
cherché une union trop intime, notre dissidence n'en éclaterait que
plus tôt et plus complétement.
Cette première combinaison fut donc de suite écartée.
Vient la seconde dont l'honorable M. Thiers a parlé, une combinaison
qui formerait un cabinet des deux centres, des amis de l'honorable M.
Thiers et des miens, et qui, en même temps, porterait M. Odilon Barrot
à la présidence de cette Chambre.
J'acceptai alors le double principe de cette combinaison. Je ne
pouvais avoir aucune objection à la formation d'un cabinet des deux
centres: c'était le but qu'au su de tout le monde je poursuivais
depuis longtemps. Quant à la candidature de M. Odilon Barrot au
fauteuil, le lendemain des élections, après la grande bataille
parlementaire électorale que nous venions de livrer ensemble, un tel
fait me paraissait possible et naturel; je dis plus, il me paraissait
bon en lui-même: malgré la diversité de nos idées et de nos
situations, de grands et heureux rapprochements s'étaient opérés dans
les esprits; beaucoup de préventions, de passions paraissaient
dissipées, apaisées; il était bon d'en donner une preuve éclatante; il
était bon de fournir à tous les membres de l'ancienne opposition qui
voudraient se rapprocher du gouvernement une occasion et un motif de
le faire naturellement et honorablement.
J'acceptai donc, je le répète, les deux principes de la combinaison.
Mais quand on en vint à l'examiner de plus près, une grave difficulté
se manifesta; on nous proposa à mes amis et à moi deux portefeuilles,
sur dix qu'on se proposait d'avoir dans le cabinet. Cela n'éleva de
notre part aucune objection; nos prétentions, quant au nombre, étaient
certainement très-modérées. (_Mouvement. Écoutez! écoutez!_) Mais les
deux départements ministériels qui nous furent proposés étaient des
départements non politiques, des départements qui ne nous donnaient,
dans le gouvernement proprement dit, aucune part directe et efficace.
Ce fut là, pour mon compte, ce que je ne pus admettre. Le principe
d'un cabinet des deux centres, à mon avis, c'est la participation
égale de l'un et de l'autre au pouvoir politique. Cela m'a toujours
paru exigé et par la dignité des personnes et par la dignité des
partis; et je donne ici à ce mot _parti_ son sens le plus innocent, le
plus légitime. Il m'a toujours paru que, sans la participation au
pouvoir politique, sans une action réelle, directe, sur les grandes
affaires du pays, on servait dans un cabinet, mais on n'était pas du
gouvernement. Ma dignité, je le répète, ma dignité personnelle et
celle de mon parti me décidèrent donc à demander le département de
l'intérieur, pendant que l'honorable M. Thiers, avec une persévérance
que je suis loin de désapprouver, dans l'intérêt de son honneur
personnel et de la politique qu'il affectionne, demandait le
département des affaires étrangères. Nous avions je ne dirai pas
seulement le droit, mais le devoir d'insister sur une demande de même
nature.
Un autre motif encore me déterminait. Je le disais tout à l'heure, je
me suis trouvé, par la discussion de l'adresse et par les élections,
séparé d'une partie des hommes avec lesquels j'ai marché pendant
longtemps; mais quoique séparé d'eux, je me suis toujours cru en
devoir de faire, aux principes et au parti conservateur dans le
gouvernement, la position et les garanties auxquelles ils me
paraissent avoir droit.
L'honorable M. Thiers, l'honorable M. Odilon Barrot, et toutes les
personnes entre lesquelles cette question s'est agitée à cette époque,
ne me démentiront pas quand je dirai que c'est là un des motifs, et un
des motifs principaux que j'ai allégués pour mon insistance sur le
département de l'intérieur.
Cette insistance fut repoussée. La combinaison qui donnait à
l'honorable M. Duchâtel et à moi deux départements, dont le
département de l'intérieur était l'un, échoua, non, pas de notre fait,
mais par le refus des personnes avec qui elle se discutait.
On me permettra de dire ici les conséquences que je tirai de ce
refus, que j'en tirai sans aucune espèce d'animosité ni d'humeur, et
je n'en apporte pas davantage en en parlant. D'abord il me parut
évident que l'ancienne opposition, la gauche, pour parler le langage
vulgaire, conservait à notre égard, à l'égard de mes amis et au mien,
certaines préventions... (_Rumeur_), certaines dispositions qui
l'empêchaient de voir avec confiance une portion considérable du
pouvoir politique entre nos mains.
Je le trouve parfaitement simple; je ne lui en fais aucun reproche:
c'est un fait seulement que je relève.
En voici un second qui me parut également démontré par le mauvais
succès de la combinaison que je raconte: c'est que l'ancienne
opposition avait, quant à la manière dont le cabinet devait être
constitué, quant à la base sur laquelle il devait reposer, des idées
que, pour mon compte, je trouvais trop exclusives, non-seulement à mon
égard et à l'égard de mes amis, mais encore à l'égard de cette portion
considérable de la Chambre que les élections avaient renvoyée dans
cette enceinte, et qui s'appelle le parti conservateur. Il me parut
évident que l'ancienne opposition ne se faisait pas une idée juste de
l'état général des choses et des nécessités de gouvernement, qu'elle
voulait faire reposer le pouvoir sur une base trop étroite et former
le cabinet d'après des combinaisons trop exclusives.
Comme de raison, ces deux faits ont agi sur moi, et j'en ai tenu
compte dans la suite des combinaisons dont j'ai à entretenir la
Chambre.
J'ajoute en passant qu'ayant eu, pendant que ces combinaisons
s'agitaient, l'honneur d'être appelé deux fois, si je ne me trompe,
auprès de la couronne, je lui ai tenu exactement le langage qui
réglait ma conduite dans les combinaisons dont il s'agit; ce que je
pratiquais dans les négociations parlementaires, je l'ai conseillé à
la couronne, et j'ajoute que je l'ai trouvée ayant son avis, sans nul
doute, sur ce qu'il y avait à faire, sur les combinaisons désirables,
ayant, dis-je, son avis, son désir, et disposée à employer les moyens
constitutionnels qui sont entre ses mains pour faire prévaloir son
avis et son désir, comme c'est son droit et son devoir, mais en même
temps parfaitement décidée à ne rien refuser, choses et personnes, de
ce que le voeu bien constaté des Chambres et du pays paraîtrait
exiger. (_Très-bien!_)
Et ici je prie la Chambre de permettre que j'insiste un moment, car il
y a une vérité importante qui, non-seulement aujourd'hui mais dans
toutes les conversations et les discussions à ce sujet, m'a paru trop
souvent oubliée. Il est très-naturel, très-légitime, que sur les
formations de cabinet, sur l'attribution des départements ministériels
à tel ou tel parti, à telle ou telle personne, comme sur toutes les
autres questions politiques, la couronne ait son opinion et son voeu.
Il est très-naturel et très-légitime qu'elle s'applique, par les
moyens et dans les limites constitutionnelles, à faire prévaloir son
opinion et son voeu, pourvu que, lorsqu'une fois le voeu des Chambres
et du pays est bien constaté, lorsqu'une combinaison est évidemment
appelée par ce voeu, la couronne n'y oppose pas d'obstacles, et qu'en
se réservant la liberté de son opinion, elle s'y prête loyalement et
sincèrement. Voilà ce qu'on a droit d'attendre d'elle, rien de moins,
rien de plus.
La seconde combinaison dont je viens de parler ayant échoué, toutes
celles qui ont été tentées pendant près de quinze jours nous ont été
étrangères, à mes amis et à moi. Elles s'agitaient dans les limites du
centre gauche.
Tout le monde nous rendra, à mes amis et à moi, cette justice, que
nous n'avons cherché à apporter aucun obstacle, aucune entrave à la
réussite de ces combinaisons. Nous nous sommes renfermés dans
l'inaction et le silence le plus complet. J'ai poussé le scrupule à ce
point d'interdire à la portion de la presse sur laquelle j'avais
quelque action, tout effort, toute parole. Pendant tout ce temps-là,
elle n'a fait aucune observation, rapporté aucun fait, élevé aucune
objection. Je tenais essentiellement à ce qu'il fût évident que nous
ne voulions susciter aucun embarras à aucune des combinaisons
auxquelles nous étions étrangers.
Ces combinaisons n'ont pas réussi.
On en est venu alors à penser que le département de l'intérieur
pouvait être accordé à mon parti et à moi-même. Une nouvelle
combinaison s'est ouverte, dans laquelle, en effet, on nous a proposé
d'entrer avec le département de l'intérieur entre mes mains.
On y a apporté, comme l'honorable M. Thiers le rappelait tout à
l'heure, on y a apporté une condition: on a demandé que le cabinet
adoptât la candidature de l'honorable M. Odilon Barrot à la
présidence; non-seulement sa candidature, mais cette candidature
présentée comme question de cabinet; c'est-à-dire que le cabinet
aurait été contraint, engagé à se retirer si M. Odilon Barrot ne
réussissait pas.
Sur cette question-là, et sur celle-là seulement, je prie la Chambre
de le remarquer, sur cette question-là seulement l'honorable M.
Duchâtel et moi nous avons refusé de nous engager.
Sur le fond de la proposition en elle-même, sur la question de savoir
si en effet le cabinet porterait M. Odilon Barrot à la présidence de
la Chambre, rien n'a été convenu, rien n'a été accepté ni refusé. Nous
n'avons discuté que la question préjudicielle, celle de savoir si on
ferait de la candidature de M. Odilon Barrot, dans le cas où elle
serait adoptée, une question de cabinet. Nous nous y sommes refusés.
Voici nos raisons.
Faire de la présidence de M. Odilon Barrot une question de cabinet,
c'était mettre beaucoup de membres de cette portion de la Chambre qui
s'appelle le parti conservateur dans une situation très-difficile;
c'était les mettre dans la nécessité ou d'accepter un candidat qui ne
correspondait pas à leurs opinions, ou de renverser le nouveau
cabinet. C'était leur imposer d'une façon violente la candidature de
M. Odilon Barrot.
Je n'ai pas pensé que cela convînt à mes rapports avec cette portion
de la Chambre; je n'ai pas pensé que ce fût la traiter avec assez de
considération et d'égards.
J'ajoute une seconde réflexion: accepter comme question de cabinet la
candidature de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire déclarer qu'on se
retirerait s'il n'était pas nommé, c'était passer dans les rangs de la
gauche; c'était contracter avec la gauche cette alliance à la vie et à
la mort qui fait le lien puissant et véritable des partis. Je ne
pouvais pas, je ne voulais pas faire cela.
Il y a, messieurs, des rapprochements, il y a des alliances
très-légitimes, très-honorables, dans un but spécial bien déterminé,
quand on n'abandonne d'ailleurs ni ses principes ni son drapeau. C'est
ce qui est arrivé dans la coalition. (_Rumeurs diverses._)
Mais changer de principes et de situation, passer définitivement d'un
camp dans un autre, cela n'est jamais légitime ni honorable.
(_Approbation._) Quand on reconnaît qu'on s'est trompé, qu'on a eu
tort, quand on se repent, quand on vient, comme l'a fait une fois M.
le duc Matthieu de Montmorency, à cette tribune, reconnaître ses
erreurs, désavouer son passé, à la bonne heure; il n'y a rien là que
de parfaitement honorable, rien que de très-beau même peut-être; mais
quand on ne croit pas s'être trompé, quand on ne se repent pas, quand
on ne désavoue rien de son passé, quand on a soigneusement réservé
tous ses principes et tous ses précédents, après cela, messieurs,
changer de camp, de situation, passer à un autre parti, cela eût été
déshonorant. Messieurs, je l'ai refusé absolument.
Voilà, messieurs, quant aux faits auxquels j'ai été appelé à prendre
part, voilà les détails dans lesquels il m'est permis d'entrer avec la
Chambre. Si d'autres idées, d'autres tentatives de combinaisons ont pu
être traitées dans la conversation, elles n'ont jamais acquis de
consistance et n'ont jamais été assez près de l'exécution pour qu'il
soit convenable d'en entretenir la Chambre.
Je pourrais en rester là, messieurs; j'ai rendu à la Chambre un compte
fidèle de ce que nous avons fait mes amis et moi, et des motifs qui
nous ont déterminés. Mais la situation est trop grave, elle pèse trop
sur nous tous, pour que je descende de cette tribune sans dire
quelques mots, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qui me
paraît possible et bon à faire aujourd'hui... (_Écoutez! écoutez!_)
Il est clair, d'après ce que j'ai eu l'honneur de dire à la Chambre,
et tout ce qui lui a été raconté par les honorables préopinants, il
est clair qu'il n'y a aujourd'hui que deux combinaisons sérieusement
possibles, et desquelles puisse sortir un véritable cabinet: ou bien
un cabinet du centre gauche, avoué et appuyé par la gauche; ou bien un
cabinet des deux centres. (_Mouvement._) On peut se débattre, on peut
vouloir éluder la réalité; mais, d'après tout ce qui s'est dit, il est
évident que nous avons été ballottés de l'une à l'autre de ces
combinaisons, et que toutes celles qui ont été tentées rentrent dans
l'une ou dans l'autre de ces deux là.
Permettez-moi de dire mon avis sur toutes les deux.
Un cabinet du centre gauche avoué et appuyé par la gauche, je le
comprends. J'ignore s'il aurait la majorité dans cette Chambre, quelle
serait cette majorité; mais les choses en sont évidemment à ce point
qu'on peut très-bien se proposer un tel but.
Il aurait pourtant, à mon avis, de très-fâcheux résultats, et les
voici.
D'abord, un tel cabinet divise le parti gouvernemental; il en laisse
une grande portion en dehors du pouvoir et de ses amis permanents.
Cela est très-grave dans notre situation. Notre gouvernement de
Juillet a bien des ennemis; pour se défendre contre eux, il n'a pas
trop de tous ses amis.
Les amis du gouvernement de Juillet, je demande pardon de répéter un
mot qu'il m'est souvent arrivé de prononcer dans cette Chambre, les
vrais, les solides, les puissants amis du gouvernement de Juillet,
c'est toute la portion élevée, éclairée, aisée, indépendante, de la
classe moyenne. (_Mouvement._) Voilà la force du gouvernement de
Juillet, voilà ses racines... (_Bruit._)
N'abusez pas de mes paroles. Je ne dis pas qu'il n'en ait pas
ailleurs, qu'il n'en ait pas dans le pays tout entier, dans toutes les
classes, dans le peuple proprement dit; je dis seulement que, dans la
vie politique, dans la conduite des affaires, dans les débats des
pouvoirs entre eux, c'est sur la portion élevée, éclairée,
indépendante de la classe moyenne que le gouvernement de Juillet
s'appuie essentiellement; c'est avec elle qu'il gouverne contre ses
adversaires de tout genre, contre les amis de l'ancien ordre de
choses, contre les amis d'une démocratie prématurée et excessive.
(_Nouveau mouvement._)
Trouvez-vous, messieurs, que ce soit un petit inconvénient, pour une
combinaison de cabinet, de diviser les amis du gouvernement de
Juillet, de laisser une portion considérable de la classe
gouvernementale en dehors de cette combinaison? Moi je trouve cet
inconvénient-là immense, d'autant plus grand que l'appui que vous
voulez donner à cette combinaison, l'appui de l'ancienne opposition,
d'une partie considérable au moins de l'ancienne opposition, ne vaut
pas celui que vous lui faites perdre. Vous ne vous offenserez pas de
mes paroles, car vous êtes sûrs qu'elles sont l'expression sincère et
sérieuse de ma pensée. À mon avis, messieurs, dans l'ancienne
opposition, dans la portion même la plus disposée à soutenir le
cabinet du centre gauche, il y a bien moins d'esprit de gouvernement
que dans la partie de cette Chambre dont le cabinet se trouverait
séparé. (_Exclamation à gauche. Interruption._)
Messieurs, on ne peut pas, permettez-moi de vous le dire, on ne peut
pas occuper en même temps toutes les situations, avoir en même temps
tous les mérites; on ne peut pas être en même temps les promoteurs
habituels du principe populaire, principe très-noble, très-légitime,
mais qui n'est pas le seul principe social; on ne peut pas, dis-je,
être en même temps les promoteurs habituels du principe populaire, et
les appuis permanents du pouvoir. (_Nouvelle interruption._) Cela ne
s'est jamais vu en ce monde. Permettez-moi une observation à l'appui
de ce que je dis. Depuis que j'ai l'honneur de siéger dans cette
Chambre, il ne m'est jamais arrivé de dire le moindre mal de la
presse; je puis en appeler au souvenir de tous les membres de cette
Chambre; jamais je n'ai dit un mot contre la presse.
_Un membre, à gauche._--Mais vous avez fait des lois pour la
bâillonner!
M. GUIZOT.--Cependant nous avons évidemment, vous et moi, des idées
très-différentes sur les droits et la puissance que la presse doit
exercer. Pour mon compte, je la trouve très-bonne comme contrôle du
gouvernement; je trouve très-bon qu'elle exerce de l'influence sur le
public, et par le public sur le pouvoir; mais je trouverais sa
domination, son influence prépondérante sur le gouvernement, sur le
cabinet, détestable; je suis convaincu que des hommes politiques qui
se trouveraient dans un cabinet et qui accorderaient à la presse, sur
leurs idées, sur leurs résolutions, une influence prépondérante,
dominante, seraient de très-mauvais ministres.