M. GUIZOT.--Il faut bien que je dise ce que je pense. (_Oui! oui!
Parlez! parlez!_)
Voilà six ans, messieurs, que le pays est mis à l'épreuve, qu'il a
pleinement la liberté de la presse, la liberté des élections. On peut
attaquer comme on voudra notre système électoral, les influences
exercées dans les élections; mais enfin personne ne peut nier que le
pays ne jouisse depuis sept ans, en matière d'élection et de presse,
d'une liberté plus grande qu'à aucune autre époque; personne ne peut
nier que le gouvernement de Juillet n'ait été chercher l'opinion du
pays plus profondément et avec infiniment plus de sincérité que ne
l'avait fait aucun gouvernement précédent.
Eh bien, toutes les fois que cette opinion s'est manifestée par des
voies légales, par les élections, dans les Chambres, après les débats
de la presse et de la tribune, le système de l'opposition a été
réprouvé, repoussé par le pays légal, le pays constitué.
_Une voix._--Le pays légal, c'est-à-dire le vôtre!
M. GUIZOT.--Il est vrai, le pays légal est le nôtre, le pays
légalement constitué est le nôtre. Nous ne méconnaissons point les
droits individuels écrits dans la Charte, et dont jouissent tous les
citoyens, dont ils sont, sous leur responsabilité, en pleine
possession; mais ce qui est légalement constitué, ce sont les colléges
électoraux, ce sont les Chambres. Voilà les vrais pouvoirs publics,
les pouvoirs écrits dans la Charte, dont l'ensemble constitue notre
gouvernement. Les renierez-vous, ces pouvoirs? refuserez-vous de les
reconnaître? Sont-ils vicieux à vos yeux, soit dans leur origine,
soit dans leur constitution?
Non, vous les reconnaissez légaux, vous reconnaissez que ce sont les
pouvoirs nationaux. Eh bien, je ne puis me dispenser de vous rappeler
ce fait qui s'est reproduit constamment depuis six ans, ce fait que
votre système, bien que soutenu par la faveur qui s'attache à
d'anciens souvenirs du pays, soutenu par l'autorité de votre talent et
de l'estime qu'inspire votre caractère, je suis obligé de vous
rappeler que votre système a été constamment repoussé par le pays
légal. (_Vive approbation au centre._)
_Voix à gauche._--Et le vôtre!
M. GUIZOT.--Aucun gouvernement, que je sache, n'a prétendu à
l'infaillibilité; aucun gouvernement n'a prétendu que tous ses projets
fussent adoptés par les pouvoirs publics, que toutes ses idées fussent
partagées par les majorités qui le soutenaient. J'énonce ici un fait
général, sans m'arrêter à quelques exceptions, à quelques déviations
particulières qui ne le détruisent pas; j'énonce ce fait que le
jugement prononcé par le pays, par le pays libre et légal, depuis six
ans, entre l'opposition et nous, c'est-à-dire entre le système de
l'opposition et le nôtre, que ce jugement a été constamment en notre
faveur.
Messieurs, l'explication la voici, et j'y suis amené par les paroles
de l'honorable M. Barrot sur la classe moyenne. «La classe moyenne,
a-t-il dit, comment a-t-il pu vous entrer dans l'esprit d'en faire une
classe à part, par conséquent opposée aux autres classes de la nation?
C'est un mensonge, c'est un danger. Vous oubliez donc toutes les
victoires de notre Révolution qui ont été gagnées par tout le monde;
vous oubliez le sang qui a coulé au dedans et au dehors pour
l'indépendance ou pour la liberté de la France! C'est le sang de tout
le monde.» Non, je ne l'oublie pas: il y a dans notre Charte des
droits, des droits publics qui ont été conquis par tout le monde, qui
sont le prix du sang de tout le monde. (_Très-bien! très-bien!_) Ces
droits, c'est l'égalité des charges publiques, c'est l'égale
admissibilité à tous les emplois publics, c'est la liberté de la
presse, c'est la liberté individuelle. Ces droits-là, parmi nous, sont
ceux de tout le monde; ces droits appartiennent à tous les Français;
ils valent bien la peine d'être conquis par les batailles que nous
avons livrées et par les victoires que nous avons remportées.
Il y a eu encore un autre prix de ces batailles, un autre prix de ces
victoires; c'est vous-mêmes, messieurs, c'est le gouvernement dont
vous faites partie, c'est cette Chambre, c'est notre royauté
constitutionnelle. Voilà ce que le sang de tous les Français a
conquis; voilà ce que la nation tout entière a reçu de la victoire,
comme le prix de ses efforts et de son courage. (_Bravos aux
centres._) Et vous trouvez que ce n'est rien! vous trouvez que cela ne
peut pas suffire à de nobles ambitions, à de généreux caractères!
Sera-t-il donc nécessaire, après cela, d'établir aussi, au profit de
tout le monde, cette absurde égalité, cette universalité des droits et
des pouvoirs politiques qui se cache au fond de toutes les théories
qu'on vient apporter à cette tribune? (_Vive adhésion au centre._)
Ne dites pas que je refuse à la nation française, que je lui conteste
le prix de ses victoires, le prix de son sang versé dans nos cinquante
années de révolution; à Dieu ne plaise! elle a gagné un noble prix, et
aucun événement ne pourra le lui ravir.
Mais elle a entendu, au bout de ses combats et pour garantir toutes
ces libertés, tous ces droits qu'elle avait conquis, elle a entendu
apparemment qu'il s'établirait au milieu d'elle un gouvernement
régulier, un gouvernement stable, un gouvernement qui ne fût pas sans
cesse et perpétuellement remis en question par des combats analogues à
ceux que nous avons livrés depuis cinquante ans. Apparemment la nation
française n'a pas entendu vivre toujours en révolution comme elle a
vécu pendant vingt ans. Non, certes; elle a entendu arriver à un état
de choses régulier, stable, dans lequel la portion de la nation
véritablement capable d'exercer les pouvoirs politiques fût
régulièrement constituée sous la forme d'un gouvernement libre, d'un
gouvernement qui garantît les libertés, les droits de tous, par
l'intervention active et directe d'un certain nombre d'hommes. Je dis
à dessein d'un certain nombre, pour exclure du moins dans ma propre
pensée, cette théorie du suffrage universel, de l'universalité des
droits politiques, théorie qui est cachée, je le répète, au fond de
toutes les théories révolutionnaires, et qui survit encore dans la
plupart des idées et des systèmes que l'opposition apporte à cette
tribune. (_Aux centres_: Très-bien!)
Voilà ce que j'ai voulu dire quand j'ai parlé de la nécessité de
constituer et d'organiser la classe moyenne. Ai-je assigné des limites
à la classe moyenne? M'avez-vous entendu dire où elle commençait, où
elle finissait? Je m'en suis soigneusement abstenu; je ne l'ai
distinguée ni d'une classe supérieure, ni des classes inférieures;
j'ai simplement exprimé le fait général qu'il existe, au sein d'un
grand pays comme la France, une classe qui n'est pas vouée au travail
manuel, qui ne vit pas de salaires, qui a de la liberté et du loisir
dans la pensée, qui peut consacrer une partie considérable de son
temps et de ses facultés aux affaires publiques, qui a non-seulement
la fortune nécessaire pour une pareille oeuvre, mais qui a en même
temps les lumières, l'indépendance, sans lesquelles cette oeuvre ne
peut être accomplie.
Quand je disais hier que la loi du 5 février 1817, qui avait établi
parmi nous l'élection directe, avait fondé la réalité du gouvernement
représentatif, il m'est venu de ce côté de la Chambre (gauche) des
signes d'assentiment; vos signes d'assentiment d'hier sont la
condamnation la plus formelle du système que vous êtes venu soutenir
aujourd'hui.
Qu'a donc fait la loi du 5 février 1817? Elle a commencé précisément
cette oeuvre dont j'entretenais la Chambre, cette constitution, cette
organisation politique de la classe moyenne; cette loi a précisément
posé les bases de la prépondérance politique de la classe moyenne;
elle a placé le pouvoir politique dans la portion la plus élevée,
c'est-à-dire dans la portion indépendante, éclairée, capable, de la
société, et elle a fait descendre en même temps ce pouvoir assez bas
pour qu'il arrivât jusqu'à la limite à laquelle la capacité s'arrête.
Lorsque, par le cours des temps, cette limite sera déplacée, lorsque
les lumières, les progrès de la richesse, toutes les causes qui
changent l'état de la société auront appelé un plus grand nombre
d'hommes et des classes plus nombreuses à la capacité politique, la
limite variera. C'est la perfection de notre gouvernement que les
droits politiques, limités par leur nature même à ceux qui sont
capables de les exercer, peuvent s'étendre à mesure que la capacité
s'étend; et telle est en même temps l'admirable vertu de notre
gouvernement qu'il provoque sans cesse l'extension de cette capacité,
qu'il va semant de tous les côtés les lumières politiques,
l'intelligence des questions politiques, en sorte qu'au moment même où
il assigne une limite aux droits politiques, à ce moment il travaille
à déplacer cette limite (_Très-bien! très-bien!_), à l'étendre, à la
reculer, et à élever ainsi la nation entière.
Comment pouvez-vous croire, comment quelqu'un dans cette Chambre
a-t-il pu croire qu'il me fût entré dans l'esprit de constituer la
classe moyenne d'une manière étroite, privilégiée, d'en refaire
quelque chose qui ressemblât aux anciennes aristocraties?
Permettez-moi de le dire; j'aurais abdiqué les opinions que j'ai
soutenues toute ma vie, j'aurais abandonné la cause que j'ai
constamment défendue, l'oeuvre à laquelle, depuis six ans, j'ai eu
l'honneur de travailler sous vos yeux et par vos mains. Quand je me
suis appliqué à répandre dans le pays les lumières de tous genres,
quand j'ai cherché à élever ces classes laborieuses, ces classes qui
vivent de salaire, à la dignité de l'homme, à leur donner les lumières
dont elles avaient besoin pour leur situation, c'était une provocation
continuelle de ma part, de la part du gouvernement tout entier, à
acquérir des lumières plus grandes, à monter plus haut; c'était le
commencement de cette oeuvre de civilisation, de ce mouvement
ascendant, universel, qu'il est dans la nature de l'homme de
souhaiter avec ardeur. (_Vifs applaudissements._)
M. ODILON BARROT.--C'est pour cela, sans doute, que vous avez repoussé
les capacités.
M. GUIZOT.--Je repousse donc, je repousse absolument, et pour le
système que j'ai eu l'honneur de soutenir, et pour moi-même, ces
accusations de système étroit, étranger à la masse de la nation, aux
intérêts généraux, uniquement dévoué aux intérêts spéciaux de telle ou
telle classe de citoyens; je les repousse absolument, et en même temps
je maintiens ce qu'il y a de vrai dans ce système: c'est que le moment
est venu de secouer ces vieilles idées, ces vieux préjugés d'égalité
absolue.