Sur les affaires, les conditions et le mode de notre établissement
dans l'Algérie.
--Chambre des députés.--Séance du 8 juin 1838.--
Après le traité de la Tafna et la prise de Constantine, le
gouvernement demanda, par un projet de loi spécial, des crédits
extraordinaires pour notre établissement en Algérie. Un grand débat
s'éleva et toutes les questions relatives à cet établissement y furent
de nouveau agitées. Je pris la parole pour soutenir, en les
développant, les idées que j'avais plusieurs fois émises à ce sujet.
M. GUIZOT.--Messieurs, un malheur pèse en général sur la question
d'Afrique; au début de toutes les sessions, elle excite un vif
intérêt; on a le sentiment de son importance; on se promet de
l'examiner à fond. Les jours, les mois s'écoulent, les affaires
s'entassent, et la question d'Afrique est discutée au dernier terme de
la session, quand la Chambre, lasse et pressée, n'a plus que bien peu
de temps à lui donner.
Il y a quelques jours, je l'avoue, j'étais préoccupé de cette crainte;
mais le développement qu'a pris ce débat et l'attention que lui prête
la Chambre me rassurent. Évidemment la Chambre est plus que jamais
pénétrée de la grandeur de la question, et décidée à se bien informer
avant de se résoudre.
Je m'en félicite aujourd'hui plus que jamais; jamais peut-être les
idées que se formeront, les résolutions que prendront, sur cette
affaire, le gouvernement et la Chambre n'ont eu plus de gravité
qu'aujourd'hui. La question d'Afrique est dans un moment critique; M.
le président du conseil vous le disait avant-hier: nous passons en ce
moment d'une époque à une autre. Le projet de loi vous le dit plus
clairement encore; il vous demande un effectif beaucoup plus
considérable qu'on ne vous en a jamais demandé, et il vous annonce que
ce sera un effectif à peu près permanent. Le projet vous propose, en
outre, un grand système de travaux publics, des travaux qui ne sont
plus des mesures provisoires, mais de vrais travaux d'établissement.
Et quand le gouvernement, messieurs, ne s'exprimerait pas clairement,
et dans ses paroles, et dans ses projets, les événements parleraient à
sa place.
Depuis la dernière session, les deux grands événements qui sont si
souvent revenus dans cette discussion, le traité de la Tafna et la
prise de Constantine, nous ont placés en Afrique dans une situation
toute particulière. Que ces événements soient contradictoires, que
l'un ait limité à l'ouest notre occupation pendant que l'autre
l'étendait à l'est, il est impossible de le nier. Je ne le reproche
pas à l'administration; elle y a été conduite naturellement, presque
nécessairement; je vais plus loin: à mon avis, quand elle a fait la
paix à l'ouest, elle a bien fait; quand elle a fait la guerre à l'est
et a pris Constantine, elle a bien fait. Je n'ai, sur ces deux grands
événements, aucun reproche sérieux à lui adresser; mais les faits n'en
subsistent pas moins et n'en sont pas moins contradictoires. Il est
évident que nous avons marché dans deux voies contraires, vers la
limitation d'un côté, vers l'extension de l'autre. Il faut choisir; il
faut se décider entre le système auquel se rattache le traité de la
Tafna et celui auquel se rattache l'expédition de Constantine.
Et ne croyez pas, messieurs, que je veuille disputer sur le mot
_système_; si on en préfère un autre, je suis tout prêt à
l'accueillir: la dispute me paraît un peu frivole.
Personne, pas plus, à coup sûr, M. le président du conseil que tout
autre, personne ne conteste que, dans toutes les grandes affaires, il
faut un but, un plan, une politique, et qu'il faut suivre cette
politique après l'avoir adoptée.
Personne ne conteste non plus que, dans ce but, dans ce plan, dans
cette politique, soit au moment où on l'adopte, soit à mesure qu'on y
marche, il faut tenir grand compte des faits, des circonstances, et
modifier sa conduite à mesure qu'ils changent.
Tout cela est évident et ne saurait, entre hommes sérieux, devenir un
sujet, je ne dis pas de discussion, mais seulement de conversation.
(_Assentiment._)
Ce qui est également évident, c'est que, si le défaut de plan, de but
précis, d'ensemble et de fixité dans la politique, est toujours
choquant et fâcheux, il l'est surtout quand il s'agit d'un
établissement nouveau, où tout est à fonder, à créer, où l'on
rencontre inévitablement de grandes questions à résoudre, de grands
partis à prendre, partis et questions qu'on ne peut éluder sans
méconnaître les faits qui ne tardent pas à s'en venger.
Une politique claire, déterminée, constante, nécessaire partout, est
donc plus nécessaire dans la question d'Afrique que partout ailleurs.
Et quand cela ne serait pas évident de soi-même, messieurs, notre
expérience, depuis 1830, le démontrerait hautement.
Je n'hésite pas à le dire: la plupart de nos fautes, de nos malheurs
en Afrique, ont tenu à l'incertitude, à la fluctuation, au vague de
nos intentions et de nos résolutions; nous cherchons, depuis 1830, la
politique qui convient à l'Afrique, nous la cherchons sans la trouver.
Et ici, messieurs, je prends ma part de ce reproche. Je pourrais dire
que, dès l'origine, j'ai essayé de déterminer avec plus de précision,
de faire suivre avec plus de constance une certaine politique à
l'égard de l'Afrique, et toujours la même politique, une politique
limitée, modérée; j'aime mieux reconnaître que, lorsqu'on a une
conviction, il est bien rare qu'on y tienne aussi complétement, aussi
fortement qu'il le faudrait. Les affaires sont difficiles; on est en
présence d'opinions diverses avec lesquelles on traite. Les questions
sont nombreuses. On cède un peu d'un côté pour gagner quelque chose de
l'autre; on cède toujours trop. L'expérience m'a appris que, dans les
grandes affaires, lorsqu'on a raison, on a plus raison qu'on ne croit;
on ne s'y confie jamais assez. Pour mon compte, je ne m'y suis pas
toujours assez confié. (_Sensation._)
Permettez-moi, messieurs, de mettre sous vos yeux le tableau résumé de
notre conduite en Afrique depuis 1830, et des causes qui nous ont
amenés à la situation actuelle; à ces deux voies contraires entre
lesquelles nous avons à choisir.
Lors de la première expédition, personne certainement ne songeait à
l'occupation étendue ou limitée. Il s'agissait uniquement d'aller
venger l'affront fait à la France, et aussi d'un dessein plus élevé et
qui, depuis longtemps, fermentait en Europe, la suppression de la
piraterie. Il ne s'agissait ni de conquête, ni de tel ou tel mode
d'occupation.
La Restauration eut le bonheur, s'il est permis de se servir de ce
mot, de ne point avoir à lutter, après le succès, contre les
difficultés de la situation. (_Rire prolongé._)
Dès que le gouvernement de Juillet eut pris les affaires, ces
difficultés éclatèrent. L'honorable maréchal Clausel, envoyé alors en
Afrique, les comprit sur-le-champ, et avec beaucoup de sagacité. Une
idée s'était déjà répandue et accréditée dans tous les esprits; c'est
que, puisque nous avions renversé le dey d'Alger, nous lui succédions
dans ses États, que nous étions en droit de les occuper et de les
gouverner; on traitait cette conquête-là comme une conquête ordinaire;
le souverain était non-seulement vaincu, mais détrôné: son royaume
nous appartenait, c'était à nous d'y régner.
M. le maréchal Clausel comprit sur-le-champ, je le répète, la
difficulté de cette situation, et il entreprit de lui donner
sur-le-champ aussi une solution. Il voulut placer la France en Afrique
dans une situation assez analogue à celle de la Porte ottomane.
Il se proposa d'établir le pouvoir de la France à Alger et dans le
territoire voisin d'Alger, et de lui conserver sur le reste de la
régence une suzeraineté semblable à celle que la Porte exerçait sur le
dey d'Alger, et qu'elle exerce encore sur les beys de Tunis et de
Tripoli.
Il alla chercher des beys partout, à Tunis notamment, pour en faire
des vassaux de la France.
Substituer ainsi la France à l'ancien dey dans Alger et autour
d'Alger, et à la Porte ottomane dans le reste de la régence, c'était
un système, une politique. Je n'entre dans aucun détail. Elle ne
réussit pas.
Il était bien difficile de relever ainsi, dans la plus grande partie
de la régence, la puissance turque, au moment où on venait de
l'abattre, en présence de toute la population arabe émancipée et
soulevée.
Mais pour avoir échoué dans le moyen, on ne renonça point au but. Ce
que M. le maréchal Clausel avait voulu faire, indirectement et par des
Turcs, là où les vassaux turcs n'avaient pu se maintenir ou s'établir,
on envoya des troupes et des autorités françaises pour le faire, pour
occuper et posséder toute la régence, comme le dey qu'on en avait
chassé, pour l'occuper et la posséder par des autorités et des troupes
françaises, à défaut d'autorités et de troupes turques, ou mores, ou
arabes. C'est là l'idée qui, à travers beaucoup de fluctuations et de
tergiversations, a dominé en Afrique depuis 1830.
De là, messieurs, les expéditions fréquentes dans l'intérieur du
pays; de là, dans la province d'Oran, la conquête de Tlemcen, de
Mascara, le camp de la Tafna, et le dessein d'en établir d'autres
entre Tlemcen et Mascara; de là, à l'est, la première expédition de
Constantine; de là, tant de projets et de tentatives d'établissement
sur tous les points importants du territoire. C'était toujours les
droits du dey qu'on voulait exercer, et exercer par des mains
françaises, à défaut de mains musulmanes.
Mais on ne s'était pas rendu compte de l'extrême difficulté, je
devrais dire de l'impossibilité d'une pareille substitution. Les
Français ne ressemblent point aux Turcs, et ne pouvaient jouer leur
rôle dans la régence.
Je veux aller vite, messieurs, je laisserai de côté ce qui a été dit.
Je ne parlerai donc que d'une première différence énorme, la
différence de religion. Laissez-moi seulement vous faire remarquer
que, sans parler des peuples eux-mêmes et de leurs animosités
religieuses, de là est né, pour notre pouvoir en Afrique, un grand
embarras politique. Le souverain actuel de l'Algérie n'en est point le
souverain religieux. Vous avez détrôné le souverain politique, vous
n'avez pas détrôné le souverain religieux. On ne change pas le chef
spirituel aussi facilement que le chef temporel d'un État. La
suprématie religieuse demeure en contradiction avec la suprématie
politique; obstacle considérable pour remplacer les Turcs par des
Français.
Il y en a bien d'autres. Les Turcs n'étaient point, comme les
Français, des soldats, des administrateurs momentanément séparés de
leur patrie, toujours prêts à y retourner, pensant plus à la patrie
qu'à l'Afrique, et ne remplissant qu'une mission temporaire. Les Turcs
établis en Afrique y étaient à toujours; c'était un vrai camp de
moines guerriers, maîtres du pays, comme les chevaliers de Saint-Jean
de Jérusalem l'étaient de Rhodes ou de Malte; situation bien autrement
forte, bien autrement tranchée et puissante que celle de ces autorités
et de ces troupes françaises dont la France est le point de départ et
sera le point de retour. Les Français, en Afrique comme ailleurs,
sont au service du roi de France. Les Turcs étaient au service d'un
souverain africain qui ne pensait pas à autre chose qu'à l'Afrique et
n'avait point d'autre destinée que de la gouverner par eux et avec
eux. Et comment les Turcs gouvernaient-ils la régence? par la
piraterie, les profits de la piraterie, par les _razzias_, vraie
piraterie de terre, par les cruautés, les iniquités que vous ne
pouvez, que vous ne voudriez pas commettre. Les moyens de gouvernement
que la population turque avait sur les Arabes, vous ne les avez pas.
Voici une différence bien plus profonde sur laquelle je demande à la
Chambre de porter son attention.
J'ai lu avec beaucoup de soin l'opinion très-remarquable de notre
honorable collègue M. Jouffroy. Il a appelé l'Afrique, non pas une
colonie, mais un empire, et il a cherché comment la France pouvait
posséder réellement cet empire. Il n'a trouvé qu'un moyen, c'est que
le nouveau souverain laissât, isolées et tranquilles, chacune à sa
place, dans ses lois et dans ses moeurs, les races qui habitent ce
territoire, les Arabes, les Kabyles, les Mores, et d'autres encore.
Messieurs, des Turcs, des musulmans ont pu faire cela; je n'hésite pas
à dire que des Européens, des Français, ne le feront pas. Le caractère
turc, le caractère oriental en général, c'est l'immobilité. Les
maîtres orientaux se transportent dans un pays conquis; ils s'y
établissent, ils dominent, ils oppriment, mais ils laissent faire; ils
ne cherchent pas à s'assimiler les populations au milieu desquelles
ils vivent. Vous voyez partout, sous l'empire des musulmans, des
populations très-diverses de langage, de moeurs, de religion; elles
vivent, non pas heureuses, non pas libres, mais isolées, livrées à
elles-mêmes au milieu de leurs vainqueurs.
C'est là le génie immobile, l'indifférence despotique et stationnaire
de l'Orient.
Le génie européen est tout autre. Il est actif, progressif,
communicatif; il n'est pas au pouvoir d'une population européenne,
d'une population française, de s'établir ainsi au milieu de races
différentes, et de ne pas travailler incessamment à améliorer sa
situation, à étendre son empire ou son influence, à s'assimiler les
tribus et les races qui l'environnent. Ne nous plaignons pas de ce
caractère national. C'est notre supériorité, c'est notre honneur. Mais
acceptons-le avec ses inconvénients comme avec ses avantages, avec les
obstacles qu'il nous crée comme avec les forces qu'il nous procure.
Sous quelque point de vue que vous considériez la question, vous
reconnaîtrez que les Français ne pouvaient faire dans la régence ce
qu'y avaient fait les Turcs, et que, pour atteindre le même but, pour
dominer partout, ils étaient obligés à d'énormes sacrifices d'hommes,
d'argent, et exposés à des chances très-redoutables.
Cependant on ne renonçait pas à l'idée première; on tendait toujours à
dominer avec des autorités et des troupes françaises sur tous les
points importants de la régence, dans l'intérieur aussi bien que sur
les côtes, comme y dominaient naguère les Turcs.
En présence des prodigieuses difficultés de cette tentative, à mesure
que les faits éclataient et se développaient, il se formait en France
deux opinions, deux tendances qui se sont plus clairement manifestées
de jour en jour, et qui, tout à l'heure, sous vos yeux, ont rempli et
animé ce débat.
Selon les uns, l'Afrique est un héritage onéreux, déplorable, dont il
ne faut accepter que la moindre part possible, puisqu'on ne peut le
répudier.
Selon les autres, l'Afrique peut devenir une très-belle possession,
avec des avantages immenses pour la France, mais à la condition de
grands efforts, de grands sacrifices, à condition de pousser
l'entreprise jusqu'au bout. Tant que vous ne ferez que porter la coupe
à vos lèvres, vous la trouverez amère; si vous buvez jusqu'au fond,
elle deviendra saine et douce. (_Très-bien!_)
Nous avons flotté, messieurs, l'opinion publique et l'administration
ont flotté, depuis 1830, entre les deux idées, les deux tendances.
Tout ce qui flotte chancelle. Tout ce qui est alternatif est faible.
Tout ébranlement alternatif empêche les racines de s'affermir.
Une autre idée, il est vrai, naissait aussi dans les Chambres, à la
vue et par l'étude des faits, l'idée d'une occupation limitée,
pacifique, parfaitement décidée contre l'abandon, parfaitement décidée
contre l'occupation universelle, appliquée à fonder en Afrique un
grand établissement maritime, considérant surtout l'Afrique sous ce
point de vue et dirigeant de ce côté nos efforts. Mais pendant
longtemps cette idée a été vague, indécise, accusée de faiblesse par
les uns et par les autres, ne pouvant arriver à aucun résultat
positif, revêtir aucune forme claire et précise.
Messieurs, le traité de la Tafna est le premier acte qui ait
clairement réalisé cette idée, qui l'ait fait passer de l'état de pure
utopie à l'état pratique. J'approuve donc, pour mon compte, le traité
de la Tafna; je le regarde comme l'événement le plus heureux, et je
n'hésite pas à dire le plus sage qui ait eu lieu en Afrique depuis
1830.
Après tout ce que vous avez entendu dans le cours de ce débat, après
ce que vient de dire l'honorable général Bugeaud lui-même, je
n'entrerai pas dans l'apologie détaillée du traité; je ne discuterai
pas les divers inconvénients qu'on y a signalés, soit pour les
délimitations du territoire, soit pour nos relations avec
Abd-el-Kader.
Je considère ces questions comme vidées. Je ferai cependant une
observation que je crois importante.
Le traité de la Tafna a porté atteinte, dit-on, à la souveraineté de
la France en Afrique; en n'établissant pas un tribut annuel, régulier,
il a compromis cette souveraineté.
Messieurs, il faut aller au fond de cette question de souveraineté
dont on parle tant.
Les uns veulent que la France réclame et exerce réellement la
souveraineté sur tout le territoire d'Afrique, comme aurait pu le
faire la Porte ottomane ou le dey d'Alger; les autres veulent, au
contraire, qu'on n'en parle plus, qu'on n'y pense plus pour la partie
du territoire qu'on ne veut pas matériellement occuper. À mon avis, ni
l'une ni l'autre de ces idées n'est exacte, ni pratique.
Il reste, dans les populations indigènes de la régence, une idée un
peu confuse mais très-réelle de la souveraineté de la France
victorieuse du dey d'Alger dans toute la régence.
Cette idée est une force à laquelle il ne faut pas renoncer. Je ne dis
pas qu'il faille s'en servir, mais il ne faut pas y renoncer
légèrement. Je ne dis pas qu'il faille revendiquer et promener notre
souveraineté sur tous les points du territoire; mais c'est un moyen
d'exercer de l'empire sur l'esprit des populations. Gardez-vous de
proclamer que vous n'êtes souverains que de tels ou tels districts de
la régence; gardez vous de vouloir l'être effectivement partout.
Le traité de la Tafna a laissé à la souveraineté française ce
caractère général, et en même temps pacifique. En cela, il est
conforme à la vérité des choses et à l'intérêt national.
Quant au tribut, les affaires humaines ne se font pas avec
l'uniformité ni avec la précision qu'on prétend y apporter ici. Il n'y
a pas un moyen unique, une seule forme de tribut. Le traité de la
Tafna n'a pas établi un tribut annuel, payé comme il pouvait être payé
au dey d'Alger; mais il a imposé à Abd-el-Kader l'obligation de
fournir à la France une certaine quantité de blé, de farine, de
bétail: cela n'est pas régulier, périodique; mais le principe de la
soumission est là, et maintient ce que nous avons intérêt à maintenir.
Quand ce traité, messieurs, ne me paraîtrait pas à ce point
raisonnable et soutenable, quand je ne le considérerais que sous le
point de vue essentiel dont je parlais tout à l'heure, je ne
l'approuverais pas moins, car c'est là son grand caractère. Il a mis
un terme, dans les provinces d'Alger et d'Oran, à ces fluctuations
continuelles entre l'abandon et la conquête universelle, où se
perdaient, depuis 1830, notre force et notre considération; il a posé
les bases de l'occupation limitée et pacifique; il les a posées, d'une
part, en assignant, en effet, des limites, et des limites en général
convenables, à notre occupation, de l'autre, en réglant nos principaux
rapports avec les indigènes. Par là, messieurs, le traité de la Tafna
est un pas immense dans la question d'Afrique, un pas dans la seule
bonne voie, dans la voie qui nous conduit à faire de nos possessions
africaines un grand établissement maritime, le seul qui soit conforme
aux vrais intérêts de la France: permettez-moi d'en indiquer la
raison.
Messieurs, je consulte votre commission; j'ouvre le rapport de
l'honorable M. Dufaure, et j'y lis: «Protéger la civilisation, étendre
notre puissance maritime, tels sont les deux principaux résultats que
la France doit rechercher dans la possession de l'ancienne régence
d'Alger.»
J'accepte complétement les termes de votre commission, et je dis que
l'occupation limitée et pacifique est la seule qui mette la France en
mesure d'atteindre à ces deux résultats.
Et d'abord, quels sont nos intérêts maritimes le long du nord de
l'Afrique?
Le premier est la répression de la piraterie, intérêt immense et que
personne ne peut mesurer; personne ne sait quel nombre de bâtiments
périssaient tous les ans par la piraterie; personne ne sait de quelle
importance est, pour le progrès du commerce, la sécurité de la
Méditerranée. Mais pour maintenir ce résultat, messieurs, il faut
rester en Afrique: si vous vous en allez, ou bien la piraterie
recommencera, ou bien une autre puissance viendra se charger de
protéger le commerce de la Méditerranée. Vous ne pouvez souffrir ni
l'un ni l'autre. (_Très-bien! très-bien!_)
Ainsi, notre établissement maritime est la condition du plus grand
bienfait de la conquête d'Alger, l'abolition de la piraterie.
Il a pour second résultat l'accroissement de notre puissance dans la
Méditerranée.
Mon honorable ami M. Piscatory nous disait hier: «Nous avons Toulon.»
Sans doute; mais si nous avions deux Toulon au lieu d'un
(_Assentiment_), le mal ne serait pas grand, et à coup sûr notre
puissance maritime en serait accrue.