XCIII

Sur les affaires, les conditions et le mode de notre établissement

dans l'Algérie.

--Chambre des députés.--Séance du 8 juin 1838.--

Après le traité de la Tafna et la prise de Constantine, le

gouvernement demanda, par un projet de loi spécial, des crédits

extraordinaires pour notre établissement en Algérie. Un grand débat

s'éleva et toutes les questions relatives à cet établissement y furent

de nouveau agitées. Je pris la parole pour soutenir, en les

développant, les idées que j'avais plusieurs fois émises à ce sujet.

M. GUIZOT.--Messieurs, un malheur pèse en général sur la question

d'Afrique; au début de toutes les sessions, elle excite un vif

intérêt; on a le sentiment de son importance; on se promet de

l'examiner à fond. Les jours, les mois s'écoulent, les affaires

s'entassent, et la question d'Afrique est discutée au dernier terme de

la session, quand la Chambre, lasse et pressée, n'a plus que bien peu

de temps à lui donner.

Il y a quelques jours, je l'avoue, j'étais préoccupé de cette crainte;

mais le développement qu'a pris ce débat et l'attention que lui prête

la Chambre me rassurent. Évidemment la Chambre est plus que jamais

pénétrée de la grandeur de la question, et décidée à se bien informer

avant de se résoudre.

Je m'en félicite aujourd'hui plus que jamais; jamais peut-être les

idées que se formeront, les résolutions que prendront, sur cette

affaire, le gouvernement et la Chambre n'ont eu plus de gravité

qu'aujourd'hui. La question d'Afrique est dans un moment critique; M.

le président du conseil vous le disait avant-hier: nous passons en ce

moment d'une époque à une autre. Le projet de loi vous le dit plus

clairement encore; il vous demande un effectif beaucoup plus

considérable qu'on ne vous en a jamais demandé, et il vous annonce que

ce sera un effectif à peu près permanent. Le projet vous propose, en

outre, un grand système de travaux publics, des travaux qui ne sont

plus des mesures provisoires, mais de vrais travaux d'établissement.

Et quand le gouvernement, messieurs, ne s'exprimerait pas clairement,

et dans ses paroles, et dans ses projets, les événements parleraient à

sa place.

Depuis la dernière session, les deux grands événements qui sont si

souvent revenus dans cette discussion, le traité de la Tafna et la

prise de Constantine, nous ont placés en Afrique dans une situation

toute particulière. Que ces événements soient contradictoires, que

l'un ait limité à l'ouest notre occupation pendant que l'autre

l'étendait à l'est, il est impossible de le nier. Je ne le reproche

pas à l'administration; elle y a été conduite naturellement, presque

nécessairement; je vais plus loin: à mon avis, quand elle a fait la

paix à l'ouest, elle a bien fait; quand elle a fait la guerre à l'est

et a pris Constantine, elle a bien fait. Je n'ai, sur ces deux grands

événements, aucun reproche sérieux à lui adresser; mais les faits n'en

subsistent pas moins et n'en sont pas moins contradictoires. Il est

évident que nous avons marché dans deux voies contraires, vers la

limitation d'un côté, vers l'extension de l'autre. Il faut choisir; il

faut se décider entre le système auquel se rattache le traité de la

Tafna et celui auquel se rattache l'expédition de Constantine.

Et ne croyez pas, messieurs, que je veuille disputer sur le mot

_système_; si on en préfère un autre, je suis tout prêt à

l'accueillir: la dispute me paraît un peu frivole.

Personne, pas plus, à coup sûr, M. le président du conseil que tout

autre, personne ne conteste que, dans toutes les grandes affaires, il

faut un but, un plan, une politique, et qu'il faut suivre cette

politique après l'avoir adoptée.

Personne ne conteste non plus que, dans ce but, dans ce plan, dans

cette politique, soit au moment où on l'adopte, soit à mesure qu'on y

marche, il faut tenir grand compte des faits, des circonstances, et

modifier sa conduite à mesure qu'ils changent.

Tout cela est évident et ne saurait, entre hommes sérieux, devenir un

sujet, je ne dis pas de discussion, mais seulement de conversation.

(_Assentiment._)

Ce qui est également évident, c'est que, si le défaut de plan, de but

précis, d'ensemble et de fixité dans la politique, est toujours

choquant et fâcheux, il l'est surtout quand il s'agit d'un

établissement nouveau, où tout est à fonder, à créer, où l'on

rencontre inévitablement de grandes questions à résoudre, de grands

partis à prendre, partis et questions qu'on ne peut éluder sans

méconnaître les faits qui ne tardent pas à s'en venger.

Une politique claire, déterminée, constante, nécessaire partout, est

donc plus nécessaire dans la question d'Afrique que partout ailleurs.

Et quand cela ne serait pas évident de soi-même, messieurs, notre

expérience, depuis 1830, le démontrerait hautement.

Je n'hésite pas à le dire: la plupart de nos fautes, de nos malheurs

en Afrique, ont tenu à l'incertitude, à la fluctuation, au vague de

nos intentions et de nos résolutions; nous cherchons, depuis 1830, la

politique qui convient à l'Afrique, nous la cherchons sans la trouver.

Et ici, messieurs, je prends ma part de ce reproche. Je pourrais dire

que, dès l'origine, j'ai essayé de déterminer avec plus de précision,

de faire suivre avec plus de constance une certaine politique à

l'égard de l'Afrique, et toujours la même politique, une politique

limitée, modérée; j'aime mieux reconnaître que, lorsqu'on a une

conviction, il est bien rare qu'on y tienne aussi complétement, aussi

fortement qu'il le faudrait. Les affaires sont difficiles; on est en

présence d'opinions diverses avec lesquelles on traite. Les questions

sont nombreuses. On cède un peu d'un côté pour gagner quelque chose de

l'autre; on cède toujours trop. L'expérience m'a appris que, dans les

grandes affaires, lorsqu'on a raison, on a plus raison qu'on ne croit;

on ne s'y confie jamais assez. Pour mon compte, je ne m'y suis pas

toujours assez confié. (_Sensation._)

Permettez-moi, messieurs, de mettre sous vos yeux le tableau résumé de

notre conduite en Afrique depuis 1830, et des causes qui nous ont

amenés à la situation actuelle; à ces deux voies contraires entre

lesquelles nous avons à choisir.

Lors de la première expédition, personne certainement ne songeait à

l'occupation étendue ou limitée. Il s'agissait uniquement d'aller

venger l'affront fait à la France, et aussi d'un dessein plus élevé et

qui, depuis longtemps, fermentait en Europe, la suppression de la

piraterie. Il ne s'agissait ni de conquête, ni de tel ou tel mode

d'occupation.

La Restauration eut le bonheur, s'il est permis de se servir de ce

mot, de ne point avoir à lutter, après le succès, contre les

difficultés de la situation. (_Rire prolongé._)

Dès que le gouvernement de Juillet eut pris les affaires, ces

difficultés éclatèrent. L'honorable maréchal Clausel, envoyé alors en

Afrique, les comprit sur-le-champ, et avec beaucoup de sagacité. Une

idée s'était déjà répandue et accréditée dans tous les esprits; c'est

que, puisque nous avions renversé le dey d'Alger, nous lui succédions

dans ses États, que nous étions en droit de les occuper et de les

gouverner; on traitait cette conquête-là comme une conquête ordinaire;

le souverain était non-seulement vaincu, mais détrôné: son royaume

nous appartenait, c'était à nous d'y régner.

M. le maréchal Clausel comprit sur-le-champ, je le répète, la

difficulté de cette situation, et il entreprit de lui donner

sur-le-champ aussi une solution. Il voulut placer la France en Afrique

dans une situation assez analogue à celle de la Porte ottomane.

Il se proposa d'établir le pouvoir de la France à Alger et dans le

territoire voisin d'Alger, et de lui conserver sur le reste de la

régence une suzeraineté semblable à celle que la Porte exerçait sur le

dey d'Alger, et qu'elle exerce encore sur les beys de Tunis et de

Tripoli.

Il alla chercher des beys partout, à Tunis notamment, pour en faire

des vassaux de la France.

Substituer ainsi la France à l'ancien dey dans Alger et autour

d'Alger, et à la Porte ottomane dans le reste de la régence, c'était

un système, une politique. Je n'entre dans aucun détail. Elle ne

réussit pas.

Il était bien difficile de relever ainsi, dans la plus grande partie

de la régence, la puissance turque, au moment où on venait de

l'abattre, en présence de toute la population arabe émancipée et

soulevée.

Mais pour avoir échoué dans le moyen, on ne renonça point au but. Ce

que M. le maréchal Clausel avait voulu faire, indirectement et par des

Turcs, là où les vassaux turcs n'avaient pu se maintenir ou s'établir,

on envoya des troupes et des autorités françaises pour le faire, pour

occuper et posséder toute la régence, comme le dey qu'on en avait

chassé, pour l'occuper et la posséder par des autorités et des troupes

françaises, à défaut d'autorités et de troupes turques, ou mores, ou

arabes. C'est là l'idée qui, à travers beaucoup de fluctuations et de

tergiversations, a dominé en Afrique depuis 1830.

De là, messieurs, les expéditions fréquentes dans l'intérieur du

pays; de là, dans la province d'Oran, la conquête de Tlemcen, de

Mascara, le camp de la Tafna, et le dessein d'en établir d'autres

entre Tlemcen et Mascara; de là, à l'est, la première expédition de

Constantine; de là, tant de projets et de tentatives d'établissement

sur tous les points importants du territoire. C'était toujours les

droits du dey qu'on voulait exercer, et exercer par des mains

françaises, à défaut de mains musulmanes.

Mais on ne s'était pas rendu compte de l'extrême difficulté, je

devrais dire de l'impossibilité d'une pareille substitution. Les

Français ne ressemblent point aux Turcs, et ne pouvaient jouer leur

rôle dans la régence.

Je veux aller vite, messieurs, je laisserai de côté ce qui a été dit.

Je ne parlerai donc que d'une première différence énorme, la

différence de religion. Laissez-moi seulement vous faire remarquer

que, sans parler des peuples eux-mêmes et de leurs animosités

religieuses, de là est né, pour notre pouvoir en Afrique, un grand

embarras politique. Le souverain actuel de l'Algérie n'en est point le

souverain religieux. Vous avez détrôné le souverain politique, vous

n'avez pas détrôné le souverain religieux. On ne change pas le chef

spirituel aussi facilement que le chef temporel d'un État. La

suprématie religieuse demeure en contradiction avec la suprématie

politique; obstacle considérable pour remplacer les Turcs par des

Français.

Il y en a bien d'autres. Les Turcs n'étaient point, comme les

Français, des soldats, des administrateurs momentanément séparés de

leur patrie, toujours prêts à y retourner, pensant plus à la patrie

qu'à l'Afrique, et ne remplissant qu'une mission temporaire. Les Turcs

établis en Afrique y étaient à toujours; c'était un vrai camp de

moines guerriers, maîtres du pays, comme les chevaliers de Saint-Jean

de Jérusalem l'étaient de Rhodes ou de Malte; situation bien autrement

forte, bien autrement tranchée et puissante que celle de ces autorités

et de ces troupes françaises dont la France est le point de départ et

sera le point de retour. Les Français, en Afrique comme ailleurs,

sont au service du roi de France. Les Turcs étaient au service d'un

souverain africain qui ne pensait pas à autre chose qu'à l'Afrique et

n'avait point d'autre destinée que de la gouverner par eux et avec

eux. Et comment les Turcs gouvernaient-ils la régence? par la

piraterie, les profits de la piraterie, par les _razzias_, vraie

piraterie de terre, par les cruautés, les iniquités que vous ne

pouvez, que vous ne voudriez pas commettre. Les moyens de gouvernement

que la population turque avait sur les Arabes, vous ne les avez pas.

Voici une différence bien plus profonde sur laquelle je demande à la

Chambre de porter son attention.

J'ai lu avec beaucoup de soin l'opinion très-remarquable de notre

honorable collègue M. Jouffroy. Il a appelé l'Afrique, non pas une

colonie, mais un empire, et il a cherché comment la France pouvait

posséder réellement cet empire. Il n'a trouvé qu'un moyen, c'est que

le nouveau souverain laissât, isolées et tranquilles, chacune à sa

place, dans ses lois et dans ses moeurs, les races qui habitent ce

territoire, les Arabes, les Kabyles, les Mores, et d'autres encore.

Messieurs, des Turcs, des musulmans ont pu faire cela; je n'hésite pas

à dire que des Européens, des Français, ne le feront pas. Le caractère

turc, le caractère oriental en général, c'est l'immobilité. Les

maîtres orientaux se transportent dans un pays conquis; ils s'y

établissent, ils dominent, ils oppriment, mais ils laissent faire; ils

ne cherchent pas à s'assimiler les populations au milieu desquelles

ils vivent. Vous voyez partout, sous l'empire des musulmans, des

populations très-diverses de langage, de moeurs, de religion; elles

vivent, non pas heureuses, non pas libres, mais isolées, livrées à

elles-mêmes au milieu de leurs vainqueurs.

C'est là le génie immobile, l'indifférence despotique et stationnaire

de l'Orient.

Le génie européen est tout autre. Il est actif, progressif,

communicatif; il n'est pas au pouvoir d'une population européenne,

d'une population française, de s'établir ainsi au milieu de races

différentes, et de ne pas travailler incessamment à améliorer sa

situation, à étendre son empire ou son influence, à s'assimiler les

tribus et les races qui l'environnent. Ne nous plaignons pas de ce

caractère national. C'est notre supériorité, c'est notre honneur. Mais

acceptons-le avec ses inconvénients comme avec ses avantages, avec les

obstacles qu'il nous crée comme avec les forces qu'il nous procure.

Sous quelque point de vue que vous considériez la question, vous

reconnaîtrez que les Français ne pouvaient faire dans la régence ce

qu'y avaient fait les Turcs, et que, pour atteindre le même but, pour

dominer partout, ils étaient obligés à d'énormes sacrifices d'hommes,

d'argent, et exposés à des chances très-redoutables.

Cependant on ne renonçait pas à l'idée première; on tendait toujours à

dominer avec des autorités et des troupes françaises sur tous les

points importants de la régence, dans l'intérieur aussi bien que sur

les côtes, comme y dominaient naguère les Turcs.

En présence des prodigieuses difficultés de cette tentative, à mesure

que les faits éclataient et se développaient, il se formait en France

deux opinions, deux tendances qui se sont plus clairement manifestées

de jour en jour, et qui, tout à l'heure, sous vos yeux, ont rempli et

animé ce débat.

Selon les uns, l'Afrique est un héritage onéreux, déplorable, dont il

ne faut accepter que la moindre part possible, puisqu'on ne peut le

répudier.

Selon les autres, l'Afrique peut devenir une très-belle possession,

avec des avantages immenses pour la France, mais à la condition de

grands efforts, de grands sacrifices, à condition de pousser

l'entreprise jusqu'au bout. Tant que vous ne ferez que porter la coupe

à vos lèvres, vous la trouverez amère; si vous buvez jusqu'au fond,

elle deviendra saine et douce. (_Très-bien!_)

Nous avons flotté, messieurs, l'opinion publique et l'administration

ont flotté, depuis 1830, entre les deux idées, les deux tendances.

Tout ce qui flotte chancelle. Tout ce qui est alternatif est faible.

Tout ébranlement alternatif empêche les racines de s'affermir.

Une autre idée, il est vrai, naissait aussi dans les Chambres, à la

vue et par l'étude des faits, l'idée d'une occupation limitée,

pacifique, parfaitement décidée contre l'abandon, parfaitement décidée

contre l'occupation universelle, appliquée à fonder en Afrique un

grand établissement maritime, considérant surtout l'Afrique sous ce

point de vue et dirigeant de ce côté nos efforts. Mais pendant

longtemps cette idée a été vague, indécise, accusée de faiblesse par

les uns et par les autres, ne pouvant arriver à aucun résultat

positif, revêtir aucune forme claire et précise.

Messieurs, le traité de la Tafna est le premier acte qui ait

clairement réalisé cette idée, qui l'ait fait passer de l'état de pure

utopie à l'état pratique. J'approuve donc, pour mon compte, le traité

de la Tafna; je le regarde comme l'événement le plus heureux, et je

n'hésite pas à dire le plus sage qui ait eu lieu en Afrique depuis

1830.

Après tout ce que vous avez entendu dans le cours de ce débat, après

ce que vient de dire l'honorable général Bugeaud lui-même, je

n'entrerai pas dans l'apologie détaillée du traité; je ne discuterai

pas les divers inconvénients qu'on y a signalés, soit pour les

délimitations du territoire, soit pour nos relations avec

Abd-el-Kader.

Je considère ces questions comme vidées. Je ferai cependant une

observation que je crois importante.

Le traité de la Tafna a porté atteinte, dit-on, à la souveraineté de

la France en Afrique; en n'établissant pas un tribut annuel, régulier,

il a compromis cette souveraineté.

Messieurs, il faut aller au fond de cette question de souveraineté

dont on parle tant.

Les uns veulent que la France réclame et exerce réellement la

souveraineté sur tout le territoire d'Afrique, comme aurait pu le

faire la Porte ottomane ou le dey d'Alger; les autres veulent, au

contraire, qu'on n'en parle plus, qu'on n'y pense plus pour la partie

du territoire qu'on ne veut pas matériellement occuper. À mon avis, ni

l'une ni l'autre de ces idées n'est exacte, ni pratique.

Il reste, dans les populations indigènes de la régence, une idée un

peu confuse mais très-réelle de la souveraineté de la France

victorieuse du dey d'Alger dans toute la régence.

Cette idée est une force à laquelle il ne faut pas renoncer. Je ne dis

pas qu'il faille s'en servir, mais il ne faut pas y renoncer

légèrement. Je ne dis pas qu'il faille revendiquer et promener notre

souveraineté sur tous les points du territoire; mais c'est un moyen

d'exercer de l'empire sur l'esprit des populations. Gardez-vous de

proclamer que vous n'êtes souverains que de tels ou tels districts de

la régence; gardez vous de vouloir l'être effectivement partout.

Le traité de la Tafna a laissé à la souveraineté française ce

caractère général, et en même temps pacifique. En cela, il est

conforme à la vérité des choses et à l'intérêt national.

Quant au tribut, les affaires humaines ne se font pas avec

l'uniformité ni avec la précision qu'on prétend y apporter ici. Il n'y

a pas un moyen unique, une seule forme de tribut. Le traité de la

Tafna n'a pas établi un tribut annuel, payé comme il pouvait être payé

au dey d'Alger; mais il a imposé à Abd-el-Kader l'obligation de

fournir à la France une certaine quantité de blé, de farine, de

bétail: cela n'est pas régulier, périodique; mais le principe de la

soumission est là, et maintient ce que nous avons intérêt à maintenir.

Quand ce traité, messieurs, ne me paraîtrait pas à ce point

raisonnable et soutenable, quand je ne le considérerais que sous le

point de vue essentiel dont je parlais tout à l'heure, je ne

l'approuverais pas moins, car c'est là son grand caractère. Il a mis

un terme, dans les provinces d'Alger et d'Oran, à ces fluctuations

continuelles entre l'abandon et la conquête universelle, où se

perdaient, depuis 1830, notre force et notre considération; il a posé

les bases de l'occupation limitée et pacifique; il les a posées, d'une

part, en assignant, en effet, des limites, et des limites en général

convenables, à notre occupation, de l'autre, en réglant nos principaux

rapports avec les indigènes. Par là, messieurs, le traité de la Tafna

est un pas immense dans la question d'Afrique, un pas dans la seule

bonne voie, dans la voie qui nous conduit à faire de nos possessions

africaines un grand établissement maritime, le seul qui soit conforme

aux vrais intérêts de la France: permettez-moi d'en indiquer la

raison.

Messieurs, je consulte votre commission; j'ouvre le rapport de

l'honorable M. Dufaure, et j'y lis: «Protéger la civilisation, étendre

notre puissance maritime, tels sont les deux principaux résultats que

la France doit rechercher dans la possession de l'ancienne régence

d'Alger.»

J'accepte complétement les termes de votre commission, et je dis que

l'occupation limitée et pacifique est la seule qui mette la France en

mesure d'atteindre à ces deux résultats.

Et d'abord, quels sont nos intérêts maritimes le long du nord de

l'Afrique?

Le premier est la répression de la piraterie, intérêt immense et que

personne ne peut mesurer; personne ne sait quel nombre de bâtiments

périssaient tous les ans par la piraterie; personne ne sait de quelle

importance est, pour le progrès du commerce, la sécurité de la

Méditerranée. Mais pour maintenir ce résultat, messieurs, il faut

rester en Afrique: si vous vous en allez, ou bien la piraterie

recommencera, ou bien une autre puissance viendra se charger de

protéger le commerce de la Méditerranée. Vous ne pouvez souffrir ni

l'un ni l'autre. (_Très-bien! très-bien!_)

Ainsi, notre établissement maritime est la condition du plus grand

bienfait de la conquête d'Alger, l'abolition de la piraterie.

Il a pour second résultat l'accroissement de notre puissance dans la

Méditerranée.

Mon honorable ami M. Piscatory nous disait hier: «Nous avons Toulon.»

Sans doute; mais si nous avions deux Toulon au lieu d'un

(_Assentiment_), le mal ne serait pas grand, et à coup sûr notre

puissance maritime en serait accrue.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 59 / 219 题