M. BERRYER.--Très-bien! très-bien!

M. GUIZOT.--J'arrive à la question, et je promets à la Chambre que je

ne m'en écarterai pas un instant.

L'adresse, messieurs, a eu un double but qui était dans notre droit,

car nous y étions provoqués par le discours de la couronne; l'adresse

a voulu s'expliquer sur la politique extérieure et intérieure du

cabinet. Elle l'a fait, de l'aveu de tout le monde, directement,

nettement, sans ménagements ni détours.

Sur la politique extérieure, qu'est-il arrivé de la discussion qui

nous occupe depuis tant de jours? Cette discussion a-t-elle donné tort

à l'adresse?

_Au centre._--Oui! oui!

M. GUIZOT.--C'est ce que je discute en ce moment. Croyez-vous que,

pour avoir changé tel ou tel paragraphe, pour n'avoir pas approuvé

l'opinion de votre commission sur telle ou telle question

particulière, croyez-vous que vous ayez donné une grande marque

d'adhésion à la politique du cabinet? (_On rit._) Croyez-vous que vous

lui avez prêté au dehors beaucoup de force et d'appui, quand vous avez

refusé de déclarer que cette politique avait été digne et gardienne

fidèle de nos alliances? Non! vous n'avez pas adhéré aux propositions

de votre commission, mais vous n'avez pas adhéré non plus à la

politique du cabinet. (_C'est vrai!_)

Permettez-moi de m'en expliquer avec une entière sincérité. Vous

n'avez pas voulu, je ne dis pas que vous ayez eu tort ou raison, mais

vous n'avez pas voulu avouer ni désavouer la politique extérieure du

cabinet; ce que l'adresse vous proposait de faire ouvertement,

complétement, vous ne l'avez pas fait; mais vous n'avez pas fait non

plus le contraire.

Je regarde cela comme un grand mal. Je crois qu'il est de l'intérêt

public, qu'il est de l'intérêt du gouvernement en général, et de la

dignité de cette Chambre, d'avoir un avis, un avis positif, clair,

ferme, qui dirige et soutienne le pouvoir, ou qui le change s'il se

trompe. Vous ne l'avez pas fait quant aux affaires extérieures.

Que vous propose-t-on aujourd'hui, quant à la politique intérieure,

par l'amendement que vous discutez? Exactement la même chose. On vous

propose de rester dans la même incertitude, dans la même

insignifiance, de ne pas vider, quant à la politique intérieure, la

question qui se débat devant vous, de ne pas mettre un terme à la

situation que vous portez tous impatiemment.

Permettez-moi de relire l'amendement:

«Nous en sommes convaincus, Sire; l'intime union des pouvoirs,

agissant dans leurs limites constitutionnelles, peut seule maintenir

la sécurité du pays et la force de votre gouvernement.»

Je ne ferai pas d'objection à la substitution du mot _agissant_ au mot

_contenus_. (_Mouvements divers._) J'ai un grand mépris pour les pures

querelles de mots. (_À gauche_: Très-bien! très-bien!) Je crois que

celui qui avait été adopté par l'adresse était plus vrai, plus précis,

constitutionnellement parlant. Mais l'autre dit à peu près la même

chose, je ne m'en embarrasse pas.

Vous avez fait une autre substitution sur laquelle j'appelle votre

attention. Vous avez dit: «L'intime union des pouvoirs peut seule

maintenir la sécurité du pays et la force de votre gouvernement.» Nous

n'avions pas mis _maintenir_, nous avions mis _fonder_, car nous

croyons qu'actuellement le gouvernement n'est pas fort. Nous voulions

autre chose que maintenir la force qui existe aujourd'hui. (_À

gauche_: Très-bien! très-bien! _Murmures au centre._) Nous ne la

trouvons pas suffisante. Nous provoquons une union plus intime des

pouvoirs, pour arriver à une plus grande force dans le gouvernement.

On vous propose, messieurs, d'en être contents; on vous propose de

trouver le gouvernement assez fort et les pouvoirs assez intimement

unis. Nous ne sommes pas de cet avis. (_Mouvements divers._)

Je poursuis:

«Une administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments

généreux, aussi jalouse de la dignité de votre trône que du maintien

des libertés publiques, est le gage le plus sûr de ce concours que

nous aimons à vous prêter.»

Je trouve cette phrase très-équivoque. (_C'est vrai! c'est vrai!_) La

nôtre, permettez-moi de vous la rappeler, était claire; il était

évident que nous n'appliquions pas à l'administration actuelle les

qualités dont nous parlions; il était évident que nous ne la trouvions

pas, à un degré suffisant, ferme, habile, faisant respecter au dehors

la dignité du trône, couvrant le trône de sa responsabilité au dedans;

il était évident que ce concours, que nous avons tant à coeur de

prêter à la couronne, nous ne le prêtions pas à l'administration qui

siége sur ces bancs. (_À gauche:_ Très-bien!) Je le répète, notre

phrase était claire, la vôtre ne l'est pas.

Trouvez-vous que l'administration actuelle soit suffisamment ferme,

habile, qu'elle s'appuie suffisamment sur les sentiments généreux, et

tout le reste? (_Au centre_: Oui! oui!)

Le concours que vous aimez à prêter à la couronne, le prêtez-vous au

cabinet? (_Au centre:_ Oui! oui!)

Le promettez-vous? (_Oui! oui!_) Nous verrons.

Comment? vous prêtez votre concours, vous le promettez, comme le

disait tout à l'heure M. Debelleyme, sans conditions? (_Non! non!_)

Vous l'avez dit. (_À gauche_: Oui! oui!) Vous l'avez dit; vous avez

dit que vous vous adressiez à la couronne, et que vous lui parliez

d'un concours sans conditions. Messieurs, c'est à la couronne qu'on

s'adresse, mais c'est de son cabinet qu'on lui parle. (_Très-bien!_)

C'est sur le cabinet que la Chambre exprime à la couronne son opinion,

et à un cabinet quelconque la Chambre ne promet jamais un concours

sans conditions. (_À gauche:_ Très-bien!... _Interruption au centre._)

Il faut bien, malgré les interrupteurs et les marques d'impatience,

que je réponde à ce qui a été dit. (_Agitation._)

Je dis qu'en examinant de près l'amendement, je le trouve équivoque,

indécis, n'osant pas dire ce qu'il essaye de faire entendre, n'osant

pas soutenir ouvertement la politique intérieure de l'administration,

et pourtant voulant le laisser croire.

Messieurs, encore une fois, qu'il s'agisse du dedans ou du dehors, de

nos affaires intérieures ou de nos affaires à l'étranger, ce n'est pas

là une conduite digne de la Chambre, du rôle qui lui appartient dans

les affaires du pays et de l'influence qu'elle doit y exercer; c'est

une manière d'éluder les difficultés, de ne pas mettre un terme à la

situation, et de laisser le mal s'aggraver, quand vous êtes appelés à

y apporter le remède. S'il y a quelque chose qui ne soit pas

constitutionnel, qui ne soit pas du gouvernement représentatif, c'est

cela.

Et, soyez-en sûrs, par là le gouvernement s'affaiblit comme vous; tous

les pouvoirs s'affaiblissent ensemble par une telle faiblesse, une

telle indécision. Ce n'est pas là le langage de votre commission, ce

n'est pas la route dans laquelle elle voulait vous engager, dans

laquelle elle persiste à marcher.

J'ai examiné l'amendement de M. Debelleyme, je vais répondre

maintenant à ce qu'on dit du paragraphe de la commission.

Messieurs, au paragraphe de la commission, on fait un seul reproche

sérieux; je ne m'arrêterai pas aux reproches de détail. Tout s'adresse

à ces mots: _Couvrant au dedans le trône de sa responsabilité_.

Je me suis déjà expliqué au sujet de ce paragraphe; j'ai déjà dit que,

pour la responsabilité légale, elle ne manquait jamais; que du moment

où il y avait des ministres sur ces bancs, la responsabilité légale

était assurée. Sans doute, s'il s'agissait de quelques-uns de ces

actes coupables qui mettent en mouvement la juridiction de la Chambre,

la responsabilité légale serait là, et très-suffisante. Mais il s'agit

de bien autre chose. L'honorable M. Debelleyme avait l'air de croire

que cette responsabilité légale et juridique est tout; et il s'est

demandé quel acte du cabinet, quel acte particulier pouvait avoir

donné lieu à une telle responsabilité. Il n'y en a aucun. C'est de

tout autre chose que nous parlons; c'est de la responsabilité

politique, de la responsabilité morale, de tous les jours, qui agit

sur les esprits, et fait qu'on perd ou que l'on conserve le pouvoir.

Ceci est tout autre chose.

Vous invoquez l'inviolabilité de la couronne. Messieurs, il est bien

étrange que nous nous trouvions en dissentiment à ce sujet; car, quand

nous avions inséré cette phrase dans l'adresse, c'était pour

consacrer plus que jamais le principe de l'inviolabilité de la

couronne, pour lui rendre le plus solennel hommage. Quand est-il né ce

principe? quand et comment est-il venu au monde? Il est venu au monde

avec le gouvernement représentatif; c'est au gouvernement

représentatif que la couronne doit le principe de l'inviolabilité.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 78 / 219 题