--Chambre des députés.--Séance du 7 janvier 1839.--
La coalition formée entre les diverses nuances de l'opposition contre
le cabinet présidé par M. le comte Molé fut le grand et le seul
événement de la session de 1839. J'ai retracé dans mes _Mémoires_[2]
les causes, le caractère, les incidents essentiels et les incomplets
résultats de cet événement. Les questions qui remplirent le débat
furent de deux sortes: à l'intérieur, la nature et les conditions du
gouvernement constitutionnel qui prit alors le nom de parlementaire,
et l'insuffisance du cabinet pour y satisfaire; à l'extérieur,
l'évacuation d'Ancône, les relations avec la Suisse et l'arrangement
définitif des affaires de Belgique. Je pris plusieurs fois la parole
dans ce long et ardent débat, pour combattre la politique du cabinet.
Je reproduis ces divers discours chacun à sa date.
[Note 2: Tome IV, p. 282-312.]
M. GUIZOT.--La Chambre ne s'étonne pas, j'en suis sûr de mon
empressement à prendre la parole. Pour tous, la situation est grave;
au moins faut-il que, pour personne, elle ne soit obscure. J'ai soif
d'une prompte clarté. (_Écoutez! écoutez!_)
Depuis quelque temps, messieurs, un mot, le mot _coalition_ retentit à
toutes les oreilles. Si par là on veut dire qu'il y a dans cette
Chambre des hommes, divers d'ailleurs à beaucoup d'égards, mais
également convaincus que l'administration actuelle est funeste...
(_Rumeurs_) essentiellement funeste au pays et au trône...
(_Réclamations aux centres_) des hommes également convaincus que
l'administration actuelle est funeste au pays et au trône...
_Voix au centre._--Allons donc!
M. GUIZOT.--J'ai l'honneur de dire à la Chambre que je fais attention
aux expressions dont je me sers, que je m'en sers parce que ce sont
les seules qui expriment réellement ma pensée, et que j'ai le droit de
la porter à cette tribune... (_Très-bien!_) Des hommes également
convaincus que l'administration actuelle est funeste, et qui se
conduisent d'après cette conviction commune, on dit vrai, et je suis
de cet avis.
Si l'on attache à ce mot _coalition_ la moindre idée du moindre
abandon de nos antécédents et de nos principes, rien n'est plus
faux... (_Ah! ah!... Bruits divers._) Rien n'est plus faux, et je le
repousse absolument. Avec l'opposition, je combats le ministère, mais
en le combattant, je reste, je suis toujours du juste-milieu...
(_Chuchotements._) Et mon premier grief contre le ministère, c'est
précisément qu'il dénature, décrie et compromet la politique du
juste-milieu.
Ce n'est pas sans un peu de surprise, messieurs, que j'ai vu, que je
vois tous les jours les accusations dont je parle émaner surtout du
cabinet, de ses amis particuliers et de ses organes avoués. On a donc
oublié pourquoi le cabinet s'est formé, et quelles circonstances ont
accompagné son avénement; on a oublié qu'en naissant il est venu à
cette tribune abandonner ce qu'il avait soutenu, retirer ce qu'il
avait proposé, défaire ce qu'il avait fait, accepter l'approbation et
l'appui de ses adversaires de la veille.
Qui a jamais fait à l'opposition des concessions pareilles? Qui a
jamais vu un changement si brusque et si complet de conduite et de
position?
Pour moi, messieurs, ce que le cabinet a fait alors, je n'ai pas voulu
le faire; et je n'hésite pas à le rappeler aujourd'hui, bien sûr que,
pour n'avoir pas voulu le faire, je n'ai rien perdu dans l'estime de
l'ancienne opposition. (_Marques d'adhésion à gauche._)
Mais, messieurs, cette réponse par voie de récrimination ne me suffit
pas; je la méprise: allons au fond des choses.
Ce qui se passe, messieurs, et la situation où je me trouve n'ont rien
de nouveau pour moi; c'est ce que j'ai vu, c'est la situation où je me
suis trouvé, où nous nous sommes trouvés mes amis politiques et moi,
au dedans et au dehors de cette Chambre, pendant bien des années sous
la Restauration. Alors aussi nous avions été longtemps séparés de
l'opposition, et un jour nous nous sommes trouvés portés vers elle,
nous avons agi, nous avons parlé de concert avec elle.
Croyez-vous qu'il n'y eût entre nous plus de dissidences, plus de
différences? Il y en avait, messieurs; mais nous voulions également
deux choses, deux choses vitales, dominantes: le triomphe des intérêts
nouveaux créés en France par notre révolution et la réalité du
gouvernement représentatif. (_Très-bien!_)
Nous agissions, nous parlions de concert dans cette grande cause; nous
nous éclairions, nous nous soutenions mutuellement dans cette grande
lutte; subordonnant, sacrifiant nos différends à cet intérêt
supérieur, en hommes sincères et sensés. Et nous avons réussi, nous
avons réussi en commun.
Quand je dis ces paroles, je sais ce qu'il y a au fond de bien des
coeurs: Vous avez réussi à faire une révolution. Oui, messieurs, et je
ne dis point ceci pour chercher l'approbation d'aucune partie de cette
Chambre; je le dis du fond de mon coeur et de ma pensée; nous avons
réussi à sauver, au prix d'une révolution, l'honneur et les droits de
la France. (_Très-bien!_)
Messieurs, la révolution de Juillet nous a imposé bien des fatigues,
bien des épreuves, bien des périls; mais je me croirais ingrat envers
la Providence, je me croirais déshonoré si je changeais jamais à son
égard de sentiment et de langage. Quelques périls qu'elle nous ait
imposés, elle nous a valu infiniment plus qu'elle ne nous a coûté;
elle a fait notre salut dans le présent, elle fera notre gloire dans
l'avenir. (_Mouvement d'approbation._)
Et le lendemain de la révolution, quand l'ordre a été en péril, a-t-il
manqué de défenseurs? La coalition de la veille les lui a fournis:
c'est du sein de l'opposition coalisée qu'est sorti ce parti de la
résistance, que je ne désavoue pas plus que je ne désavouais tout à
l'heure la révolution de Juillet, et auquel je m'honore d'avoir
concouru comme j'ai concouru à la révolution de Juillet. On peut,
messieurs, et je le trouve fort simple, attaquer la politique qui a
été suivie depuis 1830; on peut y trouver bien des fautes; mais elle a
eu un but fondamental: sauver le gouvernement de Juillet, le défendre
contre ses ennemis, et le défendre par les forces mêmes du système
représentatif. Ce but a été atteint; aujourd'hui le gouvernement de
Juillet est fondé; il a été sauvé de ses ennemis, et le système
représentatif s'est déployé pendant cet intervalle dans toute sa
vigueur. Voilà la vraie, la grande chose que le parti de la résistance
a faite.
La lutte terminée, messieurs, les grands périls passés que fallait-il
désirer? quel progrès pouvions-nous espérer? Un progrès qui s'est fait
bientôt entrevoir. Deux grandes opinions se dessinaient, et pour
parler le langage parlementaire, deux grands partis se formaient; l'un
appliqué surtout à défendre, à fonder, à exercer les pouvoirs publics;
l'autre, à défendre, à protéger, à étendre les libertés publiques; un
vrai parti de gouvernement, ou parti conservateur, et un vrai parti
d'opposition, ou parti réformateur. Tous deux loyaux et sincères, tous
deux d'accord sur les bases fondamentales de notre société, choses et
personnes, Charte et dynastie, mais les considérant chacun de son
point de vue, se vouant chacun à l'un de ces deux intérêts essentiels
de la société.
Messieurs, c'est là l'état régulier, l'état salutaire du gouvernement
représentatif; il a précisément pour objet d'amener ces deux grandes
opinions, l'opinion gouvernementale et l'opinion critique ou
réformatrice, à se dessiner nettement, à se classer régulièrement,
avec franchise, de mettre ainsi l'ordre dans la sincérité, et de
contraindre les partis à se contrôler, à s'éclairer mutuellement dans
une lutte honorable.
Voilà le résultat auquel nous tendions; voilà le résultat qui
commençait à se faire entrevoir, non-seulement dans cette Chambre,
messieurs, mais dans le pays; partout les opinions devenaient nettes
et se classaient; partout les hommes commençaient à comprendre à qui
ils avaient affaire, et vers quel but ils voulaient marcher.
(_Écoutez! écoutez!_) Voilà quel était le progrès désirable au sortir
de notre grande lutte.
Eh bien, messieurs, au lieu de nous faire avancer dans cette voie,
qu'a fait le cabinet? Il nous a jetés dans l'incertitude, dans la
confusion, dans l'obscurité; nous avons vu apparaître une politique
sans système; point de principes, point de camp, point de drapeau, une
fluctuation continuelle, cherchant, empruntant de tous côtés des
mesures, des alliances.....
_M. le président du conseil._--Oh! des alliances!
M. GUIZOT.--Aujourd'hui d'une façon, demain d'une autre. Rien de fixe,
rien de stable, rien de net, rien de complet.
Savez-vous comment cela s'appelle, messieurs? Cela s'appelle de
l'anarchie. (_Murmures au centre._)
On a dit de l'empereur Napoléon qu'il n'avait détrôné que l'anarchie.
Le cabinet actuel ne s'est établi et n'a gouverné que par l'anarchie.
(_Nouveaux murmures au centre._) Anarchie dans les Chambres, anarchie
dans les élections, anarchie dans l'administration. L'anarchie est
entrée avec vous dans cette Chambre, elle n'en sortira qu'avec vous.
(_Bruit._) Vous en souffrez aujourd'hui, vous vous en plaignez; mais
c'est vous qui l'avez faite. Elle a grandi, mais c'est vous qui l'avez
mise au monde.
Laissez-moi vous dire dans quelle situation vous avez placé les
diverses parties de cette Chambre; laissez-moi vous dire ce que vous
avez fait de tout ce à quoi vous avez touché.
Il y avait dans cette Chambre un parti gouvernemental; il est divisé;
les uns vous ont quittés, les autres vous suivent encore. Voyons
d'abord ce que vous avez fait de ceux qui vous suivent encore.
Je n'apporterai pas à cette tribune ces accusations grossières de
servilité, de corruption, qui retentissent partout. Je sais qu'elles
sont de tous les temps, qu'on les adresse à tous les partis qui
soutiennent le gouvernement; non pas qu'elles soient toujours
également vraies (_Hilarité_), mais enfin elles ont toujours été
prodiguées, elles le seront toujours.
Mais quand elles l'étaient autrefois à ces hommes du parti
gouvernemental qui vous suivent encore, les réponses ne leur
manquaient pas. Ils avaient des réponses péremptoires, glorieuses. Ils
rétablissaient l'ordre; ils remettaient en vigueur quelques-uns des
grands principes sociaux. Ils voyaient le pouvoir et la société qu'ils
défendaient se raffermir et se relever par leurs efforts. Aujourd'hui
peuvent-ils avoir ce sentiment?
_M. le président du conseil._--Oui!
M. GUIZOT.--Peuvent-ils se dire à eux-mêmes rien de semblable? Ils ne
font plus rien de grand, plus rien de fort. Ils voient le pouvoir même
qu'ils défendent s'affaiblir, s'abaisser, dépérir entre leurs mains.
Ils sont eux-mêmes compromis, livrés sans défense, sans éclat, sans
succès, à leurs adversaires. (_Rumeur au centre._)
Autrefois ils pouvaient espérer de vraies victoires; aujourd'hui, tout
ce qu'ils espèrent de mieux, c'est de retarder et d'adoucir la défaite
du pouvoir qu'ils soutiennent. (_Mouvement._) Est-ce là, je vous le
demande, un juste prix de leur fidélité, un juste prix de leur
désintéressement et du courage que vous leur demandez? Non,
messieurs; vous avez compromis et vous usez en vaines tentatives la
force et la vertu de cette portion du parti gouvernemental qui vous
suit encore.
_Au centre droit._--Très-bien! très-bien!
M. GUIZOT.--Et nous, messieurs, nous qui nous sommes séparés de vous,
nous avons beaucoup tardé, beaucoup hésité; nous nous sommes bornés
pendant longtemps à exprimer des craintes, à donner des avis.
La dissolution de l'ancienne Chambre a eu lieu; nous sommes revenus
dans la Chambre actuelle. Nous avions bien peut-être quelques plaintes
à former; nous n'en avons tenu compte; nous avons soutenu, loyalement
soutenu le cabinet dans la plus grave lutte où il pût être engagé.
Le lendemain, même fluctuation dans la politique, même impossibilité
d'arriver à quelque chose de net, de ferme, de stable.
Bien plus: nous nous sommes aperçus (et il était impossible de ne pas
s'en apercevoir) de la situation singulière dans laquelle on voulait
nous placer. On voulait faire de nous des ultras du gouvernement de
Juillet. Nous étions destinés à faire dans cette Chambre une droite;
il y avait une gauche: les révolutionnaires d'un côté, les ultras de
l'autre; le juste-milieu au profit du cabinet.
Tout ce qu'il pouvait y avoir d'impopulaire, de contraire à certains
sentiments, à certaines habitudes du pays, c'était à notre compte,
nous devions en porter le poids. Tout ce qui pouvait avoir quelque
apparence, quelque tendance anarchique, révolutionnaire, c'était au
compte de l'ancienne opposition.
Messieurs, nous n'avons pas voulu accepter cette situation; nous ne
sommes des ultras d'aucun régime, pas plus de la révolution de Juillet
que de la Restauration. (_Très-bien!_) Nous avons été dans tous les
temps les apôtres d'une politique modérée, de ce qu'on a appelé depuis
la politique du juste-milieu.
Nous avons été dix ans dans l'opposition sous la Restauration, et nous
n'avons été occupés alors que d'organiser les moyens légaux
d'opposition, comme depuis 1830 d'organiser les moyens légaux de
gouvernement. (_Très-bien!_)
L'opposition légale, le gouvernement légal, l'opposition modérée, le
gouvernement modéré, voilà quel a été notre constant caractère.
Comment aurions-nous pu consentir à cette situation extrême et
violente qu'on voulait nous faire? Nous l'avons repoussée, nous avons
repris notre vraie place: nous sommes dans l'opposition; nous y sommes
des hommes modérés, monarchiques, des partisans de la politique du
juste-milieu, qui la défendent, dans l'opposition, contre un ministère
qui la compromet. Et, croyez-moi, c'est une position prise d'une
manière permanente, tant que la nécessité s'en fera sentir.