M. GUIZOT.--L'honorable général Demarçay me demande qui fera ce
Toulon; mais, messieurs, Toulon a été fait, Cherbourg a été fait;
c'est là une question de temps et d'argent. Il résulte de l'examen des
localités qu'on peut créer un port, un grand port sur la côte
d'Afrique, à Alger, entre autres; c'est une question de temps et
d'argent seulement. On parle de 20 à 30 millions! Cherbourg a coûté
bien plus que cela; il n'y a pas un port considérable qui n'ait coûté
plus que cela. Vous pouvez, avec du temps et de l'argent, vous créer
sur la côte d'Afrique un second Toulon, résultat immense pour votre
puissance maritime.
Messieurs, quand l'Angleterre a eu Gibraltar, dans la Méditerranée, on
pouvait lui dire: Vous avez Gibraltar, qu'avez-vous besoin d'autre
chose? Cependant elle a voulu Malte, et quand elle a eu Malte, elle a
voulu les îles Ioniennes. Elle a eu raison.
Il s'agit de savoir si l'on peut créer, sur la côte d'Afrique, dans
l'intérêt de notre marine, quelque chose d'utile, de grand; si on peut
le faire, il faut le faire. (_Très-bien!_)
Donc, sous le point de vue de notre puissance maritime, notre
établissement a pour nous une vraie valeur.
Je ne m'arrêterai pas longtemps sur les autres avantages que nous en
pouvons espérer, toujours sous le même rapport. Je ne parlerai pas des
affaires d'Orient. Un seul mot pourtant. Si ces affaires-là éclataient
un jour, ce jour-là, messieurs, soyez-en sûrs, nous serions heureux et
charmés d'avoir des établissements sur les deux côtes de la
Méditerranée, au nord et au sud, et un établissement à côté de Tunis,
qui est la principale possession de la Porte en Afrique, après
l'Égypte. Je n'en dirai pas davantage.
«Propager la civilisation,» c'est aussi ce qu'espère de notre séjour
en Afrique l'honorable M. Dufaure. Quelques personnes, messieurs, ont
quelque dédain pour ces mots-là; je ne le partage point; je crois
qu'il faut toujours voir, et, au besoin, mettre quelque chose de moral
et de grand dans toutes les entreprises nationales. (_Très-bien!_)
Je sais qu'elles ne commencent pas toujours par là, qu'elles sont en
général déterminées par quelque intérêt plus prochain, plus direct,
plus personnel; mais, au bout d'un certain temps, quelque grand
dessein, quelque grande idée s'y vient associer. Un peuple éprouve
toujours le besoin de faire passer dans ses entreprises ses idées, ses
sentiments, sa vie morale, de déposer son âme partout où il promène sa
vie; et c'est alors que les entreprises conçues dans un intérêt
prochain et personnel deviennent puissantes sur l'imagination des
hommes et fécondes pour l'humanité tout entière. Pendant des siècles,
l'idée de convertir les païens à la religion chrétienne s'est unie à
toutes les grandes entreprises de l'Europe, entreprises commerciales,
militaires, n'importe, et elle a porté des fruits immenses.
Aujourd'hui, et quoique les deux desseins ne s'excluent point, tant
s'en faut, au lieu de songer à porter la religion, on parle de porter
la civilisation. J'accepterais la pensée de la religion, j'accepte
celle de la civilisation. Quand les peuples de l'antiquité grecque et
romaine sont venus s'établir sur les côtes de l'Espagne ou de la
Gaule, ils ne pensaient pas à civiliser les Ibères ni les Gaulois; ils
l'ont fait cependant: un jour, ce grand résultat s'est trouvé
accompli. Quand les Anglais se sont établis sur les côtes de
l'Amérique, ils ne pensaient pas à civiliser ces contrées. Ils y ont
créé un grand peuple. Cook a été massacré dans les îles du Sud; ces
îles sont aujourd'hui chrétiennes et pacifiques. Je pourrais
multiplier ces exemples de grands résultats moraux, imprévus mais
infaillibles, venant à la suite des grandes entreprises commerciales,
des grands établissements maritimes. Ne renoncez jamais, messieurs, à
ces belles espérances. Elles ne sont pas visibles au début; mais elles
récompensent et ennoblissent presque toujours toute oeuvre sociale
bien conçue et bien exécutée. (_Assentiment marqué._)
Ces résultats, messieurs, le système de l'occupation limitée et
pacifique est le seul qui puisse vous les donner. Permettez-moi
d'entrer dans quelques détails.
Ce système est le seul qui vous procure, avec les indigènes, des
rapports commerciaux tranquilles. Ces rapports sont peu de chose, je
le sais, car les indigènes ont très-peu à vous acheter et très-peu à
vous vendre; mais, enfin, l'occupation limitée peut seule vous faire
espérer en ce genre quelques progrès.
C'est aussi le seul système qui vous permette d'employer les indigènes
à la culture des terres dans les limites de notre territoire.
Rapprochement difficile, je le sais, et que quelques personnes croient
même impossible.
_M. le rapporteur._--Cela est.
M. GUIZOT.--On nous dit que cela est. En effet, M. le général Bugeaud
nous parlait tout à l'heure de ces douars et de ces smalas qui, dans
la province d'Oran, cultivent sous le canon de la place; et non loin
d'eux commence une colonie militaire, le village de Meserghin. Ce ne
sont là que de très-faibles rudiments; mais enfin c'est de
l'agriculture française à côté de l'agriculture arabe. Pourquoi ces
rudiments ne grandiraient-ils pas?
Encore une fois, cela aussi ne se peut que dans le système de
l'occupation pacifique.
On vous a parlé aussi du parti qu'on pourrait tirer des discussions
habituelles des tribus pour établir notre pouvoir par la diplomatie,
sans violence. À cela encore il faut une occupation limitée et
pacifique. Si vous prétendez à la conquête générale, plus de divisions
entre les tribus, vous créerez vous-mêmes cette nationalité arabe qui
vous effraye. Ce n'est que par l'occupation pacifique que vous pouvez
l'affaiblir.
Sous quelque aspect que vous considériez les divers moyens de
propagation de la civilisation en Afrique, l'occupation limitée et
pacifique vous permet seule d'espérer ce résultat.
Deux classes d'adversaires s'opposent à ce système.
Les uns disent: Votre occupation limitée est trop étendue, elle est
trop onéreuse; vous pouvez atteindre le même but à meilleur marché. De
simples comptoirs de commerce auraient, pour notre puissance maritime
et pour le progrès de la civilisation, la même valeur.
Je pourrais répondre qu'il est trop tard, qu'à la manière dont nous
sommes engagés, il est impossible de revenir à des comptoirs
commerciaux, et mon honorable ami, M. Duvergier de Hauranne, serait le
premier à en convenir.