M. GUIZOT.--Je répète à dessein, parce que je ne doute pas que
l'honorable M. Garnier-Pagès n'entre à son tour, avec une entière
franchise, dans la question telle qu'elle vient d'être posée; je
répète à dessein que le moment est venu, à mon avis, d'écarter ces
vieux préjugés d'égalité de droits politiques, d'universalité des
droits politiques, qui ont été non-seulement en France, mais dans tous
les pays, partout où ils ont été appliqués, la mort de la vraie
liberté et de la justice, qui est la vraie égalité. (_Mouvement
prononcé d'adhésion._)
On parle de démocratie, on m'accuse de méconnaître les droits, les
intérêts de la démocratie. Ah! messieurs, je m'étais efforcé hier de
répondre d'avance à cette objection; je m'étais efforcé de démontrer
que ce qui perd la démocratie, dans tous les pays où elle a été
perdue, et elle l'a été souvent, c'est précisément qu'elle ne sait pas
avoir le sentiment vrai de la dignité humaine; elle ne sait pas
s'élever sans cesse, et au lieu d'admettre cette variété des
situations, cette hiérarchie sociale sans laquelle il n'y a pas de
société, et qui n'a pas besoin d'être une hiérarchie fermée,
privilégiée, qui admet parfaitement la liberté et le mouvement
ascendant des individus, et le concours perpétuel entre eux selon le
mérite de chacun, au lieu de l'admettre, dis-je, elle la repousse
avec une aveugle arrogance.
Ce qui a souvent perdu la démocratie, c'est qu'elle n'a su admettre
aucune organisation hiérarchique de la société; c'est que la liberté
ne lui a pas suffi; elle a voulu le nivellement. Voilà pourquoi la
démocratie a péri. (_Très-bien! très-bien!_)
Eh bien, je suis de ceux qui combattront le nivellement, sous quelque
forme qu'il se présente; je suis de ceux qui provoqueront sans cesse
la nation entière, la démocratie, à s'élever; mais qui, en même temps,
l'avertiront à chaque instant que tout le monde ne s'élève pas, que
tout le monde n'est pas capable de s'élever, que l'élévation a ses
conditions spéciales, qu'il y faut la capacité, l'intelligence, la
vertu, le travail, et une foule de qualités auxquelles il n'est pas
donné à tout le monde de suffire. (_Très-bien! bravo!_)
Je veux que partout où ces qualités se rencontreront, partout où il y
aura capacité, vertu, travail, la démocratie puisse s'élever aux plus
hautes fonctions de l'État, qu'elle puisse monter à cette tribune, y
faire entendre sa voix, parler au pays tout entier. Mais vous avez
cela; vous n'avez plus besoin de le demander; votre gouvernement vous
le donne; cela est écrit dans votre Charte, dans cette constitution
officielle, légale de votre société, contre laquelle vous vous élevez
sans cesse. Vous êtes des ingrats, vous méconnaissez sans cesse les
biens dont vous êtes en possession; vous parlez toujours comme si vous
viviez sous un régime d'oppression, de servitude, comme si vous étiez
en présence d'une aristocratie comme celle de Venise, ou d'un pouvoir
absolu. Eh! messieurs, vous vivez au milieu de la société la plus
libre qu'on ait jamais vue, et où le principe de l'égalité sociale est
le plus consacré. Jamais vous n'avez vu un pareil concours d'individus
élevés aux plus hauts rangs dans toutes les carrières. Nous avons
tous, presque tous, conquis nos grades à la sueur de notre front et
sur le champ de bataille. (_Applaudissements prolongés._)