LXXXVII

Sur la pension à accorder à madame la comtesse de Damrémont, veuve du

général comte de Damrémont, tué devant Constantine.

--Chambre des députés.--Séance du 5 février 1838.--

Le Gouvernement avait proposé qu'une pension de 10,000 francs fût

accordée à la comtesse de Damrémont, comme récompense nationale pour

les services et la mort glorieuse de son mari. La commission demanda,

par amendement, que le taux de la pension fût réduit à 6,000 francs.

Je soutins la proposition du Gouvernement. L'amendement de la

commission fut adopté.

M. GUIZOT.--Je regrette le débat qui s'élève en ce moment; je le

regrette parce que je suis convaincu que nous avons tous le même

sentiment, la même intention; nous honorons tous au fond de notre

coeur, nous voulons tous honorer publiquement par nos votes les

mérites, les services qui ont motivé le projet de loi que vous

discutez. Je n'en voudrais d'autre garant que l'honorable rapporteur

de votre commission lui-même. Les mérites auxquels se réfère ce

projet de loi sont de même nature que les siens; les services qui ont

amené le projet de loi, l'honorable rapporteur de votre commission en

a rendu d'analogues; les hommages que nous voulons rendre à ces

services, il marche dans le chemin qui y conduit. Il est donc

impossible que le sentiment qui nous anime ne soit pas le même que

celui qui animait la commission et son honorable rapporteur.

Cependant je repousse les amendements de la commission, et j'ai besoin

de dire pourquoi.

Nous nous plaignons sans cesse, messieurs, de l'empire de l'égoïsme,

de la mollesse des caractères et des moeurs, de cette disposition qui

porte tant de gens à écouter des calculs d'intérêt personnel, à

rechercher les agréments et les commodités de la vie plutôt que

d'accepter les efforts, les sacrifices que les devoirs et les

sentiments élevés commandent et inspirent. Nous déplorons entre autres

l'affaiblissement qui résulte de là pour l'esprit militaire, esprit à

la fois régulier et ardent, qui a besoin d'enthousiasme autant que de

soumission, qui condamne à une vie dure, quelquefois grossière, et qui

veut cependant des sentiments élevés et délicats. Cette alliance est

difficile, messieurs, et pourtant nous la voulons, nous en sentons le

besoin. Nous sentons le besoin de fortifier, d'encourager, dans les

esprits raisonnables, les sentiments généreux, dans les coeurs

généreux, les idées raisonnables; nous sentons le besoin d'encourager

cette alliance du bon sens et d'une moralité élevée, ces deux gloires

de l'humanité, ces deux pivots de la société.

Eh bien, messieurs, voici un officier général, un gouverneur général

d'une grande province, un général en chef qui s'était précisément

distingué dans le cours de sa carrière par la modération de son

caractère et la sagesse de ses idées, par le bon sens, cette raison

pratique qui s'allie si bien aux vertus militaires; par là surtout il

avait mérité que le pouvoir civil lui fût confié avec le commandement

militaire. Mis à l'épreuve, le général Damrémont a donné, en même

temps, l'exemple du courage et du dévouement; il a donné sa vie pour

son pays. Et il ne l'a pas donnée seul; à côté de lui est tombé son

chef d'état-major, son ami, un officier général très-distingué aussi

qui l'avait accompagné en Afrique, par amitié, par zèle, pour

l'honneur et le service de son pays, malgré les supplications de sa

vieille mère. Le général Damrémont et le général Perregaux sont morts

des mêmes coups, pour la même cause. Eh bien, pour de tels services,

rendus dans une telle circonstance, que vous demande le gouvernement?

Vient-il vous demander un capital immense, une dotation perpétuelle?

Vient-il vous demander d'enrichir et de fonder à jamais une famille?

Non, messieurs, non; on vous demande une modique pension de 10,000 fr.

réversible sur la tête de deux enfants. Et la commission vous propose

de réduire le taux de cette pension, de supprimer la réversibilité sur

les enfants, de leur retirer la pension au moment où ils atteindront

leur majorité, c'est-à-dire au moment où ils pourront en comprendre

l'honneur et en sentir la reconnaissance! Messieurs, reportez-vous, je

vous prie, à une autre époque, sous d'autres gouvernements. Qu'eût

fait l'Empereur en de telles circonstances? Les honneurs, les

dotations auraient plu sur la tête de la veuve et des enfants du

général Damrémont. Que fût-il arrivé dans un autre pays? Si, par

exemple, le gouverneur général des Grandes-Indes eût été tué en

enlevant la capitale de Tipoo-Saïb, qu'eût fait le parlement anglais?

Messieurs, la résolution que vous propose la commission n'est pas

digne de la France; elle n'est pas digne de la Chambre, elle n'est pas

digne de la commission, elle n'est pas digne de son honorable

rapporteur.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 44 / 219 题