Discussion des fonds secrets demandés par le cabinet en mars 1837,
après ma rupture avec le comte Molé.
--Chambre des députés.--Séance du 3 mai 1837.--
La demande d'une augmentation de 800,000 fr. de fonds secrets amena
une longue discussion, moins sur cette question même que sur les
derniers changements ministériels, sur la politique comparée des
divers cabinets de 1832 à 1837, et sur celle que semblait annoncer le
nouveau cabinet présidé par M. Molé. Je pris la parole dans ce débat,
après des interpellations adressées aux ministres anciens et nouveaux
par le comte de Sade, et, tout en votant pour l'augmentation de fonds
secrets réclamés par le nouveau cabinet, je discutai les diverses
vicissitudes ministérielles et leurs vraies causes politiques.
M. GUIZOT.--Messieurs, je ne viens pas, je pourrais peut-être me
dispenser de le dire, je ne viens pas combattre l'allocation
proposée, je vote pour cette allocation dans sa totalité. Mais depuis
le commencement de cette discussion, et tout à l'heure par un
honorable préopinant, j'ai été appelé à m'expliquer sur ce qui s'est
passé depuis quelque temps.
Je suis sorti récemment des affaires: j'en suis sorti, non-seulement
pour des causes personnelles, mais encore pour des causes de politique
générale. J'ai gardé jusqu'à présent, à ce sujet, le silence le plus
absolu. J'aurais pu, dans les deux dernières discussions auxquelles
s'est livrée la Chambre, soit sur la dotation votée pour Mgr le duc
d'Orléans, soit à l'occasion de la dot de la reine des Belges,
j'aurais pu prendre la parole. Je m'en suis abstenu; je n'ai pas voulu
mêler des débats purement politiques à des intérêts qui m'étaient
chers comme à vous tous.
Aujourd'hui, j'éprouve le besoin de m'expliquer sans réserve sur la
part que j'ai prise aux derniers événements, (_Écoutez! écoutez!_) sur
ma conduite et sur ses motifs, sur la politique à laquelle je reste
fidèle et sur ses raisons.
Quant aux faits purement personnels et à la crise ministérielle, je
serai très-court. J'ai peu de goût pour l'une et pour l'autre de ces
questions.
J'ai été (il m'est peut-être permis de le rappeler), j'ai été taxé
quelquefois, en pareille circonstance, de prétentions et de volontés
intraitables, absolues. Je pourrais, sans trop m'en inquiéter,
accepter ce reproche. Ce n'est pas, à mon avis, dans la trop grande
inflexibilité, dans la trop grande énergie du pouvoir que réside,
depuis trois ans, le mal du pays; c'est bien plutôt dans le défaut
d'unité, dans les tiraillements intérieurs, dans l'incertitude des
idées et des volontés. C'est là, depuis 1830, la véritable cause de si
fréquentes et toujours si déplorables crises ministérielles. Il y a
longtemps, messieurs, que j'en suis convaincu.
Cependant, comme je connais en même temps ce que décrivait tout à
l'heure à cette tribune l'honorable M. de Sade, l'éparpillement des
esprits, l'incertitude des idées, le fractionnement des partis, comme
je sais que cette forte unité de pensée et de volonté, si désirable
dans tout gouvernement, n'existe guère au sein du pays même, et qu'il
est fort naturel que les hésitations, les fluctuations, les
morcellements du pays se reproduisent dans son gouvernement, je n'ai
point hésité à me prêter, et toujours loyalement, à des arrangements,
à des transactions, à des conciliations. Je crois pouvoir me rendre
cette justice de n'avoir porté dans les affaires, quoi qu'on en ait pu
dire quelquefois, aucun esprit intraitable et exclusif. J'en
appellerais volontiers, s'il en était besoin, aux souvenirs du
ministère du 11 octobre. C'était là aussi un ministère de
conciliation, de transaction entre des nuances diverses représentées
par des hommes divers, et cependant ce ministère a duré plusieurs
années, malgré les temps si rudes qu'il a eus à traverser; au milieu
de grandes difficultés intérieures, il a duré, il a survécu à ces
difficultés, et les hommes qui en ont fait partie ont quelque droit de
dire qu'ils ont fait preuve d'esprit de conciliation, qu'ils ont
montré qu'ils étaient étrangers aux prétentions exclusives et
intraitables.
La conduite que j'ai tenue dans le ministère du 11 octobre, je l'ai
tenue également depuis, et en particulier, au moment de la formation
du ministère du 6 septembre.
Je n'ai mis alors d'importance qu'à deux choses, aux conditions qui
m'ont paru nécessaires pour assurer le ferme maintien de la politique
suivie depuis six ans, et en même temps pour m'assurer une part
d'influence proportionnée à la part de responsabilité politique qui
devait peser sur moi. Je n'ai rien demandé au delà de ce qui m'a paru
nécessaire, dans l'un et dans l'autre but.
Lorsque la nécessité de modifier le cabinet du 6 septembre s'est fait
sentir, je suis demeuré fidèle à la même idée, à la même conduite; je
n'ai rien demandé que je n'eusse demandé au moment de sa formation.
J'ai apporté dans les différentes transactions ou plutôt dans les
différents essais auxquels la crise ministérielle a donné lieu, le
même esprit de ménagement et de conciliation.
À ce sujet, je n'ai à me plaindre, dans le débat qui s'est élevé hier,
que d'une seule parole échappée à l'honorable M. Havin... (_Mouvement
d'attention._)
Quand j'ai fait, auprès d'un de mes collègues du 11 octobre, une
démarche que je ne désavoue pas plus aujourd'hui qu'au moment où je
l'ai faite, je ne l'ai point faite dans un vulgaire et bas désir de
conserver le pouvoir... (_Très-bien!_)
J'ai quitté et pris le pouvoir plusieurs fois en ma vie, et je suis,
pour mon compte, pour mon compte personnel, profondément indifférent à
ces vicissitudes de la fortune politique... (_Nouvelle adhésion aux
centres._) Je n'y mets d'intérêt que l'intérêt public, l'intérêt de la
cause à laquelle j'appartiens et que je me fais honneur de soutenir.
Vous pouvez m'en croire, messieurs; il a plu à Dieu de me faire
connaître des joies et des douleurs qui laissent l'âme bien froide à
tout autre plaisir et à tout autre mal... (_Profonde sensation...
Bravos prolongés._) Je n'hésite donc pas à me rendre moi-même cette
justice: des motifs politiques m'ont seuls déterminé dans cette
démarche, comme dans toutes les autres; je croyais qu'il était de
l'intérêt du pays de reformer, si cela se pouvait, le cabinet qui, à
mon avis, l'avait le mieux servi, le plus longtemps et le plus
efficacement. Il était bien clair que je n'entendais maintenir par là
aucune autre politique que la politique du 11 octobre, et que c'était
là la question que j'allais adresser à l'honorable M. Thiers, en lui
demandant de la soutenir de nouveau avec moi. C'est là ce qui n'a pu
se réaliser; je le regrette, mais je ne regrette nullement la démarche
par laquelle je l'ai tenté... (_Très-bien!_)
Cette tentative ayant échoué, j'en ai fait d'autres; la Chambre les
connaît. Je n'ai agi dans cette circonstance que très-publiquement et
très-rapidement. Les diverses tentatives de conciliation et
d'arrangement ayant échoué, j'ai été amené à proposer à la couronne un
ministère dont l'unité, l'homogénéité fût le caractère dominant. Je ne
l'ai fait qu'après avoir épuisé tous les autres moyens, toutes les
autres chances. Je suis persuadé que dans l'avenir, qu'il s'agisse de
moi ou de tout autre, peu importe, le pays et la couronne
reconnaîtront que l'unité, l'absence de tiraillements intérieurs, la
fermeté simple dans la direction du pouvoir, deviendront de plus en
plus une condition nécessaire de force et de succès. C'est tout ce que
je veux dire. (_Nouvelle adhésion aux centres._)