M. BERRYER.--Bravo! bravo!

M. GUIZOT.--Voilà pour les faits personnels. Ils suffiraient,

pleinement, je crois, pour expliquer ma sortie des affaires.

En aucun cas un homme public ne doit accepter une responsabilité

supérieure, je ne dis pas supérieure à l'apparence, mais à la réalité

de l'influence qu'il possède. En aucun cas, non plus, il ne doit

laisser entamer sa considération personnelle. Cela est dans l'intérêt

du pays, comme dans l'intérêt des personnes.

Ne croyez pas cependant que les motifs dont je viens d'entretenir la

Chambre, ne croyez pas que ces considérations purement personnelles,

quoique politiques au fond, m'aient seules déterminé dans la conduite

que j'ai suivie.

La politique générale a eu sa part, et une grande part, dans la crise

ministérielle et les incidents dont elle a été accompagnée.

Messieurs, on peut s'accorder sur la pensée qui doit présider à la

conduite politique, et ne pas s'accorder sur la conduite même qui peut

réaliser cette pensée; on peut s'accorder dans l'intention et ne pas

s'accorder dans l'action. Je n'en donnerai à la Chambre que deux

exemples bien récents.

Quand le cabinet du 6 septembre se forma, on convint, et d'un commun

accord, qu'on ne se laisserait pas rebuter par des échecs, par

certains échecs, par exemple, par le rejet de telle ou telle loi, de

la loi de disjonction nommément... (_M. le président du conseil fait

un mouvement._)

Je remarque quelques signes de doute au banc des ministres: je me suis

peut-être trompé en attribuant ce que je viens de dire au moment de la

formation du cabinet. (_M. le président du conseil paraît vouloir

adresser une observation à l'orateur._) Voulez-vous permettre que je

répète exactement?

J'ai dit qu'au moment de la formation du cabinet du 6 septembre, on

était convenu d'un commun accord qu'on ne se laisserait pas rebuter

par certains échecs, qu'on ne ferait pas légèrement des questions de

cabinet, et que, lorsque, entre autres, on prit le parti de proposer

la loi de disjonction, il fut convenu qu'on n'en ferait pas une

question de cabinet. Mes souvenirs sont parfaitement clairs.

Eh bien, il n'est personne qui n'ait pu remarquer et qui n'ait

remarqué, lorsque la loi de disjonction a été rejetée, que ce rejet

produisait sur les différents membres du cabinet une impression

très-différente, que leur langage, leur attitude à tous n'étaient pas

les mêmes, que les uns paraissaient plus déterminés, les autres plus

hésitants à continuer la campagne dans laquelle on venait de subir un

tel échec. C'est là un fait dont il n'y a, sans doute, aucun

témoignage officiel, mais qui peut être présent à la mémoire d'un

grand nombre de membres de cette Chambre. Cette diversité au moment de

l'épreuve était pour le cabinet une grande cause d'embarras et

d'affaiblissement. Il y avait là différence, et une différence

importante dans l'action, bien qu'il n'y en eût pas eu dans

l'intention.

Voici un second exemple. La loi d'apanage avait été proposée de

concert, d'un avis unanime. Eh bien, pour mon compte, je ne me serais

jamais prêté à la retirer avant l'épreuve du débat. Je sais comme un

autre me soumettre sincèrement, sans arrière-pensée, aux mesures

adoptées ou rejetées par mon pays. Je sais comme un autre quelle est

la valeur de l'opinion publique, même quand on croit qu'elle se

trompe, et le respect qui lui est dû; mais je crois qu'il est du

devoir du gouvernement d'être difficile, sévère, exigeant, quand il

s'agit de constater l'opinion publique. Je crois qu'il y a des

épreuves légales, des épreuves constitutionnelles par lesquelles les

Chambres et le pays doivent être appelés à passer, et la première de

ces épreuves, sans contredit, c'est la discussion. Aujourd'hui je

parle en pleine liberté de cette question, car c'est là évidemment une

question finie, une question jugée; ce n'est pas d'un simple

ajournement, c'est d'un ajournement indéfini, ou de quelque chose

d'équivalent qu'il s'agit. Les opinions sont donc aujourd'hui en

pleine liberté sur cette matière, et j'exprime la mienne sans aucune

préoccupation de l'avenir. (_Sensations diverses._)

Je signale encore là une de ces différences dans l'action qui peuvent

être très-importantes entre des hommes politiques, et amener dans le

développement des affaires un véritable dissentiment, quoiqu'il n'y en

ait pas eu dans leur pensée primitive.

Je prie la Chambre de me permettre, puisque j'ai parlé de la loi

d'apanage, une très-courte digression dans laquelle je suis

personnellement intéressé. À cette occasion, on a répété ce qu'on

avait déjà dit souvent: on m'a taxé de tendances aristocratiques, de

je ne sais quelle intention de ressusciter le système du privilége des

aristocraties constituées. J'ai besoin, messieurs, de m'expliquer une

fois nettement et catégoriquement devant mon pays, à ce sujet. Je sais

que c'est là un côté par lequel il est singulièrement susceptible et

par lequel on se plaît à attaquer les hommes qu'on veut affaiblir dans

son estime politique. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)

Je dirai donc sans détour toute ma pensée.

Il y a d'étranges revirements dans la situation des hommes et dans le

langage qu'on tient à leur sujet. Lorsqu'on discutait la loi des

élections du 5 février 1817, cette loi qui a, je n'hésite pas à le

dire, véritablement fondé le gouvernement représentatif en France,

puisqu'elle a fait sortir l'élection des mains de la multitude où elle

ne peut avoir lieu qu'indirectement et mensongèrement, pour la placer

dans les mains des classes élevées et capables, où l'élection s'opère

directement et efficacement, eh bien, au moment où l'on discutait

cette loi, elle était accusée, par le parti de l'ancien régime,

d'avoir pour résultat le triomphe de la classe moyenne en France, son

triomphe définitif, sa prépondérance complète dans l'ordre politique,

aux dépens des débris des anciennes classes supérieures et de la

multitude. C'était là le reproche que lui adressaient les chefs

intelligents et capables du parti de l'ancien régime.

À cette époque, n'étant ni député ni membre important du gouvernement,

je défendis la loi contre ces attaques; je la défendis officiellement,

dans le _Moniteur_, en servant d'interprète au gouvernement lui-même;

et je la défendis en avouant le reproche, en disant qu'il était vrai

que cette loi avait pour résultat de rendre impossible le retour de la

prépondérance de l'ancienne aristocratie et de toutes les classes

privilégiées, qu'elle avait en effet pour résultat de fonder en France

la prépondérance politique de la classe moyenne, et que cela devait

être, qu'ainsi le voulaient la justice et l'intérêt du pays.

Quelques années plus tard, en 1820, étranger au gouvernement, dans les

rangs de l'opposition, tout ce que j'ai pu dire ou écrire sur la

politique a eu pour objet de prouver que notre révolution de 1789

était la victoire glorieuse et définitive de la classe moyenne sur le

privilége et sur le pouvoir absolu. Je défie qu'on cite un seul de mes

écrits politiques où cette idée ne soit énergiquement et incessamment

soutenue et développée.

Depuis 1830, de quoi avons-nous été accusés, mes amis et moi, et moi

en particulier, par les défenseurs du parti de l'ancien régime, dans

leurs journaux, dans leurs écrits? De vouloir constituer ce qu'on

appelait une monarchie bourgeoise, le règne de la classe moyenne, la

monarchie de la classe moyenne. C'est à ce titre, messieurs, que j'ai

été continuellement attaqué; et me voilà aujourd'hui, depuis quelque

temps, me voilà le défenseur, le résurrecteur, s'il est permis

d'inventer ce mot, de l'ancienne aristocratie, du privilége, de

l'aristocratie privilégiée et nobiliaire, car c'est sous son nom et

dans ces termes que j'ai été plusieurs fois attaqué à cette tribune!

Il n'en est rien, messieurs, il n'en est absolument rien. Je suis

fidèle aujourd'hui à l'idée politique qui m'a dirigé pendant toute ma

vie. Oui! aujourd'hui, comme en 1817, comme en 1820, comme en 1830, je

veux, je cherche, je sers de tous mes efforts la prépondérance

politique des classes moyennes en France, l'organisation définitive et

régulière de cette grande victoire que les classes moyennes ont

remportée sur le privilége et sur le pouvoir absolu de 1789 à 1830.

Voilà le but vers lequel j'ai constamment marché, vers lequel je

marche encore aujourd'hui.

Cependant, il y a ici, entre mes adversaires et moi, une différence

notable, sur laquelle je demande à la Chambre la permission de

m'arrêter un moment.

Oui, messieurs, je veux le triomphe définitif, je veux la

prépondérance politique des classes moyennes en France; mais je veux

aussi que cette prépondérance soit stable et honorable, et pour cela,

il faut que les classes moyennes ne soient ni violentes et

anarchiques, ni envieuses et subalternes. (_Marques d'adhésion._)

On parle beaucoup, messieurs, depuis quelque temps, de bourgeoisie, de

classe moyenne, de démocratie, de France nouvelle; mais on s'en fait,

à mon avis, une bien fausse idée. Il est vrai, la France nouvelle, la

démocratie actuelle, veut une justice universelle, un mouvement

ascendant d'une étendue inconnue à l'ancienne société. Mais ne croyez

pas, messieurs, que la démocratie actuelle, que la classe moyenne

actuelle ressemble à la bourgeoisie du moyen âge, à cette bourgeoisie

récemment affranchie, qui doutait, et doutait avec raison, de sa

dignité comme de sa force, étroite, envieuse, inquiète, tracassière,

mal élevée, voulant tout abaisser à son niveau; non, messieurs, la

France nouvelle, la démocratie nouvelle a la pensée plus haute et le

coeur plus fier; elle se confie en elle-même; elle ne doute point de

sa destinée et de ses droits; elle n'est jalouse de personne; elle ne

conteste à personne sa part dans l'organisation sociale, bien sûre

qu'on ne viendra pas lui disputer la sienne. Elle a fait ses preuves

et pris ses garanties à cet égard; après la victoire qu'elle a

remportée, elle a le coeur et les sentiments d'un vainqueur; telle est

sa vraie disposition aujourd'hui. C'est lui faire injure, c'est lui

faire injure et dommage que de lui supposer, et de travailler à lui

rendre les inquiétudes, les jalousies, les susceptibilités, les

ombrages qui la travaillaient autrefois. Quiconque l'honore et veut la

servir véritablement doit au contraire travailler sans cesse à lui

élever le coeur, à lui inspirer confiance en elle-même, à l'affranchir

de toutes les jalousies, de toutes les tracasseries; à lui persuader

qu'il faut qu'elle ouvre sans cesse ses rangs, qu'elle se montre prête

à accueillir, à rallier toutes les supériorités; que toutes les

supériorités anciennes ou nouvelles, quels que soient leur nom et leur

caractère, ne sont bien placées que dans son sein; qu'en dehors

d'elle, elles deviennent à charge à elles-mêmes et inutiles au pays;

qu'il faut que toutes les supériorités, quelles que soient leur date

et leur nature, je le répète, acceptent ce fait, ce fait définitif de

notre époque, le triomphe des classes moyennes, la prépondérance des

intérêts généraux qu'elles représentent, et viennent nettement se

réunir à elles pour reprendre leur place, une place digne et grande,

dans les affaires du pays. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)

Voilà le langage qu'il faut tenir aux classes moyennes; voilà le seul

langage digne d'elles, digne de cette assemblée, digne des

institutions que les classes moyennes ont conquises par leur

intelligence et par leur courage. Toutes ces vieilles querelles, tous

ces vieux débris de mots et de choses, de priviléges, d'aristocratie

nobiliaire, tous ces vieux débris doivent disparaître; ce sont des

querelles réchauffées, des querelles honteuses aujourd'hui, des

querelles qui appartenaient à la bourgeoisie d'autrefois, à la classe

moyenne d'il y a trois cents ans, des querelles auxquelles la France

nouvelle et la démocratie actuelle sont et deviendront de jour en

jour plus étrangères. (_Très-bien! très-bien!_)

Je n'hésite donc pas, messieurs, pour mon compte, lorsque je rencontre

dans les institutions anciennes ou modernes, étrangères ou nationales,

lorsque je rencontre une institution qui me paraît convenir à la

société actuelle, aux intérêts, aux besoins de la France nouvelle,

telle qu'elle a été faite par la victoire de notre révolution de 1789

à 1830, que cette institution s'appelle apanage ou de tout autre nom,

qu'on en puisse retrouver quelque semblant vrai ou faux, complet ou

incomplet, dans des siècles ou dans des institutions différentes, je

ne m'en inquiète en aucune façon; je repousse ce qui est nuisible à

l'état actuel de la France, aux intérêts de la France nouvelle; mais,

tout ce qui la sert, je crois qu'elle peut et qu'elle doit l'adopter;

elle est assez sûre d'elle-même, et de sa victoire et de son avenir,

pour ne pas s'inquiéter de quelques mots et de quelques fausses

ressemblances. (_Nouvelles marques d'adhésion au centre._) Je laisse

là cette question.

Je demande pardon à la Chambre de cette digression qui, pour moi, a

quelque valeur politique, quoiqu'elle n'en ait aucune dans la question

particulière des fonds secrets. J'ai cru devoir saisir l'occasion de

la mettre sous ses yeux. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)

Je rentre dans la question; je disais à la Chambre qu'indépendamment

des motifs personnels qui avaient déterminé ma sortie des affaires, il

y avait des motifs de politique générale provenant de la diversité qui

peut se rencontrer entre des hommes honorables, au moment de l'action

et dans la conduite politique, quoique au fond et dans l'intention ils

se soient proposé le même but. J'ai donné deux exemples pris dans des

circonstances toutes récentes; j'ai besoin d'entrer plus avant dans

cette partie de la question, c'est-à-dire dans les causes de politique

générale qui ont amené la dissolution du cabinet du 6 septembre, et

qui président à la situation actuelle du cabinet, de la Chambre et du

pays. Ici, je demande à la Chambre la permission de m'expliquer

encore avec la plus entière franchise, car, à mon avis, on ne l'a pas

toujours fait, par réserve de langage plutôt que par aucune autre

raison.

L'honorable M. Thiers se plaignait à cette tribune, à l'occasion des

affaires d'Afrique, de la timidité et de l'insuffisance du langage, ce

qui avait fait qu'on n'avait pas dit la vérité complète à la Chambre;

je m'en plaindrai ici à l'occasion de la politique générale, et je

parlerai sans détour.

Quand la session s'est ouverte, si la Chambre veut me faire l'honneur

de s'en souvenir, dans la discussion des affaires d'Espagne, j'ai dit

que l'esprit révolutionnaire était en déclin en France, et l'esprit

conservateur en progrès. Je pense aujourd'hui comme il y a trois mois;

je ne voudrais pas cependant qu'on se méprit sur la portée de mes

paroles. L'esprit révolutionnaire décline parmi nous, en ce sens et

par cette cause que les situations sociales, les intérêts généraux,

qui étaient révolutionnaires en 1789, sont maintenant satisfaits et

devenus conservateurs. Les intérêts de droits publics, de charges

publiques, de dignité personnelle, de propriété, qui étaient

révolutionnaires en 1789, sont maintenant conservateurs. C'est la

grande différence entre cette époque et la nôtre.

Il y a, de plus, les leçons de l'expérience qui, bien qu'elles ne

restent jamais complétement gravées dans la mémoire, ne sont jamais

non plus tout à fait perdues pour les hommes.

Mais, messieurs, malgré l'expérience, les esprits et les moeurs ne

changent pas aussi vite que les situations et les intérêts, et

l'esprit révolutionnaire est encore bien présent et bien puissant

parmi nous. Et quand je dis l'esprit révolutionnaire, je ne parle pas

seulement de cette passion de renversement, de cette fureur anarchique

qui ne saisit ordinairement qu'un petit nombre d'hommes; je parle de

ces instincts irréguliers, de ces idées contraires à l'organisation et

à la stabilité du pouvoir et de l'ordre social, de ces préjugés

antisociaux qui caractérisent, non l'esprit révolutionnaire forcené,

mais l'esprit anarchique.

Je dis que l'esprit révolutionnaire ainsi défini est encore présent et

puissant parmi nous. Regardez, je vous en prie, aux classes même où

dominent les intérêts conservateurs. Que disons-nous tous les jours?

qu'observons-nous tous les jours? Qu'on ne rencontre souvent, dans ces

classes mêmes, qu'une intelligence incomplète des conditions de

l'ordre social et du gouvernement, que là encore dominent un grand

nombre de préjugés, d'instincts de méfiance pour le pouvoir,

d'aversion contre toute supériorité. Ce sont là des instincts

véritablement anarchiques, véritablement antisociaux. Que disons-nous,

qu'observons-nous encore tous les jours? Un grand défaut de prévoyance

politique, le besoin d'être averti par un danger imminent, par un mal

pressant; si ce mal n'existe pas, si ce danger ne nous menace pas, la

sagacité, la prévoyance politique s'évanouissent, et l'on retombe en

proie à ces préjugés qui empêchent l'affermissement régulier du

gouvernement et de l'ordre public. (_Très-bien!_)

Nous disons tous les jours, dans les conversations particulières, que

c'est là un mal qui se rencontre dans les classes les plus éclairées,

les plus aisées, chez lesquelles les intérêts conservateurs dominent.

Si nous pénétrons dans les classes qui vivent de salaires et de

travail, le mal est bien plus grand. Je pourrais parler des ravages

que font tous les jours dans ces classes les exemples si séducteurs et

encore si récents des succès et des fortunes amenées par les

révolutions. C'est évidemment là une tentation qui agit aujourd'hui

bien puissamment sur les classes pauvres et laborieuses.

Mais qui n'est frappé aussi de l'absurdité des idées répandues dans

ces classes sur l'organisation sociale, sur les droits des individus,

sur la constitution des gouvernements? Qui n'est frappé de

l'inconcevable légèreté et de l'épouvantable énergie avec lesquelles

ces classes s'en occupent, en délibèrent, en font le sujet de leur

attention dans leurs moments de loisir?

Qui n'est frappé en même temps du relâchement des freins religieux et

moraux? Qui n'est frappé de la facilité avec laquelle tous les

mensonges, toutes les calomnies les plus antisociales, les plus

nuisibles aux objets de votre respect sont accueillies dans ces

classes?

Je pourrais en citer de déplorables et de récents exemples; je

pourrais vous montrer quel mal politique immense peuvent faire

quelques pages dans des millions d'hommes.

Vous n'avez, contre cette disposition révolutionnaire des classes

pauvres, vous n'avez aujourd'hui, indépendamment de la force légale,

qu'une seule garantie efficace, puissante, le travail, la nécessité

incessante du travail. C'est là le côté admirable de notre société. La

puissance du travail, et le frein que le travail impose à toutes les

ambitions, à toutes les prétentions, est aujourd'hui un fait

très-salutaire. Mais ne vous y fiez pas; le travail est un frein

insuffisant, qui manque tel jour. Il n'y a de freins véritablement

sûrs que ceux qui puisent leur force dans l'homme lui-même, dans ses

convictions, dans ses sentiments; il n'y a de freins véritablement

sûrs que les freins moraux, les freins sincèrement acceptés par ceux

sur qui ils s'exercent. Eh bien, dans l'état actuel de la société, ces

freins, je n'hésite pas à le dire, vous manquent dans les classes

inférieures; et vous êtes sans cesse sur le point de les voir

entraînées par les tentations et les prétentions révolutionnaires.

Ce n'est pas tout. Pendant que vous êtes ainsi travaillés dans les

classes aisées et les classes pauvres, ici par les restes, là par les

passions de l'esprit révolutionnaire, cet esprit est entretenu,

fomenté parmi vous par deux causes tout à fait indépendantes de vous,

et sur lesquelles vous ne pouvez rien.

D'abord par l'état révolutionnaire du monde entier.

Personne ne peut se dissimuler que ce qui s'est accompli en France

fermente partout; qu'on s'en félicite ou qu'on s'en inquiète, le fait

est évident. Le principe, le besoin révolutionnaire, qui a éclaté en

France, fermente partout, et l'esprit révolutionnaire qui subsiste

encore en France reçoit tous les jours, de cet état général de

l'Europe, de ce qui se passe en Angleterre, en Espagne, en Portugal ou

ailleurs, un aliment que vous ne pouvez éloigner.

Il est encore une autre cause, une cause plus active, vos propres

institutions. Personne, messieurs, ne les admire plus que moi;

personne ne leur est plus sincèrement dévoué que moi. Elles organisent

régulièrement la lutte du bien et du mal, du vrai et du faux, des

bonnes et des mauvaises passions, des intérêts légitimes et des

intérêts illégitimes; elles organisent cette lutte dans la confiance

que le bien prévaudra sur le mal, les bons sentiments sur les mauvais,

les intérêts légitimes sur les intérêts illégitimes. Je partage cette

confiance; elle est honorable pour la dignité de l'homme, elle est la

gloire et la force de notre temps et de nos institutions; mais en

acceptant le fait dans sa beauté, il ne faut pas méconnaître le péril

qui s'y mêle; or, vous ne pouvez vous dissimuler qu'il y a là des

facilités données au mal, des provocations sans cesse adressées aux

mauvaises passions, aux prétentions illégitimes; vous ne pouvez vous

dissimuler que, dans cette lutte sans cesse ouverte, le mal est tous

les jours appelé à se produire comme le bien, que les mauvaises

passions et les intérêts illégitimes s'entendent dire chaque jour des

choses dont ils ne se doutaient pas, dont ils n'avaient jamais entendu

parler, en sorte que vous avez dans vos propres institutions une

provocation continuelle, incessante à l'esprit révolutionnaire, au

développement de ses passions, de ses intérêts et de ses prétentions.

Eh bien, en présence de pareils faits, dans un pareil état de notre

société, comment ne verriez-vous pas que l'esprit révolutionnaire

n'est pas chez nous un hôte accidentel, passager, qui s'en ira demain,

auquel vous avez quelques batailles à livrer, mais avec lequel vous en

aurez bientôt fini? Non, messieurs, c'est un mal prolongé et

très-lent, jusqu'à un certain point permanent, contre lequel la

nécessité de votre gouvernement est de lutter toujours. Le

gouvernement, dans l'état actuel de la société, n'a pas la permission

de se reposer, de s'endormir à côté du gouvernail; il est engagé

contre l'esprit révolutionnaire; sous diverses formes et à des degrés

très-inégaux, il est engagé, dis-je, dans une lutte constante et à

laquelle il ne doit pas songer à se soustraire.

Je sais le reproche qu'on nous a adressé, à moi et à mes amis,

reproche qu'on est tout prêt à renouveler; je sais qu'on a dit: Les

voilà toujours, ces hommes de lutte, de combat, qui ne cherchent que

la guerre, qui ne sont propres qu'à la guerre, qui ne veulent pas de

la conciliation, qui ne souffrent pas qu'on se repose jamais.

Je demande la permission de répondre sérieusement à ce reproche, car

s'il était fondé, il serait grave. Mais il ne l'est pas, et j'espère

le démontrer à la Chambre.

Messieurs, je commence par nier, par nier absolument en fait ces

reproches de violence, de dureté, d'emportement, si souvent adressés à

la politique et à la conduite du gouvernement depuis six ans.

J'affirme qu'à aucune époque, en aucun pays, au milieu de telles

épreuves, de telles difficultés, jamais gouvernement ne s'est conduit

avec tant de patience et de modération.

_Plusieurs membres._--Oui! oui! c'est vrai!

M. GUIZOT.--Je dis cela de toutes choses, je le dis des actes comme

des lois. Je dis que les actes du gouvernement, depuis six ans, au

milieu de tant de périls et de difficultés, ont été aussi modérés,

aussi patients qu'il était possible pour suffire aux dangers; que si

vous aviez retranché quelque chose, quelque peu que vous eussiez

retranché de ce que le gouvernement a fait, il n'aurait pas suffi à sa

tâche; il a fait tout juste ce qu'il fallait, rien de plus. Il ne me

serait pas difficile, sous le point de vue politique, sous le point de

vue parlementaire, de trouver, au sein même de cette Chambre, des

preuves éclatantes de la patience et de la modération du gouvernement

depuis six ans.

Quant aux lois, je dis que celles qu'on a faites étaient

indispensables, et qu'elles n'ont rien fait que suffire, si tant est

qu'elles aient pleinement suffi, à leur mission.

Je ne me sens donc, pour mon compte, nullement disposé à les

abandonner, ni en principe, ni dans l'exécution. Je suis convaincu

qu'elles doivent être complétement et fermement exécutées aujourd'hui

comme il y a un an, comme il y a deux ans. Je suis convaincu que

non-seulement elles ont sauvé le pays depuis six ans, mais qu'elles

sont destinées à le sauver plus d'une fois encore, et que leur

présence est aujourd'hui, dans le pays, le premier moyen de salut.

Je n'abandonne donc, je le répète, aucun des actes, aucune des lois

qui ont été rendues depuis six ans.

Nos moyens de force contre le mal révolutionnaire, nous les avons

conquis depuis six ans à la sueur de notre front; gardons-les bien.

Nos lois sont des armes nécessaires; ne souffrons pas qu'on les laisse

rouiller. (_Mouvement à gauche._)

En faut-il d'autres? en faudra-t-il d'autres? Je n'en sais rien. Je

crois qu'il serait insensé à un homme sage de prendre à ce sujet aucun

engagement.

Je regrette sincèrement que la loi de disjonction n'ait pas été

adoptée. (_Chuchotements._) Je crois que le gouvernement avait bien

fait de la proposer. J'aime mieux qu'elle ait été rejetée que si le

gouvernement ne l'avait pas proposée. (_Nouveau mouvement._) Il a

acquitté sa responsabilité, il a fait son devoir. Il se soumet

toujours aux décisions du gouvernement représentatif; mais il

n'abandonne pas pour cela son opinion, et ne change pas de sentiment.

_Quelques membres._--Très-bien!

M. GUIZOT.--Quant à la loi sur la prison de détention à l'île Bourbon,

je ne veux pas anticiper sur la discussion, mais j'espère qu'elle aura

lieu, et je me propose, quand cette loi viendra à discussion,

d'établir que jamais loi n'a été plus conforme aux véritables

principes et au véritable but de la législation pénale.

Je me propose d'établir qu'elle a précisément, non pas pour objet,

mais pour effet, de rendre peu à peu possible la réduction de la peine

de mort en matière politique.

M. LAFFITTE.--Elle dispense en effet de la peine de mort.

(_Agitation._)

M. GUIZOT.--Je demande à la Chambre de ne pas anticiper sur cette

discussion.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 19 / 219 题