M. ODILON BARROT.--C'est vrai! nous en convenons tous!

M. GUIZOT.--Eh bien, je suis convaincu, je me trompe peut-être, mais

je suis également convaincu que, de ce côté de la Chambre, dans

l'ancienne opposition, la presse exerce une influence trop

prépondérante...

_Un membre, à gauche._--On ne la subventionne pas!

M. GUIZOT.--Je n'ai voulu dire aucun mal de la presse; je ne m'occupe

ni de la presse subventionnée ni de la presse libre; c'est de la

presse libre que je parle maintenant. Eh bien, c'est de celle-là que

je dis que, dans ma conviction, elle exercerait sur le gouvernement,

si le gouvernement avait pour appui fondamental ce côté de la Chambre,

une influence excessive et contraire aux véritables intérêts du pays.

Je ne dis cela, messieurs, que pour montrer par quelles raisons il ne

me paraît pas bon que l'ancienne opposition, que le côté gauche soit

le point d'appui essentiel, le véritable camp du gouvernement et du

cabinet.

J'ajouterai, et je demande encore, comme je le faisais en commençant,

je demande qu'on ne s'offense point de mes paroles; j'ajouterai que je

crois que le pays pense comme moi. (_Murmures à gauche._)

L'opposition, messieurs, a pour elle beaucoup d'instincts, beaucoup

d'idées du pays, d'idées vraies et fausses, de sentiments bons et

mauvais, elle a des racines profondes, elle a une vraie puissance dans

le pays. Eh bien, je suis convaincu que ce même pays n'a pas dans

l'opposition assez de confiance pour la voir sans crainte approcher du

pouvoir. Je suis convaincu que, s'il voyait l'opposition au pouvoir ou

près du pouvoir, ce même pays serait inquiet, très-inquiet

(_Réclamations à gauche_), inquiet pour l'ordre, inquiet pour la paix,

inquiet pour des révolutions futures; j'en suis convaincu!

Vous comprenez dès lors pourquoi un cabinet centre gauche avoué, et

appuyé principalement par la gauche, ne me paraît pas bon; pourquoi,

en ce qui me touche, il me serait impossible, non-seulement de m'y

associer, mais de le voir se former sans quelque inquiétude, et de ne

pas me trouver vis-à-vis de cette combinaison dans un état

d'observation et d'un peu de méfiance.

Je pense tout autrement d'un cabinet des deux centres. (_Rumeur

prolongée._)

Cette combinaison, messieurs, me paraît avoir pour résultat de rallier

tout le parti gouvernemental, dans la portion la plus conservatrice

comme dans la portion la plus libérale. Elle me paraît avoir pour

résultat de donner des garanties efficaces, des garanties réelles,

d'une part, aux intérêts de l'ordre, aux intérêts de la paix, d'autre

part aux intérêts de la liberté, aux intérêts du progrès. Et ces

garanties, la combinaison d'un ministère des deux centres les donne en

outre d'une manière honorable pour tout le monde. (_Mouvement._)

Quand un cabinet du centre gauche parle de cette portion de la Chambre

qui appartient essentiellement aux principes conservateurs, il dit, il

est obligé de dire qu'il l'aura pour lui. Il sait parfaitement qu'on

ne peut guère s'en passer, qu'un gouvernement est tenu d'avoir son

appui, au moins en très-grande partie et dans la plupart des

occasions. Que dit-on alors? Qu'il n'y a pas à s'en inquiéter, que

cette portion de la Chambre suivra, qu'elle suit de toute nécessité le

gouvernement, qu'elle vote toujours pour le gouvernement. Je ne veux,

messieurs, rappeler aucun mot offensant; mais vous savez bien qu'on

dit cela, et qu'on est obligé de le dire.

Messieurs, ce n'est pas là une bonne situation, une situation qu'un

gouvernement doive faire à aucune portion de ses amis. (_C'est vrai!_)

Un gouvernement doit avoir des amis qui soient ses amis parce qu'ils

pensent comme lui, parce qu'ils le croient bon, parce qu'ils désirent

son succès, et non parce qu'ils le subissent.

Un gouvernement doit aimer et respecter ses amis, pour être aimé et

respecté par eux; à cette seule condition il y a un parti vraiment

gouvernemental, à cette seule condition un gouvernement est aimé et

soutenu. (_Très-bien! très-bien!_) Ne croyez pas que le cabinet soit

aimé et soutenu par des hommes qui, pour ne pas troubler le pays, se

voient forcés de voter pour lui, qui sont en quelque sorte des serfs

attachés à une glèbe qui leur déplaît. (_Rumeurs._)

Comment, messieurs, vous vous étonnez! mais ce que je dis là, c'est ce

qui a été dit cent fois sur les bancs, dans les couloirs de cette

Chambre. Je ne l'admets point; je veux que le parti du gouvernement

soit à lui par sa pensée, par sa conviction, par sa volonté, et non

par une nécessité fatale et précaire. Le cabinet des deux centres est

le seul qui atteigne ce but, c'est le seul qui fasse, à toutes les

fractions du parti gouvernemental, une situation également acceptable

et honorable.

Encore une dernière considération; celle-ci correspond aux nécessités

et aux convenances de notre situation du moment.

Je me servirai encore ici des mots dont on se sert habituellement,

mais sans intention offensante pour qui que ce soit.

Le parti parlementaire se trouve séparé d'une grande portion du parti

conservateur. À mon avis, le parti conservateur s'est trompé

(_Mouvement_); à mon avis, dis-je (et j'ai bien le droit de le dire

aujourd'hui, car toute ma conduite a été gouvernée par cette

conviction depuis trois mois), à mon avis, le parti conservateur s'est

trompé.

Il n'a pas bien jugé la situation du pays et la sienne propre; je n'ai

pas eu une autre raison du me séparer de lui dans cette solennelle

occasion.

Eh bien, aujourd'hui, messieurs, le parti parlementaire a réussi; il a

renversé le ministère du 15 avril, il a gagné la bataille électorale;

il est en état d'empêcher, dans cette Chambre, le succès de toute

combinaison ministérielle analogue à celle du 15 avril. Si une

pareille combinaison se reproduisait, je suis convaincu que le parti

parlementaire ne se manquerait point à lui-même.

Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit aujourd'hui; quand une

victoire a été remportée, on a autre chose à faire que de continuer la

guerre; ce qui est à faire aujourd'hui, pour le parti parlementaire

comme pour nous tous, c'est de constituer un gouvernement, c'est du

refaire un cabinet, c'est de gouverner vraiment le pays: eh bien, le

parti parlementaire ne peut faire cela, ne peut le faire efficacement,

honorablement, sûrement pour le pays, qu'autant qu'il ralliera et

ralliera honorablement la portion la plus considérable, sinon tout, et

je voudrais bien dire tout, mais la portion la plus considérable du

parti conservateur. (_Mouvement._) Cela est imposé au parti

parlementaire comme bonne conduite, comme nécessité de situation. Il

faut qu'il le fasse, sans quoi toutes ses tentatives, toutes ses

mesures, seront sans force et sans durée. Eh bien, je n'hésite pas à

le dire, un ministère des deux centres est le seul qui puisse

atteindre ce but; c'est le seul qui donne une satisfaction, une

satisfaction raisonnable et légitime au parti parlementaire, et qui,

en même temps, ait des chances de rallier efficacement le parti

conservateur.

Voilà pourquoi, messieurs, j'ai toujours désiré et poursuivi ce

but-là; je ne cesserai pas de le poursuivre, quelles que soient les

difficultés, quelles que soient les chances momentanées de succès ou

de revers. Il est dans ma nature, permettez-moi de le dire, de ne pas

me décourager aisément. Je crois qu'il est d'une bonne conduite, d'une

conduite sage et patriotique, pour la Chambre elle-même, de poursuivre

ce même dessein, de ne pas s'effrayer des difficultés, de ne pas se

décourager par les obstacles, de ne pas s'inquiéter des retards. Pour

mon compte, je ne veux pas d'un ministère à tout prix; et quelle que

soit la gravité de la crise qui pèse sur nous, je ne suis pas

tellement pressé de la voir finir que je veuille lui sacrifier le seul

cabinet qui me paraisse bon et sérieusement possible aujourd'hui.

(_Très-bien!_)

J'engage donc, et avec une profonde conviction, j'engage la Chambre,

sans se laisser alarmer, à se rendre bien compte du but qu'il est

utile et patriotique de poursuivre; et, quand une fois elle sera

convaincue, si elle est convaincue, je l'engage à poursuivre ce but

obstinément, patiemment; comme le but est raisonnable, à mon avis,

comme il est d'accord avec les vrais et réels intérêts du pays, nous

pouvons espérer de l'atteindre: la persévérance seule mène au succès.

(_Très-bien! très-bien!_)

Le lendemain 23 avril, M. Odilon Barrot ayant répondu à ce discours,

je lui répliquai dans les termes suivants:

M. GUIZOT.--La Chambre me croira sans peine quand je dirai que

personne n'est plus pressé que moi de mettre fin à ce débat; je ne le

prolongerai donc pas longtemps. Cependant, j'ai besoin de répondre

quelques mots à l'honorable préopinant; ils auront pour unique objet

de rétablir dans leur parfaite vérité ma pensée et mon intention, que

je ne saurais reconnaître dans le tableau qu'il vient d'en faire.

Je commence par repousser tout ce qu'il a dit d'un mandat que j'aurais

voulu m'arroger, d'une situation que j'aurais voulu reprendre

vis-à-vis telle ou telle portion de cette Chambre. En répondant tout à

l'heure à l'honorable M. de Lamartine, je crois avoir répondu aussi

d'avance à M. Odilon Barrot. Je ne me suis arrogé aucun mandat, je

n'ai prétendu changer la situation de personne, ni reprendre moi-même

une situation différente de celle que j'avais avant-hier. J'ai dit ma

pensée, ma pensée tout entière sur une situation difficile, qui nous

préoccupe tous, et sur laquelle je me suis expliqué le premier

complétement et sans détour. Je répète que je n'ai eu nul autre

dessein.

J'écarte donc complétement ce premier reproche de l'honorable

préopinant. J'aborde le second. Il m'a accusé d'avoir ressuscité nos

vieilles querelles; j'avoue que le reproche m'a étonné: je croyais

avoir parlé hier, soit en m'adressant à ce côté de la Chambre, soit

dans toute autre occasion, avec une modération irrécusable; telle

avait été du moins ma bien sincère intention. Que l'honorable M.

Odilon Barrot me permette donc de répudier les mots dont il s'est

servi tout à l'heure: «parti antipathique au gouvernement, parti

favorable au désordre.» Je n'ai rien dit de pareil de lui et de ses

amis, rien qui en approche; je puis rappeler mes expressions: j'ai dit

qu'à mon avis, dans cette portion de la Chambre, il y avait moins

d'esprit de gouvernement que dans telle autre. (_Mouvement._)

En conscience, messieurs, il est impossible que nos susceptibilités,

les uns envers les autres aillent à ce point, qu'il soit impossible de

tenir un tel langage sans être accusé de vouloir ressusciter de

vieilles querelles, de vouloir donner l'exclusion à tout un parti, de

le mettre au ban du pays, de le considérer comme antipathique au

gouvernement. J'en appelle à tous ceux qui m'ont entendu hier; je n'ai

rien dit de semblable. Je repousse absolument cette exagération de

langage, parce qu'elle dénature tout à fait ma pensée et mon

intention. Non; je n'ai entendu ressusciter aucune vieille querelle:

j'ai entendu rester ce que j'étais, comme l'honorable M. Odilon Barrot

a voulu le faire lui-même tout à l'heure. Que M. Odilon Barrot se

rappelle la discussion de l'adresse; qu'il se rappelle avec quel soin,

et, j'ose dire, avec quelle probité nous avons, lui et moi, maintenu

nos principes, nos sentiments, nos antécédents. Eh bien, qu'ai-je fait

aujourd'hui, qu'ai-je fait hier après toutes ces réserves, sinon de

reprendre purement et simplement ma position telle qu'elle était avant

la coalition, de la reprendre simplement, rien de moins, rien de plus?

Je n'ai parlé, je le répète, d'aucun de nos anciens débats; je n'ai

ressuscité aucune querelle; je suis resté fidèle à moi-même dans mes

rapports avec les diverses portions de cette Chambre, dans l'opinion

que je me suis formée de chacune d'elles, dans mes intentions

politiques; je suis resté fidèle à ce que j'ai été toujours et à

toutes les réserves que j'ai faites pendant le débat de l'adresse et

pendant la durée de la coalition; je le répète, rien de moins, rien de

plus.

On m'accuse de vouloir donner l'exclusion (l'exclusion du pouvoir

apparemment, car c'est de celle-là qu'il s'agit) à tout un parti

politique; mais il me semble que l'honorable M. Barrot lui-même tout à

l'heure a dit, ce qu'il avait dit souvent, que le temps de son opinion

n'était pas venu, que le temps de son parti, pour prendre et exercer

le pouvoir, n'était pas encore là. Je n'ai rien dit de plus; je le

pense, en effet; je ne sais si ce temps-là viendra jamais, je suis

loin de l'affirmer; ce que je pense, c'est qu'il n'est pas venu.

L'honorable M. Odilon Barrot parle d'exclusion: il sait mieux que

personne que son parti, malgré ce qu'il disait tout à l'heure, a

entendu nous exclure, nous, mes amis et moi; car, en vérité, je ne

saurais accepter l'espèce d'admission dont M. Barrot parlait tout à

l'heure. Comment! il vient de dire que parce qu'il nous croit, parce

qu'il nous fait l'honneur de nous croire des hommes de quelque valeur

parlementaire, on nous avait admis à prendre place dans le cabinet,

mais que nous avions entendu y entrer comme parti politique, enseignes

déployées.... Ah! oui, messieurs; c'est parfaitement vrai. Je ne suis

jamais entré, je n'ai jamais consenti à entrer dans le pouvoir qu'au

nom de mon parti, enseignes déployées, et jamais pour mon propre

compte.

On parle du devoir de l'abnégation, on parle d'orgueil et de

prétentions personnelles.

Messieurs, il n'y a de prétentions personnelles que lorsque l'on a des

prétentions pour soi; il n'y a orgueil que lorsqu'on se présente pour

son propre compte, au nom de ce qu'on appelle la valeur personnelle,

la capacité d'un homme. Quand on agit, non pour soi-même, non en vertu

de ce qu'on peut valoir soi-même, mais au nom de sa seule opinion, de

son seul parti, dans un intérêt public, et non pas dans un intérêt

personnel, c'est alors qu'il y a véritable abnégation personnelle,

véritable dignité. Pour mon compte, c'est toujours ainsi que j'ai

voulu me conduire, c'est ainsi que je me conduirai toujours. Non,

jamais je ne consentirai à entrer au pouvoir à titre d'habile avocat,

d'amnistié capable... (_Exclamations diverses._) Jamais au monde je ne

consentirai à une situation pareille. L'honorable M. Barrot a raison,

il a dit vrai; nous n'avons voulu, mes amis et moi, y rentrer qu'au

nom de notre opinion, de notre passé. Ce n'est pas là de l'orgueil;

c'est, si je ne me trompe, de la dignité bien entendue, c'est une

véritable abnégation de tout intérêt personnel. (_Très-bien!

très-bien!_)

Allons au vrai, au vrai simplement et sans exagération comme sans

détour. L'honorable M. Barrot et moi nous avons, quant à la formation

de la majorité de cette Chambre et du cabinet qui doit la représenter,

des désirs différents. Je désire qu'en tenant grand compte de la

différence des temps, de la diverse disposition des esprits, de l'état

du pays, qui n'est plus ce qu'il était il y a quelques années, je

désire que la politique qui a prévalu depuis 1830, que la politique du

juste-milieu soit maintenue; je désire qu'il se forme une majorité

qui, en se montrant, en étant réellement large, conciliatrice,

libérale, en s'applaudissant de rallier les hommes sincères qui ont pu

lui être d'abord étrangers, ait approuvé, soutenu dans ses principaux

éléments cette politique, qui la respecte et qui l'aime, et qui soit

intéressée à la maintenir, sauf, je le répète, les modifications

qu'entre hommes sensés et intelligents la diversité des temps exige.

L'honorable M. Barrot, fidèle à lui-même, comme je le suis à mon tour,

pense que cette politique a été mauvaise dans le passé. Il le croit,

car il l'a toujours combattue. Eh bien, moi, je crois qu'elle a été

bonne. Il croit qu'il faut la changer essentiellement. Je ne le pense

pas. Nous formons donc, quant à la majorité et au cabinet, des voeux

différents. Par conséquent mon désir naturel, mon intention, proclamée

tout haut, est que la majorité se forme dans cette Chambre par l'union

des centres, car les centres, et en grande partie le centre gauche

aussi bien que le centre droit, ont pris part à la politique que

j'aime et que j'ai soutenue. Les lois que je veux défendre, plusieurs

de ses honorables membres les ont défendues.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 81 / 219 题