LXXXIV

Continuation de la discussion sur les fonds secrets.

--Chambre des députés.--Séance du 5 mai 1837.--

M. Odilon Barrot ayant ranimé le débat en reprenant les questions de

politique générale et de crises ministérielles qui semblaient

épuisées, je pris la parole pour bien expliquer et compléter ce que

j'en avais dit dans la séance du 3 mai.

M. GUIZOT.--Messieurs, je voudrais pouvoir oublier de quelles paroles

l'honorable préopinant m'a fait tout à l'heure l'honneur de se servir

en parlant de moi; il m'a presque ôté par là le droit de le remercier

de la franchise et de l'élévation avec lesquelles il vient de poser la

question.

Comment voulez-vous, après ce qu'il m'a fait l'honneur de dire de moi,

comment voulez-vous que je rende une pleine justice à la hauteur de

ses vues, à la sincérité de son langage, et à cet appel qu'il a fait à

la sincérité et à la franchise de la Chambre tout entière? Je suis

gêné, messieurs, à ce sujet, et je vous demande la permission de

mettre de côté ces sentiments personnels pour entrer dans la

question.

Il y a cependant, messieurs, il y a une justice que je regrette que

l'honorable préopinant ne m'ait pas rendue. Je me suis appliqué

avant-hier, en traitant la question, à la dégager le plus tôt possible

de toutes les considérations personnelles. L'honorable M. Barrot vous

a très-bien montré que, dans la crise ministérielle qui venait de

s'accomplir et dans la situation actuelle, il y avait une question de

politique générale, une question profonde entre deux systèmes de

gouvernement. J'avais eu l'honneur de le dire avant-hier à la Chambre;

je m'étais hâté d'en finir avec les considérations personnelles, pour

ramener le débat à la politique générale.

L'honorable M. Barrot a paru croire un moment que des

considérations..... il a dit, je crois, de prééminence personnelle,

avaient été, presque de mon propre aveu, la véritable cause de la

crise ministérielle.

Il n'en est rien, messieurs, absolument rien; l'honorable M. Barrot

vous l'a montré lui-même dans la suite de son discours.

Je ne dirai donc à ce sujet qu'un seul mot de plus: je n'ai jamais

fait de ce qui m'était personnel une question importante pour

moi-même; je ne me suis jamais considéré dans les affaires publiques

que comme, je ne dirai pas le représentant, mais le serviteur des

intérêts de mon pays, et de ce que je regardais comme la vérité, comme

la bonne cause. (_Très-bien!_)

C'est dans ce seul intérêt que j'ai cru qu'il était de mon devoir de

vouloir, non pas la prééminence, mais l'influence, l'influence sans

laquelle il n'est donné à personne de soutenir et de faire triompher

sa cause. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)

J'ai toujours mis de côté, et personne, j'ose le dire, n'en a donné

des gages plus certains que moi, j'ai toujours mis de côté toute

question de prééminence personnelle. Quand j'ai eu l'honneur, au 6

septembre, d'être appelé dans les affaires, je n'ai voulu y rentrer

que dans le poste que j'avais précédemment occupé. Mais l'influence,

l'influence politique, l'influence pour ma cause, l'influence pour mes

idées, l'influence pour les intérêts auxquels je me suis dévoué, ah!

certainement non, je n'y ai jamais renoncé. (_Bravo au centre._)

J'ai toujours considéré comme de mon devoir, comme de mon honneur,

d'étendre, d'entretenir cette influence, autant qu'il m'était donné de

le faire dans la position à laquelle il plaisait au roi de m'appeler.

Voilà pour les considérations personnelles; la Chambre me permettra de

ne pas m'y arrêter davantage. La Chambre ne se plaît pas aux débats

intérieurs, aux anecdotes, aux luttes de personnes: je la conjure

seulement d'avoir sans cesse présente à l'esprit cette idée, que la

prééminence, les apparences, les avantages personnels, je n'en ai

jamais tenu aucun compte, je n'en ai jamais fait aucun cas. Mais la

réalité du pouvoir, l'influence politique, les moyens de force pour ma

cause, pour mon opinion, je les ai toujours cherchés, et je les

chercherai toujours. (_Nouvelles et vives acclamations au centre._)

J'arrive au fond des choses.

Vous l'avez vu, l'honorable M. Barrot a posé sur-le-champ la question

dans sa vérité. Que vous a-t-il dit? quelles sont les paroles qui ont

dû vous frapper le plus?

Que la politique suivie depuis six ans, cette politique qu'il a

constamment combattue, avait été une politique de répression, de

répression à outrance: c'est le mot dont il s'est servi; politique

dans laquelle on avait attaqué, non-seulement l'abus, mais l'usage de

nos libertés; politique dans laquelle, tantôt par des lois, tantôt par

des actes, on avait porté atteinte aux droits essentiels, aux

principes fondamentaux de la révolution de Juillet.

C'est là, messieurs, la question qui se débat depuis six ans devant

vous. (_Marques d'adhésion._)

L'honorable M. Barrot pense que la politique suivie depuis six ans a

été mauvaise, répressive avec excès, contraire aux principes de la

révolution de Juillet et aux droits du pays.

Je pense le contraire: il y a six ans que j'ai l'honneur de le

soutenir devant la Chambre. C'est donc toujours la même question:

quels que soient les hommes, quelles que soient les crises

ministérielles, c'est toujours cette question-là qui s'agite. Ne

l'oubliez donc pas, messieurs; ce qui se traite dans ce moment devant

vous, à propos de la crise ministérielle, c'est la question de savoir

si le gouvernement et vous nous resterons fidèles à la politique

suivie depuis six ans, ou si nous abandonnerons cette politique. (_Au

centre_: Très-bien!)

Eh! messieurs, je n'ai ici nul besoin d'explication, nul besoin

d'interprétation; quand l'honorable M. Barrot vous a parlé des

dernières crises ministérielles, de celles qui ont renversé le

ministère du 11 octobre et celui du 6 septembre, qu'a-t-il dit?

comment en a-t-il parlé en son nom et au nom de ses amis? Il a dit que

quelque faible espérance, quelque lointaine perspective de changement

que pût leur offrir un nouveau ministère, lui et ses amis s'étaient

hâtés d'y adhérer, qu'ils s'étaient hâtés d'accepter cette espérance

si faible, cette perspective si lointaine, tant le changement leur

paraissait important, tant il s'agissait à leurs yeux des plus graves

intérêts du pays compromis par la politique suivie depuis six ans. Il

vous a dit que le moindre temps d'arrêt dans cette politique leur

paraissait un immense avantage, un avantage qui les avait décidés, lui

et ses amis, à des sacrifices qui leur avaient beaucoup coûté.

Je le comprends, M. Odilon Barrot et ses amis ont eu parfaitement

raison. En effet, toutes les fois qu'il se produira dans la vie des

cabinets, dans la vie de cette Chambre, quelque crise, quelque

événement qui donnent lieu d'espérer la moindre déviation, la moindre

altération de la politique suivie depuis six ans, M. Odilon Barrot et

ses amis feront bien de se hâter d'y adhérer.

_Voix aux centres._--Très-bien! très-bien!

M. GUIZOT--D'y adhérer avant que la brèche soit grande, avant que les

yeux du pays soient ouverts, avant que tout le monde sache bien de

quoi il s'agit; car le jour où la brèche apparaîtra, le jour où l'on

saura de quoi il s'agit, le jour où l'on verra l'honorable M. Odilon

Barrot et ses amis entrer avec le cabinet dans des voies nouvelles,

dans une voie de véritable changement, dans la voie d'abandon de la

politique suivie depuis six ans, malgré l'estime qu'on leur porte, je

n'hésite pas à annoncer que la disposition du pays changera, et qu'il

se fera une réaction qui fera adopter bien autre chose que la loi de

disjonction et les autres mesures que nous vous avions proposées.....

(_Vifs applaudissements au centre_. _Sensation prolongée._)

Messieurs, je suis, pour mon compte, si heureux de la voie de

franchise que M. Odilon Barrot vient d'ouvrir, je me sens tellement à

l'aise depuis qu'il a parlé à cette tribune, que j'ai bien envie de

faire quelques pas de plus dans cette voie et de vous parler avec une

vérité encore plus complète que la sienne, s'il m'est possible.

(_Marques nombreuses d'adhésion._)

Il est déjà arrivé plus d'une fois, comme l'a dit M. Barrot, qu'on a

été sur le point de s'arrêter dans la politique suivie depuis six ans,

qu'on a été sur le point d'en dévier, qu'on a laissé entrevoir

quelques symptômes de changement politique, quelque approche de

l'opposition vers le pouvoir. Que s'est-il manifesté dans le pays? Une

inquiétude générale. (_Vive approbation au centre. Rires ironiques à

gauche._)

Pour mon compte, j'observe comme un autre, et j'ai aussi le droit

d'apporter à cette tribune le résultat de mon observation. (_À

gauche_: C'est juste.)

Eh bien, le résultat de mon observation, c'est que toutes les fois que

les principes, les maximes de l'opposition, malgré certaines

sympathies qu'elle rencontre dans le pays, malgré les souvenirs, les

préjugés (qu'on me permette de me servir de cette expression), malgré

les préjugés qui existent encore dans le pays en sa faveur, toutes les

fois qu'elle a paru approcher du pouvoir, une inquiétude générale, une

inquiétude profonde, l'inquiétude des intérêts sérieux, l'inquiétude

de ces intérêts qui sont les intérêts essentiellement sociaux, les

intérêts conservateurs, s'est aussitôt manifestée. (_Dénégations à

gauche._)

_Au centre._--C'est vrai! c'est vrai!

M. LE GÉNÉRAL DEMARÇAY.--Pourquoi donc avez-vous fait les lois de

septembre?

M. GUIZOT.--L'opposition comprendra donc que, convaincu, pour mon

compte, que son système est mauvais, et persuadé par mon observation

que le pays n'en veut pas...

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 34 / 219 题