M. GUIZOT.--Elle le lui doit. Et qu'est-il arrivé dans les pays qui
ont possédé avant nous le gouvernement représentatif? C'est qu'à
mesure que le gouvernement représentatif s'est affermi, complété, à
mesure qu'il a poussé de plus profondes racines, à mesure que le
pouvoir est devenu plus parlementaire, l'inviolabilité de la couronne
s'est affermie en même temps. Ouvrez donc, ouvrez l'histoire de nos
voisins. Ils ont eu un temps comme le nôtre, où les principes du
gouvernement représentatif étaient encore indécis, incomplets. C'est
en affermissant, en complétant le gouvernement représentatif que
l'Angleterre a mis la couronne hors de cause, et qu'elle a pu se
livrer facilement, généreusement, pour le grand honneur et la grande
force du pays tout entier, à l'énergie de ses institutions. Voilà ce
que nous demandons, et pas autre chose. (_Très-bien!_) Comment! du
respect pour la couronne, pour l'inviolabilité de la couronne! Nous ne
souffrons pas que personne nous dise qu'il en a plus que nous (_À
gauche_: Très-bien!); nous ne souffrons pas que personne vienne, comme
l'a fait tout à l'heure l'honorable M. de Lamartine, introduire la
couronne dans ces débats. (_Approbation sur les bancs de
l'opposition._) Dans cette enceinte, messieurs, pour la liberté de vos
discussions, pour la sûreté de la couronne elle-même, il ne doit pas
être dit de telles paroles. Quand nous sortons de cette enceinte, tout
le bien se reporte à la couronne, de quelque façon qu'il ait été fait,
quelle qu'en ait pu être la source.
Laissez-moi vous rappeler, je vous prie, ce qui s'est passé près de
nous, lors de cet immense changement que la réforme parlementaire a
introduit dans le parlement britannique.
Personne n'ignorait que ce changement s'opérait contre l'opinion du
roi régnant, Guillaume IV; et si quelque membre du parlement s'était
avisé dans la discussion d'invoquer le nom du roi, l'autorité de la
couronne, lord Grey se serait récrié à l'instant et aurait réclamé
l'inviolabilité de la couronne et la liberté des débats.
Qu'arriva-t-il après la réforme obtenue, après le bill sanctionné, au
milieu du pays en possession de ce nouveau droit? Dans une réunion
publique, dans un grand banquet, lord Grey reporta à la couronne
l'honneur de la réforme; lord Grey dit que c'était au roi que ce
bienfait était dû. Non-seulement lord Grey faisait bien, mais il avait
raison; tout ce qui se fait de bien dans le gouvernement
représentatif, la couronne le provoque ou l'accepte; tout ce qui se
fait de bien doit donc être reporté à la couronne. Mais dans le
travail du gouvernement, dans le cours de nos débats, elle est
absente, et nous nous abaisserions nous-mêmes si nous la faisions
descendre parmi nous. (_Sensation._)
Ainsi, je renvoie à nos adversaires tous leurs reproches! je les leur
renvoie tous! Oui, c'est dans l'intérêt de la couronne, c'est dans
l'intérêt de son inviolabilité, c'est dans l'intérêt de son honneur
que nous venons ici vous demander de fortifier, de compléter,
d'accepter dans toute son étendue, dans toutes ses conséquences, le
gouvernement parlementaire. C'est dans l'intérêt de la couronne que
nous venons nous plaindre que le cabinet actuel ne soit pas assez
parlementaire.
Et ne croyez pas, quand je parle ainsi, qu'il s'agisse du mérite des
personnes, du talent de quelques orateurs: pas le moins du monde. Mais
dans un gouvernement parlementaire, les grandes opinions, les grands
intérêts qui existent dans le pays, envoient dans cette Chambre, par
l'élection, leurs représentants naturels, leurs organes, à qui ils
font quelquefois l'honneur de les appeler leurs chefs; et ainsi
envoyés, la Chambre présente ces hommes à la couronne. La couronne a
la pleine liberté de son choix; la couronne n'est pas obligée de
prendre tel ou tel conseiller; elle n'est pas obligée même de prendre
ses ministres dans cette Chambre; sa liberté est entière. Mais il y a,
dans ce monde, de la raison, il y a un intérêt bien entendu; or, la
raison, l'intérêt bien entendu veulent que la couronne, pour elle-même
et non pour nous, pour sa propre force et non pour satisfaire notre
ambition personnelle, appelle auprès d'elle les forces naturelles, les
forces vivantes du pays, et que toutes les grandes opinions pénètrent
ainsi régulièrement, tranquillement, constitutionnellement, dans les
conseils de la couronne. Voilà l'influence de la Chambre.
Il ne s'agit pas de débattre des noms; il ne s'agit pas de savoir s'il
y a deux, trois, quatre, cinq ministres, plus ou moins, pris dans le
sein de la Chambre; il s'agit de savoir si l'influence de la Chambre
pénètre, comme elle le doit, dans le gouvernement. Il s'agit de savoir
si les deux Chambres, si la Chambre des députés surtout a dans le
gouvernement, sa part, son influence; influence permanente,
habituelle, dans la pratique des affaires de tous les jours; influence
décisive dans les grandes occasions, dans les affaires importantes du
pays. Voilà le gouvernement représentatif! (_Vive approbation aux
extrémités._) Voilà le gouvernement des majorités. C'est cela que nous
demandons; notre adresse n'a pas d'autre sens, mais elle a celui-là,
elle l'a tout entier, elle l'a jusqu'au bout, sans exception, sans
restriction.
Nous poursuivrons ce but-là, nous le poursuivrons constamment,
courageusement. Nous croyons servir et la couronne et le pays en
marchant dans cette voie; nous respectons immensément la couronne et
ses prérogatives; nous la voulons inviolable, nous la voulons forte,
nous la voulons grande, nous la voulons honorée; et quand nous lui
adressons ces paroles, nous croyons lui apporter de la force, de la
grandeur, de l'honneur. Si nous pensions que nos paroles dussent
produire un autre effet, nous nous tairions, messieurs, et je ne
serais pas monté à cette tribune. (_Vif mouvement d'adhésion à gauche.
Agitation prolongée._)