M. ODILON BARROT.--Si c'était à recommencer...

M. GUIZOT.--M. Odilon Barrot a raison; c'est à recommencer

aujourd'hui.

M. ODILON BARROT.--Vous n'avez pas compris ma pensée. Ces

illustrations ont été conquises dans un temps d'égalité, et si c'était

à recommencer...

M. GUIZOT.--Il me semble que l'honorable M. Barrot se fait ici une

étrange illusion. Je parlais tout à l'heure de tous les genres

d'illustration... L'honorable M. Barrot est en possession d'une

véritable illustration; il l'a conquise de nos jours, à nos yeux, au

milieu de nous, sous ce régime dont je parle, et non à une autre

époque. (_Très-bien! très-bien!_)

Il y a bien d'autres hommes qui, dans d'autres carrières, se sont

élevés et s'élèveront comme lui! Je répudierais absolument un avantage

qui s'attacherait à une seule génération, fût-ce la mienne. Je

n'entends pas qu'après toutes les batailles de la nation française,

nous ayons conquis pour nous seuls tous les droits que nous possédons.

Non, nous les avons conquis pour nos enfants, pour nos petits-enfants,

pour nos petits-neveux à travers les siècles. Voilà ce que j'entends,

voilà ce dont je suis fier, voilà la vraie liberté (_Oui! oui! Vive

adhésion_), la liberté féconde, au lieu de celle qui se présente sans

cesse, pardonnez-moi de le redire, à la suite de vos systèmes; au lieu

de cette démocratie envieuse, jalouse, inquiète, tracassière, qui veut

tout abaisser à son niveau, qui n'est pas contente si elle voit une

tête dépasser les autres têtes. À Dieu ne plaise que mon pays demeure

longtemps atteint d'une si déplorable maladie! Je me l'explique dans

les temps qu'il a traversés, dans les luttes qu'il a eues à soutenir;

quand il fallait renverser le pouvoir absolu et le privilége, il a

bien fallu, à tort et à travers, appeler à soi toutes les forces du

pays, dangereuses ou utiles, légitimes ou illégitimes, les bonnes et

les mauvaises passions. Tout a paru sur les champs de bataille, tout a

voulu sa part du butin. Mais aujourd'hui la bataille est finie, la

paix est faite, le traité conclu: le traité, c'est la Charte et le

gouvernement qui en est sorti..... (_Bravos prolongés._)

Je ne veux pas que mon pays recommence ce qu'il a fait. J'accepte 1791

et 1792; les années suivantes même, je les accepte dans l'histoire,

mais je ne les veux pas dans l'avenir... (_Très-bien! très-bien!_) et

je me fais un devoir, un devoir de conscience, d'avertir mon pays

toutes les fois que je le vois pencher de ce côté. Messieurs, on ne

tombe jamais que du côté où l'on penche. (_Sensation._) Je ne veux pas

que mon pays penche de ce côté, et toutes les fois que je le vois

pencher, je me hâte de l'avertir. (_Agitation._)

Voilà, messieurs, voilà mon système, ma politique, ma seule politique;

voilà dans quel sens j'entends ces mots _classe moyenne et

démocratie_, _liberté et égalité_, qu'on a tant répétés tout à l'heure

à cette tribune. Rien, messieurs, ne me fera dévier du sens que j'y

attache. J'y ai risqué ce que l'on peut avoir de plus cher dans la vie

politique, j'y ai risqué la popularité. Elle ne m'a pas été inconnue.

Vous vous rappelez, messieurs..... l'honorable M. Barrot peut se

rappeler un temps où nous servions ensemble, où nous combattions sous

le même drapeau. Dans ce temps-là, il peut s'en souvenir, j'étais

populaire, populaire comme lui; j'ai vu les applaudissements

populaires venir souvent au-devant de moi; j'en jouissais beaucoup,

beaucoup; c'était une belle et douce émotion: j'y ai renoncé... j'y ai

renoncé. Je sais que cette popularité-là ne s'attache pas aux idées

que je défends aujourd'hui, à la politique que je maintiens; mais je

sais aussi qu'il y a une autre popularité: c'est la confiance qu'on

inspire aux intérêts sociaux du pays, la confiance qu'on inspire à ces

intérêts conservateurs que je regarde comme le fondement sur lequel la

société repose.

Eh bien, c'est celle-là, à la place de cette autre popularité

séduisante et charmante, que j'ai connue, c'est celle-là que j'ai

ambitionnée depuis; c'est la confiance des intérêts conservateurs, la

confiance des amis de l'ordre, des hommes qui croient que la France a

atteint son but, qu'elle est en possession et des droits et des

institutions qu'elle cherche depuis 1789, et que ce qu'elle a de plus

précieux, de plus important à faire aujourd'hui, c'est de les

conserver et de les consolider.

Voilà à quelle cause je me suis dévoué; voilà quelle confiance je

cherche. Celle-là, je puis en répondre, me consolera de tout le reste,

et je n'envierai à personne une autre popularité, quelque douce

qu'elle puisse être. (_Bravos prolongés au centre. Applaudissements._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 37 / 219 题