M. ODILON BARROT.--La contre-révolution.

M. GUIZOT.--Je n'hésite pas plus que vous à me servir des mots

propres. Vous avez souvent, depuis quelque temps, manifesté dans cette

Chambre l'intention d'adoucir le langage, d'éviter tout ce qui pouvait

entretenir la division des partis et les sentiments violents; c'est

par assentiment à cet honorable désir que j'atténuais cette façon de

procéder et que je retenais mon langage. Je ne crains pas d'ailleurs

de me servir des mots propres.

Eh bien, messieurs, d'après le sens très-réel qu'y a attaché

l'honorable M. Odilon Barrot, ce que veut dire le paragraphe de

l'adresse, c'est que vous prenez dès aujourd'hui, d'une façon

anticipée, générale, dans toutes les circonstances, l'engagement de

tout risquer pour empêcher en Espagne la contre-révolution. Le jour où

vous prendrez cet engagement, vous faites la chose même, autant du

moins qu'il est en vous, car la France tient ses engagements. Si une

fois les Chambres et le gouvernement du roi avaient pris un engagement

pareil, ils le tiendraient. Eh bien, ce que nous vous demandons, nous,

c'est de ne pas le prendre, c'est de vous réserver la liberté de votre

jugement et de votre action. L'amendement de M. Hébert ne vous impose

pas, d'une manière anticipée et générale, l'obligation de ne jamais

intervenir en Espagne; il déclare seulement que l'intervention n'est

point contenue dans les traités, que vous n'êtes pas liés par le

traité de la quadruple alliance à tout risquer pour empêcher la

contre-révolution en Espagne; il vous laisse la liberté de faire ou de

ne pas faire, chaque jour, dans chaque circonstance particulière,

selon votre situation, selon la situation de l'Espagne. Et vous venez

de proclamer vous-mêmes qu'il est des situations qui peuvent amener

des conduites différentes. L'honorable M. Odilon Barrot disait tout à

l'heure, à cette tribune, que l'année dernière, au moment où une

insurrection militaire venait de triompher à Madrid, il pouvait y

avoir des raisons d'hésiter; qu'il était beaucoup plus difficile

d'intervenir alors qu'aujourd'hui. Eh bien, est-ce qu'il n'est pas

possible que, soit en France, soit en Espagne, il survienne encore des

circonstances qui rendent l'intervention impossible? Et vous iriez

vous engager par avance et d'une manière générale, comme le paragraphe

de votre adresse vous le conseille?

Non, vous ne le ferez pas. Le gouvernement ne vous le propose pas. Je

prie la Chambre de remarquer que l'adresse lui demande deux choses

singulières: on lui demande d'aller plus loin que ne le propose le

gouvernement, de prendre l'initiative dans une matière diplomatique et

militaire; on lui demande formellement de pousser à l'intervention, et

en même temps on lui fait abdiquer en quelque sorte son droit

d'examen; on lui fait dire qu'elle se confie aux mesures que le

gouvernement croira devoir prendre. En sorte que la Chambre va au delà

des convenances en prenant l'initiative, et qu'elle renonce en quelque

sorte à son droit d'examen, dans l'avenir, sur la conduite que

pourrait tenir le cabinet.

Il y aurait là, je crois, de la part de la Chambre, une double et

extrême imprudence.

Et ne croyez pas que la question soit éloignée, qu'il ne s'agisse que

d'un intérêt lointain. À l'heure qu'il est, on provoque à Madrid la

demande de l'intervention; à l'heure qu'il est, si le paragraphe était

adopté après cette discussion, tel qu'il est proposé, tenez pour

certain que l'intervention serait demandée, et que vous auriez résolu

la question par votre vote, autant du moins qu'il est en vous.

Ne vous y trompez donc pas; vous décidez la question dans ce moment.

Je n'ai qu'à ouvrir le discours de M. Martinez de la Rosa; il dit

lui-même qu'il aurait demandé l'intervention à une certaine époque,

s'il n'avait pas cru qu'elle serait refusée. Le jour où, en Espagne,

on croira que vous l'accorderez, on la demandera à l'instant même.

Vous allez donc décider la question, dans la limite de votre pouvoir.

Je conjure la Chambre d'y bien penser. De la politique de

non-intervention, on peut toujours en revenir; on est toujours à temps

de prendre le parti de l'intervention. Mais la politique de

l'intervention, une fois qu'on y est engagé, on n'en revient pas,

c'est une décision définitive, c'est une politique irrévocable: que la

Chambre y pense. (_Vive adhésion au centre._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 43 / 219 题