M. DE RÉMUSAT _et autres voix_.--Très-bien!

M. GUIZOT.--Messieurs, pendant un temps j'ai été accusé d'être ennemi

de la liberté, de l'attaquer violemment; aujourd'hui je suis accusé

d'attaquer le pouvoir. Je suis fort accoutumé à toutes ces

accusations; je voudrais pouvoir vous montrer, je voudrais que vous

pussiez voir avec quelle sérénité intérieure j'entends bourdonner

autour de moi toutes ces calomnies, je vois passer devant moi toutes

ces colères réelles ou feintes. (_Très-bien!_) Non, messieurs, toute

ma vie, et ce n'est pas pour moi seul que je parle, je parle pour mes

amis politiques comme pour moi, j'ai aimé et servi la liberté, j'ai

aimé et servi le pouvoir, la liberté légale, le pouvoir légal.

On parle d'ambition personnelle; je ne puis que redire ici ce que j'ai

déjà eu l'honneur de dire devant cette Chambre. Si par là on entend le

désir de servir ma cause, de faire triompher mes idées, celles

auxquelles j'ai dévoué ma vie, on a raison. (_Très-bien!_) J'ai de

l'ambition, et sans limites. (_Mouvement prolongé._)

Si l'on entend, au contraire, cette misérable ambition personnelle

qui consiste à être ou n'être pas ministre, à s'asseoir ici plutôt que

là, si c'est de celle-là qu'on parle, je n'ai pas besoin de répondre,

messieurs, on peut abuser de tout, même du mensonge; mais je suis sûr

que, parmi les personnes qui m'attaquent, il y en a bien quelques-unes

qui n'ont pas donné plus de marques de fidélité, et de fidélité

désintéressée, à leurs opinions et à leurs sentiments que je n'ai eu

l'honneur de le faire. (_Très-bien!_)

Voilà, messieurs, ce qu'a fait le cabinet du parti gouvernemental;

voilà dans quelle situation il en a mis les divers éléments. Voyons ce

qu'il a fait de l'opposition.

Votre situation envers l'opposition était bien belle, bien commode.

Vous n'aviez pas été des premiers, des plus ardents dans les grandes

luttes que nous avions eues à soutenir contre elle. (_Mouvement en

sens divers._)

Vous lui aviez fait, à votre avénement, de grandes concessions.

Vous aviez été pour elle une victoire. Elle était elle-même

très-favorablement disposée pour vous; dans les années qui venaient de

s'écouler, elle avait acquis, à nos dépens à nous, de la modération et

de l'expérience. (_On rit._) Je ne vous demande pas de me croire dans ce

que je vous dirai; mais, en voyant l'opposition se modérer, venir à des

idées, à des pratiques plus gouvernementales, et le faire à votre profit

plutôt qu'au nôtre, à nous qui avions été aux prises avec elle dans les

jours difficiles, je trouvais cela tout simple, tout naturel, et au fond

du coeur je m'en réjouissais sincèrement, dans l'intérêt du pays.

Qu'avez-vous fait de cette situation si favorable de l'opposition

envers vous et de vous envers elle? L'avez-vous dissoute? l'avez-vous

conquise? l'avez-vous ralliée? Je la regarde, et je la vois aussi

animée contre vous qu'elle l'a jamais été contre d'autres. (_On rit._)

Je la vois, de plus, singulièrement ralliée; elle n'a jamais été si

compacte contre personne.

Parmi les hommes qui aujourd'hui votent étroitement avec elle,

quelques-uns de ceux qu'on appelle le tiers-parti votaient autrefois

avec le gouvernement. Tout ce que vous avez fait, toutes vos

concessions, tout cela n'a servi à rien. Vous n'avez fait que

compromettre, au sein même de l'opposition, les hommes auxquels elle

semblait le plus attachée. Notre honorable président en est une

preuve. (_Hilarité prolongée._)

Messieurs, je n'hésite pas à le dire, cela fait honneur à

l'opposition. Elle vous a accueillis avec des dispositions

bienveillantes et modérées; mais l'opposition a des principes, un

drapeau; elle aurait pu et pourrait peut-être se rallier à des idées

vraiment larges, à une vraie conciliation; elle n'a pas voulu se

laisser tromper ni séduire. (_Mouvement._)

_Un membre._--C'est cela!

M. GUIZOT.--Elle a été fidèle à ses principes, à ses antécédents, à

son drapeau.

Ainsi, avec le désordre, avec la confusion que vous avez jetés dans

cette Chambre, voici les résultats que vous avez obtenus.

Le parti du gouvernement, vous l'avez divisé; vous avez compromis les

uns, aliéné les autres. L'opposition, vous l'avez ravivée et ralliée

plus que jamais. Voilà pour les personnes. Voilà ce que vous en avez

fait; voilà quels progrès vous leur avez fait faire dans la carrière

du gouvernement représentatif et de la conciliation générale.

Voyons les choses. Sur quel terrain avez-vous remis cette Chambre?

Quelles questions y avez-vous réveillées? Les questions de la réalité

du gouvernement représentatif: questions redoutables, car elles ne

peuvent se résoudre d'avance et d'une manière absolue; questions

étranges en ce moment, et dont le pays s'étonne, car il les croyait

résolues.

_Plusieurs voix._--C'est vrai!

M. GUIZOT.--Le pays s'en étonne; il les croyait résolues par la

révolution de Juillet. Elles sont revenues à la suite de votre

politique. (_Mouvement en sens divers._)

Je prie la Chambre de ne rien craindre; je n'y toucherai qu'avec une

extrême réserve, avec cette réserve que la Chambre désire, j'en suis

sûr.

Je n'ai pas de crainte sérieuse pour les prérogatives parlementaires.

(_On rit. Écoutez! écoutez!_)

Après les événements qui se sont passés en 1830, je les regarde pour

bien longtemps comme en parfaite sécurité. J'ai d'ailleurs la plus

entière confiance dans la sagesse des grands pouvoirs publics.

Je n'ai pas non plus de crainte sérieuse pour les prérogatives de la

couronne. Les Chambres, depuis 1830, se sont montrées, à son égard,

pleines de mesure et de respect. Jamais assemblées politiques, au

sortir d'une grande révolution, après un tel ébranlement, n'ont autant

ménagé la couronne, n'ont montré pour elle et ses droits autant de

soin et de fidélité. (_Assentiment._)

D'ailleurs, je sais que l'adhésion du pays au gouvernement qu'il

possède aujourd'hui est forte et sincère. Ce gouvernement, le pays le

regarde comme sien; il lui est profondément attaché, il ne le menace

pas et ne le menacera jamais. Je ne crains donc point, entre le pays

et son gouvernement, de grande collision; je ne crains ni les coups

d'État monarchiques, ni les coups d'État populaires, dans l'attente

desquels nous avons si longtemps vécu.

Mais cela ne suffit pas au bien du pays; cela ne suffit pas au bon

gouvernement du pays. Il faut autre chose que de n'avoir pas à

craindre des coups d'État. Il faut que les affaires du pays soient

bien faites au dedans et au dehors; il faut que tous les pouvoirs se

fortifient, grandissent, s'élèvent ensemble, et l'un par l'autre.

C'est là le gouvernement représentatif; c'est là sa moralité, c'est là

sa beauté; il n'est pas fait pour que les pouvoirs s'usent dans leurs

luttes, pour qu'ils s'humilient l'un devant l'autre. Il est fait, au

contraire, pour qu'ils s'affermissent, pour qu'ils s'élèvent dans

cette gymnastique politique, et pour que le pays s'élève et grandisse

avec eux.

Voilà le gouvernement représentatif; voilà pourquoi il est fait. Sans

cela, il ne serait qu'une coûteuse et fatigante comédie. Or, c'est là

ce qui n'est pas aujourd'hui; à mon avis, les affaires du pays sont

mal faites, au dedans et au dehors; et les grands pouvoirs de l'État,

au lieu de se fortifier mutuellement, au lieu de s'affermir et de

s'élever ensemble, s'affaiblissent et s'abaissent ensemble.

Si seulement l'un des grands pouvoirs de l'État grandissait et se

fortifiait, la Chambre, la couronne, n'importe, un seul! mais il n'en

est rien; tous se plaignent également de leur affaiblissement. On se

plaint que l'administration s'affaiblit et s'abaisse, on se plaint que

la Chambre s'affaiblit et s'abaisse. C'est le sort de tous les

pouvoirs aujourd'hui d'être également énervés et abaissés. Voilà ce

que je déplore; voilà le véritable malaise auquel nous sommes en

proie; voilà pourquoi le gouvernement représentatif n'existe pas

aujourd'hui dans sa réalité.

C'est un grand mal, messieurs, c'est un danger encore plus grand, et

l'avenir en a bien plus à craindre que le présent n'a à en souffrir.

Messieurs, les maux qui se guérissent avec le temps ne m'effrayent

jamais beaucoup; ce que je redoute, ce sont ceux qui s'aggravent avec

le temps, qui s'aggravent tous les jours. Le mal dont nous souffrons

est un mal de ce genre. L'histoire du cabinet en est la meilleure

preuve. Il n'est pas encore bien ancien: les premières années d'un

cabinet sont ses meilleures années; il profite des circonstances qui

l'ont rendu nécessaire. Le cabinet du 15 avril a eu, outre cela, des

bonnes fortunes particulières. (_Rires._) L'ont-elles fortifié?

l'ont-elles grandi? Non; je n'hésite pas à dire non; il n'a rien gagné

dans les circonstances les plus favorables pour lui; il a été faible,

et de plus en plus faible. C'est qu'il y a un mal radical, un vice

incurable dans sa nature et dans sa situation, vice qui est la cause

de sa faiblesse constante. Elle ira toujours s'aggravant. Le mal dont

vous vous plaignez, vous vous en plaindrez davantage à la fin de cette

session qu'au commencement; vous vous en plaindrez davantage l'année

prochaine que cette année-ci. Tant que le cabinet durera,

non-seulement lui, mais vous-mêmes, tous ceux qui le suivent,

s'affaibliront et s'abaisseront de plus en plus avec lui.

Ne vous y trompez pas, messieurs, et c'est là, pour mon compte, ce que

je vois avec une vraie douleur, la portion du parti gouvernemental qui

s'associe au cabinet s'associe en même temps à sa faiblesse; elle

descend avec lui: vous y perdez une partie de votre force, une partie

de votre crédit dans le pays. C'est un mal immense (_Sensation_),

messieurs, que cet affaiblissement d'une portion des hommes qui

soutiennent et veulent soutenir le gouvernement; c'est l'un des plus

grands maux qui puissent être infligés à notre pays.

Comparez à ce mal toujours croissant, je vous en prie, messieurs,

comparez les périls d'une résistance actuelle, immédiate, d'un point

d'arrêt mis à la politique dont je me plains; vous verrez combien ils

sont moindres.

On dit que le pays est tranquille, qu'il ne s'inquiète en aucune façon

de nos débats. Tant mieux! C'est un très-grand bien que les questions

politiques ne s'agitent que dans la région supérieure des grands

pouvoirs. C'est alors qu'on peut les résoudre à temps et avec mesure;

c'est alors qu'on peut faire usage de la prévoyance et des

tempéraments nécessaires. La prévoyance est notre devoir. Nous sommes

envoyés ici pour voir le mal quand le pays ne le voit pas, pour guérir

le mal quand le pays n'en sent pas encore toute la gravité.

(_Mouvement d'adhésion._) Nous ne venons pas seulement à la suite des

craintes, des alarmes populaires; nous venons avec notre propre

prévoyance. C'est à nous, je le répète, à prévoir et à guérir le mal

quand le pays est tranquille. C'est le bon moment pour y penser.

(_Marques d'approbation._)

Songez de plus, messieurs, que nous sommes ici dans une Chambre dont

la modération est éprouvée, d'une Chambre qui a du temps devant elle,

d'une Chambre qui peut fonder et soutenir véritablement une politique.

Profitez, messieurs du moment favorable. Quelle a été notre mission,

notre gloire? C'est d'avoir défendu tour à tour l'ordre et la liberté,

la monarchie et le gouvernement représentatif. Soyons-nous fidèles à

nous-mêmes; soyons aussi exigeants, aussi fiers pour le gouvernement

représentatif que nous l'étions quand nous ne l'avions pas encore

pleinement conquis. Ne nous laissons pas préoccuper par une seule

idée, un seul intérêt, une seule crainte. Pensons aux susceptibilités

du pays. Le pays est susceptible pour la dignité de notre nom au

dehors, de nos institutions au dedans. Ces susceptibilités sont

honorables. Elles ont quelquefois l'air de sommeiller: on croit

qu'elles n'existent plus; mais elles se réveillent tout à coup

puissantes, menaçantes, aveugles quelquefois. Ménagez-les, prenez-en

soin; le pouvoir s'en trouvera bien. Tacite, messieurs, dit des

courtisans: «Qu'ils font toutes choses servilement pour être les

maîtres; _Omnia serviliter pro dominatione._» Soyons précisément le

contraire; faisons toutes choses avec indépendance et dignité, pour

que la couronne soit bien servie. (_Très-bien! très-bien!_) À mon

avis, elle l'est mal aujourd'hui: l'adresse le dit clairement, bien

qu'avec convenance. Je vote pour l'adresse.

Ce discours est suivi d'une longue agitation. La séance reste

suspendue quelques instants.

* * * * *

--Séance du 9 janvier 1839.--

M. Barthe, garde des sceaux, et M. Garnier-Pagès m'ayant reproché l'un

et l'autre, d'après des idées et des intentions très-différentes,

d'abandonner la politique que, jusque-là, j'avais soutenue, je leur

répondis:

M. GUIZOT.--Je croyais avoir bien clairement, bien sincèrement établi

ce que je pense de notre situation, et les motifs qui déterminent en

ce moment ma conduite et mon vote. Puisqu'ils viennent d'être méconnus

de nouveau et par l'honorable M. Garnier-Pagès et par M. le garde des

sceaux, j'ai hâte de les rétablir. Non, je ne blâme point, tant s'en

faut, la politique suivie depuis 1830; non, je ne redis pas à son

sujet ce qu'en a dit, pendant six ans, l'opposition. J'ai maintenu

cette politique avant-hier devant la Chambre; je l'ai maintenue

ouvertement, sans hésitation, sans exception. J'ai poussé le scrupule

jusqu'à rappeler ce qui s'était passé lors de la formation du cabinet

du 15 avril. Qu'est-ce qui m'obligeait à rappeler les souvenirs de

cette époque? Qu'est-ce qui m'obligeait à dire que ce que le cabinet a

fait alors, son retrait des lois proposées, son changement de conduite

et de position, je n'avais pas voulu le faire? Rien ne m'y obligeait,

je le répète; je l'ai rappelé par scrupule, pour être dans la pleine

vérité de ma conduite et de mon caractère, sans crainte d'encourir de

nouveau les reproches de l'opposition, avec laquelle je vote cependant

en ce moment.

Ce dont je me plains, messieurs, c'est que l'ancienne politique, la

politique du juste-milieu perde, entre les mains du cabinet actuel, sa

vigueur et sa dignité. Et quand je parle de vigueur, ce n'est pas le

moins du monde pour appeler des mesures sévères, de nouvelles lois

répressives; non, je sais faire la différence des temps, des

circonstances; je sais accepter les votes même auxquels je n'ai pas

concouru; je sais les accepter sincèrement, sans aucune

arrière-pensée; je sais reconnaître les diverses dispositions des

esprits. Et, dans cette occasion, bien loin de m'en affliger, je m'en

applaudis du fond du coeur. Croyez-vous que je regrette d'avoir à dire

aujourd'hui, à cette tribune, que les lois qui ont été retirées à cet

époque, je ne les regarde plus comme nécessaires? Je m'en applaudis au

contraire, je m'en félicite. J'en fais honneur au progrès des esprits.

Et je pousserai l'impartialité et la sincérité jusqu'au bout; j'en

fais honneur au cabinet. Oui, le cabinet a eu une véritable utilité;

il a rendu au roi et au pays un vrai service. Le cabinet est venu,

après des luttes très-vives, entre des combattants très-animés les

uns contre les autres, mettre un intervalle, donner un nouveau tour

aux idées, et seconder cette disposition plus douce, plus conciliante,

qui s'est manifestée depuis. Ce que je dis là, messieurs, je l'ai dit

avant d'avoir eu l'occasion de l'apporter à cette tribune; je l'ai

imprimé; j'ai dit et je répète que le cabinet a rendu ce service au

pays, et que l'amnistie en a été le gage éclatant.

Voilà en quoi je m'associe au progrès des sentiments publics et à

l'amnistie, sans rien désavouer, sans rien retirer de ce que j'ai

pensé, de ce que j'ai fait dans d'autres temps, en restant fidèle à

moi-même et en n'acceptant de changements que ceux qui se sont

réellement accomplis dans l'état général des esprits, et dans mon pays

tout entier. (_Très-bien! très-bien!_)

Ce dont je me plains, messieurs, je le répète, c'est que la politique

du juste-milieu n'ait plus aujourd'hui ni la force ni la dignité dont

elle a toujours besoin, quoique ce ne soit pas pour en faire les mêmes

usages. Ce n'est pas pour la liberté que je crains. M. le garde des

sceaux me demandait tout à l'heure si c'était le péril de la liberté

qui excitait ma sollicitude. Non, je ne crois pas que la liberté soit

en péril; mais je crois que le gouvernement est en souffrance, qu'il

est en souffrance partout, en souffrance dans cette Chambre, dans

l'administration, dans ses rapports avec les esprits. Je crois, comme

j'avais l'honneur de le dire avant-hier, qu'il perd sa puissance, son

ascendant, qu'il devient de jour en jour moins capable de rendre à la

société les services qu'elle attend de lui.

Je crois que, dans cette faiblesse, dans cet abaissement, dans cette

nullité du gouvernement et de l'administration, une seule chose gagne,

une seule chose est en progrès, _l'anarchie_. (_Mouvement au centre._)

Je répète le mot dont je me suis servi; non pas cette anarchie

bruyante qui se promène dans les rues et oblige à tirer le canon

contre elle, mais une anarchie cachée, sourde. (_Nouveaux murmures._)

Comment, messieurs, vous ne savez pas ce que c'est que l'anarchie

cachée? vous ne savez pas ce que c'est que l'anarchie qui réside dans

les esprits, qui tient à ce qu'on ne croit pas à la force et à la

dignité du gouvernement, à ce qu'on n'a pas confiance dans l'avenir, à

ce qu'on ne sent pas la présence de l'ordre, de la force, dans la

conduite journalière, dans l'attitude, dans le langage permanent de

tous les pouvoirs?

C'est là une anarchie pleine de périls, quoiqu'elle n'éclate pas dans

la rue et qu'on n'ait pas besoin d'employer le canon contre elle.

Celle-là existe, et c'est celle-là que j'attaque. Je ne viens pas

défendre la liberté de la presse, ni la liberté individuelle, ni les

libertés écrites dans la Charte; elles ne sont pas en péril; c'est

notre gouvernement, le gouvernement représentatif, c'est l'honneur et

la force des pouvoirs que je défends et pour lesquels je réclame.

Voilà la vraie cause, la cause unique, de mon opposition.

_Une voix._--Des faits!

M. GUIZOT.--Tout à l'heure nous arriverons à la discussion détaillée

de l'adresse; tout à l'heure nous la prendrons paragraphe par

paragraphe, et nous verrons, soit en examinant avec détail les

affaires étrangères et les divers actes de l'administration au dehors,

soit en considérant de plus près sa situation au dedans, sa condition

parlementaire, nous verrons si les preuves ne viennent pas à l'appui

de mes paroles.

En ce moment, je ne puis faire que des allégations générales, et je ne

réponds qu'à des allégations générales. J'entends dire, depuis le

commencement de la discussion, que l'adresse est factieuse et

révolutionnaire. (_Mouvement._) Ce sont les expressions par lesquelles

M. Liadières a ouvert la discussion: _académiquement révolutionnaire_.

(_Oui! oui!_)

Eh bien, messieurs, je vous demande une seule chose, c'est la

permission de relire l'adresse. (_Murmures au centre, marques

d'impatience._)

Comment, messieurs, on viendra dire que l'adresse est factieuse et

révolutionnaire, que les hommes qui votent pour elle sont des

factieux.... (_Bruit au centre, dénégations._)

_M. le président._--J'invite la Chambre à garder le silence.

M. GUIZOT.--Si la Chambre le désire, je réduirai mes expressions sans

changer du tout le fond de ma pensée. Eh bien, non, on ne veut pas que

les auteurs d'une adresse qu'on appelle factieuse soient des factieux.

(_On rit._) D'accord, j'accepte; mais on conviendra qu'on les accuse

au moins de prêter de la force aux factions. (_Aux centres_: Oui!

oui!)

On conviendra que c'est là le reproche qu'on leur adresse, je le

réduis à son expression la plus modérée. Eh bien, au moins faut-il

pouvoir la lire cette adresse ainsi accusée! (_Voix nombreuses_: Oui!

oui, lisez!)

«La Chambre des députés.» (_Murmures et interruption._)

En vérité, messieurs, il serait étrange que voulant défendre l'adresse

et justifier le vote que je lui donne, il ne fût pas possible d'en

lire les termes. Je continue la lecture:

«La Chambre des députés se félicite avec vous de la prospérité du

pays. Cette prospérité se développera de plus en plus au sein de la

paix que nous avons maintenue...»

_Voix des centres._--«Que nous avons maintenue!» Voilà ce qu'il y a de

factieux. (_Bruit._)

_M. le président._--N'interrompez pas.

M. GUIZOT, _continuant_.--«...De la paix que nous avons maintenue, et

dont une politique prudente et ferme peut seule nous garantir la

durée.»

Je sais qu'on dit que ces mots: _que nous avons maintenue_, sont des

mots factieux, et que la Chambre s'attribue par là un pouvoir et un

honneur qui ne lui appartiennent pas. Messieurs, je n'hésite pas à le

dire, c'est là une accusation puérile et ridicule. (_Bruit toujours

croissant._)

Messieurs, je suis dans mon droit; c'est l'adresse que je défends, en

la lisant tout entière, phrase à phrase, mot à mot, sans en rien

retrancher, car je veux la justifier tout entière. (_À gauche._

Parlez! Parlez!) Ou l'adresse est factieuse et révolutionnaire comme

vous le dites, ou elle est loyale et constitutionnelle tout entière

comme je le prétends.

_Voix des bancs de l'opposition._--Très-bien!

_Voix des centres._--C'est ce que la discussion fera voir.

_M. le président._--Veuillez garder le silence.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 63 / 219 题