M. GUIZOT.--Il me semble que M. Duvergier de Hauranne dit non: je vais
donc discuter la question en elle-même.
Quand nous avons été en Afrique, nous y avons été surtout, comme je le
disais tout à l'heure, pour supprimer la piraterie; il a donc fallu y
aller avec la guerre; il a fallu chasser les pirates, il a fallu
prendre Alger; cela n'est pas conciliable, messieurs, avec le système
des comptoirs commerciaux. La guerre, la prise d'Alger, la destruction
de la piraterie, excluent complétement le système de simples comptoirs
de commerce établis sur la côte; les populations arabes ont été
fortement émues, ébranlées. La grandeur du début vous impose une
certaine grandeur dans la continuation de l'entreprise. Vous ne
pouvez, après avoir fait de telles choses, après avoir pris Alger et
renversé le dey, vous ne pouvez, le lendemain, devenir de simples
marchands qui se fixent sur tel ou tel point de la côte pour faire
quelque commerce avec les indigènes. Qu'on ne s'arme pas de l'exemple
du comptoir de la Calle, commencé et soutenu par une simple compagnie
privée. Il n'y a, entre les situations, nulle analogie; il ne peut y
en avoir entre les conduites.
On a parlé de la nécessité d'avoir, autour de nos villes maritimes de
l'Algérie, un certain territoire pour aider à nourrir la population et
la garnison; j'en comprends l'utilité, mais je n'insiste pas sur cette
raison; j'en indiquerai une autre qui me paraît plus puissante. Vous
voulez et vous devez avoir des alliés indigènes. Qu'il s'agisse de
commerce ou d'agriculture, ou de civilisation, ils vous sont
indispensables. Eh bien, vous ne pourrez avoir des alliés parmi les
indigènes qu'à condition d'avoir autour de vos établissements un
territoire où ils puissent s'établir, où vous puissiez vous-mêmes les
protéger; vous avez besoin de vous faire une ceinture d'indigènes amis
contre les indigènes ennemis qui habitent plus loin de la côte. Isolés
et sans territoire, vos comptoirs deviendront de véritables prisons où
vous vivrez isolés et sans amis. (_C'est juste! C'est extrêmement
juste!_)
Je viens à d'autres adversaires, à ceux, qui disent: Votre occupation
limitée coûte plus qu'elle ne vaut; elle vous oblige à un
développement de forces, à des sacrifices d'argent dont elle ne vous
dédommage nullement. D'ailleurs, elle vous expose à toutes les chances
de la guerre; elle vous y expose, elle vous y entraîne et sans
résultat. Prenez votre parti; entrez hardiment dans le pays, non pas
tout à coup, en un jour, d'une manière systématique, préméditée, mais
quand vous en trouverez l'occasion; proposez-vous la conquête générale
pour but, mais la conquête successive. Voilà le système.
Messieurs, ce système repose sur une hypothèse. C'est qu'un grand
établissement territorial, un grand établissement colonial, fécond en
productions, fécond en consommations, est possible en Afrique. S'il
était possible, en effet, si je le croyais possible, j'hésiterais
peut-être, et je ne repousserais pas absolument l'occupation
universelle. Les difficultés seraient grandes, les retours se feraient
attendre longtemps; et pourtant je comprendrais qu'on en courût la
chance.
Mais, à mon avis, rien de semblable n'est possible en Afrique. Les
raisons qui rendent là un grand établissement colonial impossible ont
été exposées avec beaucoup de vérité par mon honorable ami M.
Duvergier de Hauranne. Quand il vous a parlé de la nature du sol, de
l'état de la population indigène, de l'état de la métropole, il a
résumé tous les éléments essentiels de la question.
Je prends les exemples; je veux procéder en esprit pratique, les
faits à la main. Où ont réussi les grands établissements coloniaux
agricoles? Là où il y avait de grands espaces entre la mer et les
premières chaînes de montagnes, ou le long de grands fleuves, de
grandes eaux, de grandes forêts, de grands herbages; ils n'ont réussi
que là. Prenez les bords du Gange, les bords de l'Indus, les bords de
l'Euphrate, les vallées du Nil, les vallées du Mississipi, du
Saint-Laurent, du Potomac, de la Delaware, de tous les grands fleuves
de l'Amérique; vous trouverez partout, comme condition nécessaire du
succès d'un grand établissement colonial, les conditions que
j'indiquais tout à l'heure.
Aucune de ces conditions n'existe en Afrique. Je n'ajouterai rien à la
description du territoire, telle qu'elle vous a été présentée par
quelques-uns de mes amis; elle est si claire, si concluante qu'il n'y
a pas moyen de s'en défendre.
Quant à la population indigène, on a également bien posé, devant vous,
les termes de la question. Il faut ou l'employer à la culture, ou
l'exterminer, ou se l'assimiler.
L'employer à la culture! Cela ne s'est jamais fait qu'avec des
populations sédentaires déjà agricoles, douces, presque asservies: les
Indous en Asie, les Fellahs en Égypte, les Indiens au Mexique.
L'exterminer! Cela n'est pas discutable, nos moeurs s'y refusent,
l'intérêt que nous pourrions y avoir ne serait pas en état de faire
violence à nos moeurs; les Arabes se défendraient beaucoup mieux que
les Indiens de l'Amérique du Nord. Et ne vous y trompez pas, ils
seraient aidés dans leur résistance par les puissances européennes, je
ne dis pas ennemies, mais rivales, qui leur fourniraient de la poudre
et des armes; l'entreprise serait coupable et inexécutable.
Quant à s'assimiler la population indigène, s'il y a un moyen d'y
réussir, ce n'est pas, à coup sûr, la guerre et la conquête
universelle.
Vous le voyez, que nous regardions le sol ou les hommes qui
l'habitent, un grand et fécond établissement territorial dans la
régence d'Alger paraît impossible.
L'état de la métropole vous conduira au même résultat. Des colonies
n'ont jamais été fondées que par des hommes forcés de quitter leur
pays ou attirés au loin par de grandes espérances de fortune. Aucune
de ces conditions n'existe pour l'Afrique. Personne n'est forcé de
quitter la France; tout le monde peut y revenir, l'Afrique est à nos
portes; elle n'offre, à de grandes masses de colons, aucune grande et
certaine chance de fortune. Soit pour quitter la France, soit pour
s'établir en Afrique, les grandes causes de colonisation un peu
étendue manquent également.
Vous le voyez, ni les conditions physiques, ni les conditions sociales
d'un grand établissement territorial ne se rencontrent dans la
régence.
Gardez-vous donc bien, messieurs, de tenter une si vaine entreprise.
Je ne vous redirai pas ce qu'un faible essai vous a déjà coûté; je ne
vous prédirai pas ce qu'il vous en coûtera pour aller jusqu'au bout.
Défiez-vous bien de cette pente, car on vous y poussera toujours, on
vous y poussera en Afrique, on vous y poussera en France. Il y aura
toujours des intérêts particuliers, des passions qui vous presseront
de vous enfoncer en Afrique, sans égard pour les vrais intérêts
généraux du pays. N'entendez-vous pas parler tous les jours de
nouvelles expéditions soit dans l'est, soit dans l'ouest, de la
nécessité de faire contre Abd-el-Kader ce que vous avez fait contre
Achmet?
Ces paroles, ces discours sont dans l'air; je les entends de tous
côtés. Messieurs, n'y prêtez point l'oreille; le laisser-aller est
très-périlleux en pareille affaire; nous l'avons déjà éprouvé;
d'autant plus périlleux qu'une fois entrés dans cette voie vous ne
voudriez pas reculer, et que cependant vous ne poursuivriez pas
l'entreprise avec la vigueur nécessaire au succès. Ne vous faites pas
d'illusion sur la nature de nos institutions et de notre gouvernement.
Ces institutions si brillantes, si orageuses en apparence, sont au
fond des institutions prudentes, chargées de responsabilité et qui
imposent au pouvoir une extrême réserve.
Vous vous engageriez, vous vous compromettriez, et bientôt peut-être
vous hésiteriez, vous reculeriez, vous retomberiez du moins dans ces
incertitudes, ces vacillations dont vous commencez à sortir.
Je me félicite, messieurs, de voir que le gouvernement entre dans le
système de l'occupation limitée et pacifique.
Je ne me hasarderai pas à lui indiquer ce qu'il a à faire dans cette
portion de la régence où le système n'est pas encore appliqué, où l'on
s'en est même écarté.
De tels conseils sont impossibles à donner ici, impossibles à donner
d'avance.
Je ne puis donner au gouvernement et à la Chambre que le conseil
général de se maintenir dans la voie dans laquelle le traité de la
Tafna nous a placés, la seule bonne, la seule conforme aux faits
français, aux faits africains, aux véritables intérêts des deux pays.
Pour mon compte, messieurs, je suis las, je l'avoue, de voir la
politique de mon pays donner si souvent raison à ces paroles du
chancelier Oxenstiern, qui disait à son fils partant pour aller
parcourir l'Europe: «Partez, mon fils, et allez voir avec quelle
petite dose de sagesse le monde est gouverné.» (_Sensation._)
Je désire une dose de sagesse un peu plus grande dans le gouvernement
des affaires d'Afrique, c'est-à-dire un peu plus d'esprit de
prévoyance et de suite, une conduite plus contenue et plus
persévérante dans les limites possibles du succès. (_Très-bien!
très-bien!_)