Discussion sur les affaires de l'Algérie et sur la première expédition
de Constantine.
--Chambre des députés.--Séance du 22 avril 1837.--
À l'occasion du crédit extraordinaire demandé pour faire face aux
dépenses de la première expédition de Constantine (fin de 1836), une
vive discussion s'éleva; le maréchal Clausel défendit sa conduite dans
cette expédition, et M. Thiers prit la parole, le 21 avril, pour
expliquer et soutenir la politique qu'il avait suivie lui-même, quant
à l'Algérie, comme président du cabinet du 22 février précédent.
Quoique je ne fisse plus alors partie du cabinet de M. Molé, je pris
la parole pour le défendre et discuter notre politique générale en
Algérie.
M. GUIZOT. (_Mouvement d'attention._)--Messieurs, au premier abord,
quand j'ai vu se rengager hier la discussion du système qu'il convient
de suivre à l'avenir dans nos possessions d'Afrique, j'ai ressenti
quelque regret. Cette discussion avait été ajournée au projet de loi
sur les crédits extraordinaires; j'ai craint un moment que, venue
incidemment et d'une manière inattendue, elle ne fût mutilée,
effleurée, écourtée, et qu'il n'en résultât pour la Chambre peu de
lumière.
Mon inquiétude s'est bientôt dissipée: les développements,
non-seulement brillants, mais lumineux, qu'a donnés le président du
cabinet du 22 février, ont rendu à la question son étendue, et ont
remis la Chambre dans la véritable voie. Nous reprendrons ce débat
quand viendra la demande des crédits extraordinaires; nous ne le
viderons pas aujourd'hui, mais j'espère qu'il fera aujourd'hui un pas,
et ce sera beaucoup.
Ce qui me paraît important, c'est de fixer bien précisément le point
où la question est actuellement parvenue, l'état actuel de nos
affaires en Afrique, et pour ce qui me regarde, si la Chambre me
permet de le rappeler, la part qu'a eue le cabinet du 6 septembre dans
cet état actuel de la question et des affaires. C'est sur ce point que
je désire appeler en ce moment l'attention de la Chambre, en
supprimant beaucoup de développements, beaucoup de parties de la
question qui trouveront leur place lorsque nous la reprendrons à
propos des crédits extraordinaires.
En entendant hier les premières paroles de l'honorable M. Thiers, j'ai
éprouvé un moment de surprise. Il a commencé par dire qu'il ne
s'agissait pas du tout ici de deux systèmes en présence, qu'il
s'agissait uniquement d'une guerre mal faite. Ma surprise s'est
bientôt dissipée: au bout d'un moment, j'ai revu les deux systèmes;
ils ont reparu dans les paroles même de l'honorable M. Thiers. Il a
bien élevé des doutes, il a bien ajourné, jusqu'à l'issue d'une guerre
bien faite, le choix définitif entre les deux systèmes; mais il a
évidemment combattu l'un, adopté l'autre. Il les a examinés tous les
deux. Il a fait au système de l'occupation limitée une foule
d'objections qui l'ont conduit à le déclarer à peu près impossible.
Tout en reconnaissant les inconvénients du système de l'occupation
universelle, tout en en ajournant l'adoption définitive, c'est
cependant celui qu'il a soutenu: en sorte que, de son propre aveu,
dans son propre discours, les deux systèmes se sont bien retrouvés en
présence, et que c'est bien entre les deux que la Chambre aujourd'hui
est appelée à délibérer.
Eh! messieurs, si cela n'était pas, que ferions-nous depuis six ans?
Depuis six ans, c'est précisément entre les deux systèmes que nous
nous débattons à la Chambre. Rappelez-vous, je vous prie, toutes les
occasions où il a été question des affaires d'Afrique: entre une
personne et une autre, sous une forme ou sous une autre, la question a
toujours été de savoir jusqu'à quel point notre occupation devait être
étendue, et militairement maintenue. Nous avons eu à choisir tantôt
entre la colonisation et la non-colonisation, tantôt entre tel et tel
gouverneur général; mais sous des mots et sous des noms propres
différents, les deux systèmes ont toujours été aux prises, et la
Chambre, depuis six ans, ne s'est occupée que de chercher lequel des
deux doit être adopté.
Ce qui se passait dans la Chambre se passait également en Afrique. Là
aussi les deux systèmes se sont rencontrés. Parcourez les différentes
administrations qui ont régi l'Afrique depuis six ans: M. le maréchal
Clausel à sa première administration, M. le duc de Rovigo, M. le comte
d'Erlon, M. le maréchal Clausel à sa seconde administration; leur
histoire n'est que l'histoire de la lutte confuse, sourde, et de
l'amalgame souvent incohérent des deux systèmes; on a passé des
tendances de guerre aux tendances de paix, des idées de colonisation
aux idées de non-colonisation. On venait se plaindre de l'incohérence
de la conduite de l'administration. Que voulait-on dire? qu'elle
n'adoptait aucun système, qu'elle les confondait tous. Et il en était
ainsi, non-seulement dans l'administration, mais au sein même de la
population coloniale africaine. Là aussi, il y a des hommes qui ont la
passion des aventures militaires et des aventures financières; il y en
a d'autres qui préfèrent un établissement régulier, modéré,
progressif. La même diversité d'esprit et de tendance qui s'est
manifestée dans les débats de la Chambre, dans le sein de
l'administration d'Afrique, cette même diversité existe et se
manifeste dans la population coloniale elle-même.
Il y a donc bien là une lutte entre deux politiques, entre deux
conduites, lutte qu'il est impossible de méconnaître et d'éluder, qui
est le fond même des choses.
Elle a éclaté dans la conduite générale du gouvernement. Quand M. le
maréchal Clausel est retourné en Afrique pour la seconde fois, les
instructions qui lui ont été données étaient conçues dans le système
de l'occupation limitée et pacifique. En arrivant en Afrique, M. le
maréchal Clausel a fait une proclamation qui a paru s'écarter de ce
système, et rentrer dans celui de l'occupation universelle et
guerroyante. La différence a été si évidente que M. le ministre de la
guerre s'est cru obligé de s'en plaindre.
Soit donc que vous considériez les débats de la Chambre, la conduite
de l'administration en Afrique, l'état des esprits dans la population
coloniale, les grands actes du gouvernement central, vous retrouverez
partout la différence profonde des deux politiques et la nécessité,
pour la Chambre comme pour le gouvernement, de se prononcer entre les
deux.
Il le faut bien, messieurs, il le faut tous les jours plus
nécessairement. Rappelez-vous les résultats de la seconde
administration de M. le maréchal Clausel. Je les prends d'abord dans
une seule province, dans celle où ils se sont déployés de la manière
la plus exacte et la plus complète, celle d'Oran. Je ne rappellerai
pas la généalogie dont parlait il y a quelques jours mon honorable ami
M. Jaubert; mais voici les faits.
Dans la province d'Oran, vous avez été à Mascara, de Mascara à
Tlemcen; vous avez lié Tlemcen à Oran par le camp de la Tafna; vous
avez témoigné l'intention de retourner à Mascara, d'y établir une
garnison et de lier de nouveau Mascara à Tlemcen par un autre camp.
Qu'est-ce que cela, messieurs? n'est-ce pas le système de l'occupation
universelle, militairement organisée sur tous les points importants de
la régence?
Il a été mis en pratique dans la province d'Oran. Pendant le même
temps, on commençait à poursuivre le même but dans la province
d'Alger; là aussi on annonçait l'intention d'occuper toutes les
places, d'y établir des garnisons, de lier toutes ces places entre
elles par des camps. On l'a tenté, on l'a commencé aussi dans la
province de Bone; l'expédition de Constantine faisait partie de ce
plan. On liait Bone à Guelma par le camp de Dréan. On devait établir
un camp entre Guelma et Constantine. En un mot, c'était partout le
système de l'occupation universelle et militaire aboutissant: 1º à
l'occupation des places par des garnisons françaises ou indigènes à la
solde de la France; 2º à l'enchaînement de toutes ces places entre
elles par des camps retranchés; 3º à l'établissement, sur tous les
points où nous ne serions pas nous-mêmes, de beys nommés par nous; 4º
enfin, à des expéditions fréquentes pour ravitailler et soutenir les
places, les camps, les beys.
Voilà le système tel qu'il a été conçu et qu'on a commencé à le
pratiquer.
Quand le ministère dont l'honorable M. Thiers était président est
arrivé aux affaires, il n'a pas définitivement et ouvertement adopté
ce système; mais je n'hésite pas à dire, et je ne pense pas que
l'honorable M. Thiers me démente, je n'hésite pas à dire qu'il s'est
placé dans cette voie, sur cette pente. Je n'en veux pour preuve que
la lettre de M. le maréchal Clausel au général Rapatel, son remplaçant
en Afrique. C'est l'exposition la plus complète, la plus claire de ce
système:
«Un système de domination absolue de l'ex-régence est, sur ma
proposition, définitivement arrêté par le gouvernement.....»
Puis il ajoute:
«Les opérations qui doivent avoir lieu dans chaque province se feront
simultanément et de manière à ce que la campagne qui va s'ouvrir
atteigne le but définitif que l'on se propose.
«Occuper toutes les villes importantes du pays, y placer des garnisons
et établir des postes retranchés au centre de chaque province et aux
divers points militaires qui doivent être occupés d'une manière
permanente; masser, sur un point central dans chaque province, les
troupes destinées à former des colonnes mobiles qui pourront toujours
et instantanément se porter d'un point sur un autre..... Voilà mon
plan d'occupation.»
Un tel langage repose, si je ne me trompe, sur l'aveu tacite du
gouvernement qui avait envoyé le maréchal en Afrique. Et non-seulement
ce plan d'occupation était résolu, mais l'exécution en fut aussitôt
commencée dans toutes les parties de la régence.
Voilà dans quel état le ministère du 6 septembre a trouvé la question.
Eh bien, le cabinet du 6 septembre n'était pas d'avis de ce système;
je l'avais, pour mon compte, toujours combattu; je m'étais prononcé à
plusieurs reprises pour l'occupation limitée et pacifique, la Chambre
peut me faire l'honneur de s'en souvenir. Le cabinet partageait à cet
égard mon opinion, et repoussait l'opinion contraire par des raisons
que je me permettrai de rappeler brièvement et en résumé; elles
reviendront avec plus de développement dans la discussion des crédits
extraordinaires.
La première de toutes, c'est que le système de l'occupation
universelle entraînait la guerre permanente, résultat que le cabinet
du 6 septembre n'a jamais voulu adopter.
On parle des États-Unis, de la population indigène qui les entoure. Eh
bien, les États-Unis se sont conduits envers cette population avec
beaucoup plus de ménagements et de prudence; les États-Unis n'ont pas
dit: «Nous sommes les souverains, nous allons nous approprier tout le
territoire dans lequel est dispersée cette population des Indiens;
nous en occuperons les principaux points; nous établirons des camps,
et nous ferons des promenades militaires continuelles.»
Si les États-Unis avaient dit cela, ils se seraient évidemment
constitués en état de guerre permanente avec les populations
indiennes. Ils ont procédé, je ne dirai pas avec plus de loyauté et de
douceur, mais plus régulièrement, plus prudemment; ils ont laissé en
paix la population dispersée sur le territoire; ils n'ont pas prétendu
se l'approprier, l'organiser militairement; seulement, à mesure qu'ils
ont avancé, ils ont pris telle ou telle portion de territoire, et se
sont ainsi étendus.
Je comprendrais, sans l'approuver, qu'on voulût introduire en Afrique
un pareil système; mais la prétention de prendre sur-le-champ le
territoire tout entier, de l'occuper sur-le-champ militairement, et en
même temps de vivre en paix, en bons termes avec la population qui le
regarde en grande partie comme sien, cette prétention me paraît
impossible à réaliser. Le système de l'occupation universelle et
organisée militairement est le système de la guerre permanente avec la
population arabe. Les dangers de cette guerre sont connus, je n'y
arrêterai pas davantage la Chambre; mais elle voit là une des
principales raisons pour lesquelles le cabinet du 6 septembre n'a pas
cru devoir adopter ce système.
En voici un autre. Il est impossible que vous ne soyez pas frappés,
depuis six ans, de la difficulté de gouverner une grande province, à
la distance de l'Afrique, si loin de l'influence du gouvernement de
Paris. Or, dans le système dont il s'agit, cette difficulté devient
infiniment plus grande. Si vous avez, sur tous les points du
territoire africain, un chef, des garnisons, un bey dont vous
répondiez, puisqu'il est votre client, puisque vous l'avez établi,
vous trouverez à chaque instant votre responsabilité engagée dans la
conduite de ces agents que vous ne gouvernerez pas, sur lesquels vous
n'aurez qu'une action très-indirecte; de sorte que la principale
difficulté que vous rencontrerez à gouverner l'Afrique, vous
l'aggraveriez infiniment si vous adoptiez le système dans lequel on
veut vous engager. Vous verriez alors la responsabilité du cabinet
sans cesse compromise par des actes sur lesquels il aurait été
impuissant; vous verriez se renouveler sans cesse ces abus, ces
violences, ces réclamations, qui ont fait, je ne veux pas dire le
scandale, mais la tristesse de nos derniers débats; vous les verriez,
dis-je, se renouveler constamment, et vous vous trouveriez, et le
gouvernement se trouverait avec vous dans l'impuissance de les
prévenir efficacement; et le lourd fardeau que l'Afrique vous impose
en ce moment se trouverait ainsi fort appesanti.
Et ce système si difficile à maintenir, qui vous met dans un état de
guerre permanent avec la population, qui vous impose un gouvernement
dont vous ne pouvez pas répondre, qui vous entraîne dans des
désordres, dans des abus que vous ne pouvez pas prévenir, vous vous
l'imposeriez en imposant au pays des charges en hommes et en argent
évidemment supérieures au prix que vous retirez de l'Afrique et aux
avantages de cette position.
Voilà, en résumé, les causes principales qui ont déterminé le cabinet
du 6 septembre à répudier le système dans lequel il trouvait
l'administration engagée, système sinon définitivement adopté, du
moins sur le point de l'être et déjà en cours d'exécution.
Messieurs, ce n'était pas une chose facile que de changer ce système,
d'opérer la transition de l'occupation universelle, déjà commencée, à
l'occupation limitée, de continuer la guerre, de la faire comme elle
devait être faite, en se proposant cependant la paix et un système
pacifique.
Et pourtant à cette difficulté s'ajoutait encore une difficulté
particulière, celle de l'expédition de Constantine.
Je ne retiendrai pas longtemps la Chambre sur ce fait; cependant,
comme c'est une des résolutions les plus graves qui aient été prises
par le cabinet dont j'ai fait partie, j'ai besoin de la bien
expliquer.
On nous dit: Pourquoi, puisque vous vouliez changer le système, ne
l'avez-vous pas fait sur-le-champ, nettement, complétement? Pourquoi
avez-vous autorisé l'expédition de Constantine qui était un pas de
plus dans la voie dont vous voulez sortir, pas qui vous y engageait
et vous imposait des difficultés de plus?
Messieurs, je ne nie pas qu'à considérer les choses d'une manière
abstraite cela n'eût mieux valu; je ne nie pas que s'il avait été
possible de changer sur-le-champ le système, hommes et choses, de
rentrer sur-le-champ dans les voies qui convenaient à la France en
Afrique, je ne nie pas, dis-je, que cela n'eût mieux valu; ce n'est
pas moi qui me plaindrai toutes les fois qu'on voudra adopter une
politique nette, décidée, active. Cependant je vous prie de remarquer
les difficultés d'une telle résolution; elles sont plus grandes dans
le gouvernement représentatif que dans aucun autre, plus grandes dans
un pays libre que dans aucun autre; les résolutions brusques,
complètes, les résolutions qui supposent un pouvoir bien ferme, bien
sûr de son fait, ces résolutions ne se concilient guère avec les
ménagements que, dans un pays libre, on est obligé d'avoir, qu'on doit
avoir pour toutes les opinions, tous les intérêts, toutes les
personnes. Ne vous y trompez pas, le gouvernement représentatif impose
au pouvoir plus de transactions, plus de ménagements, plus de lenteur,
plus de réserve, plus de prudence qu'aucun autre. Je ne crains pas la
liberté, mais je la respecte, et dans le régime représentatif, le
pouvoir doit toujours la respecter. Quand une opinion est devenue
considérable, quand elle a pris place dans le pays, quand des
personnes ont longtemps tenu le pouvoir entre leurs mains, quand des
intérêts se sont formés, on ne peut pas, on ne doit pas les briser
tout à coup; on ne doit pas passer sans transition, sans égards, d'une
conduite à une autre. (_Très-bien!_) Par cela seul donc que le système
dont je parle était déjà engagé, et qu'il avait été puissant pendant
quelque temps, il était impossible au gouvernement de ne pas le
ménager, même en l'abandonnant.
C'est ce qu'a fait le cabinet, c'est la résolution à laquelle il s'est
arrêté. On lui disait que s'il abandonnait Constantine, s'il changeait
précipitamment de système, les Arabes reprendraient courage, que
notre armée serait abattue, découragée, que ce serait le signal, non
pas d'une modification dans le système d'occupation, mais d'un
commencement d'abandon de l'Afrique. La presse, à Paris, répétait et
répandait ces calomnies. Dans cette situation, une conduite prudente,
réservée, était imposée au cabinet. C'est le motif qui l'a déterminé à
autoriser le maréchal Clausel à faire l'expédition; mais il l'a
autorisé en répétant qu'il répudierait le système jusqu'alors suivi,
que c'était par des motifs particuliers, par des considérations
d'urgence qu'il autorisait l'expédition, mais que, quant au système,
on n'y ferait pas un pas de plus, et qu'on se mettait dès ce moment en
mouvement pour le modifier.
C'est dans ces termes que le maréchal Clausel a été autorisé à faire
l'expédition. Elle n'a pas réussi: qu'a fait sur-le-champ le
gouvernement? Il a changé le système tout entier, hommes et choses; il
a rappelé le maréchal Clausel, non parce qu'il avait été malheureux,
non parce qu'il avait essuyé un échec, mais parce qu'il était en
Afrique le représentant du système de l'occupation universelle et
guerroyante. C'est à cause de cela que M. le maréchal Clausel a été
rappelé par le cabinet du 6 septembre.
Et, en même temps que le maréchal Clausel était rappelé, le cabinet a
pris grand soin d'envoyer en Afrique des hommes, des administrateurs
attachés au système qu'il s'agissait de faire prévaloir, attachés par
leur propre opinion, par leur conviction. Il ne faut pas croire que ce
soit une chose indifférente, surtout dans un pays libre, d'avoir des
instruments soumis, ou des hommes qui, de leur propre pensée,
spontanément, volontairement, concourent avec le gouvernement qui les
emploie. Cette spontanéité est indispensable quand on opère à
distance, quand il faut laisser aux employés une large mesure
d'indépendance. Il importait donc que les hommes placés à la tête des
affaires en Afrique fussent par eux-mêmes, par leur propre pensée,
enclins à fonder le système d'occupation limitée et de paix.
En même temps, le gouvernement préparait, pour ces nouveaux
administrateurs, des instructions conçues dans l'esprit dont je parle,
dans le système d'occupation limitée et pacifique. Ces instructions,
je ne sais si elles ont déjà été effectivement adressées aux
administrations d'Afrique; celles qui avaient été préparées par le
cabinet du 22 février n'avaient pas été non plus envoyées au maréchal
Clausel. Ainsi voilà deux instructions qui n'ont eu ni l'une ni
l'autre leur exécution officielle. Mais je voudrais qu'on pût les lire
à cette tribune et les comparer: on verrait à quel point elles sont
différentes, à quel point elles sont conçues dans un esprit différent,
à quel point elles ont des tendances diverses. Les premières ont pour
objet d'arriver à l'occupation universelle et militaire de l'Afrique,
pendant que les secondes ont pour objet l'occupation limitée et les
relations pacifiques avec les indigènes.
Voilà, messieurs, à quel point la question se trouve aujourd'hui
ramenée, quel est réellement l'état des affaires en Afrique. Il ne
s'agit point, comme on l'a dit hier, de l'abandon d'Alger: personne
n'y pense, aucune administration n'y a pensé; j'ai combattu à cette
tribune, aussi énergiquement que qui que ce soit, comme membre du
cabinet du 11 octobre, les idées d'abandon. Il ne s'agit donc en
aucune façon d'abandon. Il ne s'agit pas non plus de donner ou de
refuser à l'armée un territoire, un champ de bataille où elle puisse
s'exercer, se déployer, avancer. Je partage à l'égard de l'armée tous
les sentiments qui ont été exprimés hier à cette tribune. Je suis
convaincu que le respect pour la loi et les pouvoirs légaux l'animent,
et qu'en toutes occasions l'armée ne fera rien au delà des limites de
ce qui lui sera légalement ordonné. Je suis persuadé que, dans notre
nouvel ordre de choses, dans notre nouvelle société, on se trompe sur
la place que doit prendre notre armée, sur celle qu'elle prendra
naturellement, quand on raisonne d'après l'induction du passé, d'après
les idées qu'inspirent les armées permanentes sur les prétoriens et
sur les révolutions militaires; rien de semblable n'est à craindre en
France. L'armée n'est, et ne sera désormais qu'une garantie d'ordre et
de respect pour la loi; elle en donnera la première l'exemple.
Moi aussi je sais quel est le bon esprit de l'armée. Je sais que, dans
le sein de l'armée comme dans le sein de la société, la raison et le
patriotisme prévaudraient au besoin contre les suggestions de
l'intérêt personnel et contre les fantaisies de l'imagination.
(_Très-bien!_) Je sais que là aussi, si on faisait appel aux idées de
justice et au bon sens, on les trouverait puissantes. J'ai confiance
partout dans le triomphe du bien, et je pense qu'il faut attendre de
l'armée, comme de la société, tout ce qu'on est en droit de lui
demander raisonnablement dans l'intérêt du pays. Je pense qu'il ne
faut jamais lui refuser l'avancement légitime: elle y a droit. Je
pense qu'un territoire, un champ de bataille où elle pourra s'exercer,
se former, déployer ses vertus, se préparer à la guerre, est excellent
pour elle; mais encore faut-il que cela soit renfermé dans les limites
de l'intérêt du pays, et je suis convaincu que l'armée ne voudrait pas
d'un territoire, d'un champ de bataille, d'un avancement qui seraient
achetés contre les intérêts du pays, (_Très-bien!_) qui imposeraient
au pays des charges excessives; l'armée répudierait, j'en suis sûr,
quiconque viendrait réclamer pour elle plus que l'intérêt du pays ne
commande.
La question reste donc entière, la liberté de la décision reste
entière. Si l'intérêt de la France veut que l'armée trouve en Afrique
un territoire où elle se forme, où elle s'exerce, où elle trouve des
occasions d'avancement, on le lui donnera. Mais si l'intérêt du pays
exigeait au contraire que la guerre cessât, que les expéditions, que
les promenades militaires devinssent moins fréquentes, je suis
persuadé que l'armée le trouverait bon; elle comprendrait que
l'intérêt du pays est sa loi comme la nôtre. (_Très-bien! très-bien!_)
La Chambre, messieurs, se trouve donc aujourd'hui à ce point, qu'après
six ans d'essais confus, incohérents, dans lesquels les deux systèmes
ont été tour à tour essayés et confondus en Afrique, il vient de se
faire, depuis un an, deux tentatives successives et distinctes des
deux systèmes. J'ai tort de parler ainsi, car cela n'a pas été jusqu'à
la tentative, cela n'a pas été assez long pour constituer un véritable
essai; mais enfin le cabinet du 22 février s'était placé sur la voie
de l'occupation universelle et militairement organisée dans toute la
régence. Le cabinet du 6 septembre s'est placé au contraire dans la
voie de l'occupation limitée et pacifique. C'est entre ces deux
tendances que la Chambre est appelée à prononcer aujourd'hui. Je crois
qu'il importe beaucoup, dans l'intérêt de nos possessions d'Afrique,
dans l'intérêt de notre propre dignité, de notre bonne administration,
que la question soit nettement décidée. Il faut sortir, en Afrique, de
cette politique incertaine, de cette politique de tâtonnement et
d'oscillation; il faut adopter une politique ferme, nette, complète.
C'est là aujourd'hui la question. Quand nous traiterons des crédits
extraordinaires, nous la reprendrons dans toute son étendue; mais le
point vrai auquel on est parvenu est celui-là. La confusion,
l'incohérence des systèmes ont eu lieu d'abord en Afrique. Plus tard,
deux systèmes ont été tentés, l'un d'occupation universelle et de
guerre permanente; l'autre d'occupation limitée et d'établissements
pacifiques. Quand nous aurons épuisé, à propos des crédits
extraordinaires, cette question, quand la Chambre se sera clairement
prononcée, alors l'administration en Afrique et le gouvernement à
Paris sauront dans quelle voie ils devront marcher. La question aura
fait un pas, et l'on pourra espérer pour l'Afrique un avenir. Si nous
restons ou si nous retombons dans l'hésitation, dans la confusion dans
laquelle on a persévéré depuis six ans, le sort de l'Afrique sera de
nouveau compromis, et vous pourrez bien avoir encore des désordres et
des scandales pareils à ceux qui nous ont affligés depuis trois jours,
et l'on viendra peut-être encore dire alors que l'abandon est le seul
moyen d'échapper à tant de maux et d'embarras. Ne courez pas le
risque d'arriver à cette solution; adoptez une politique nette,
claire, précise. Pour mon compte, je suis convaincu que celle dont le
cabinet du 6 septembre avait fait sa règle, dans laquelle il était
entré, sans y avoir parcouru, il est vrai, une longue carrière, est la
seule praticable, la seule qui n'impose pas de charges trop lourdes,
et atteigne un but vraiment utile: je la maintiendrai de nouveau,
quand on discutera les crédits extraordinaires; je n'ai voulu
aujourd'hui que marquer le point précis auquel la question est
arrivée, et faire sentir à la Chambre la nécessité de prendre une
résolution décisive. (_Adhésion marquée._)
M. THIERS.--J'ai peu de mots à ajouter à tout ce qui a été dit sur
cette grave question. Cependant, les paroles que je désire ajouter à
ce qui a été dit ont peut-être quelque utilité. C'est avec quelque
regret, je dois le dire, que je suis monté hier à la tribune; je ne
croyais, je l'avoue, rouvrir... (_Rumeur._) Je n'ai eu qu'une seule
intention en y montant, c'était de faire faire un pas à la question
d'Afrique, pas qu'il me semblait indispensable de lui faire faire
cette année. C'était non pas de résoudre la question des deux
systèmes, mais de bien avertir la Chambre de la gravité de cette
entreprise, de bien l'avertir de l'ignorance dans laquelle elle avait
vécu d'une partie de la vérité. Et aujourd'hui je crois que tout le
profit de la discussion serait perdu, si nous placions encore la
question là où l'on veut la placer, et où elle n'est pas.
Que résulte-t-il des paroles de l'honorable préopinant? Non pas
précisément que tel ou tel système vaut mieux que l'autre, car il est
peu entré dans le détail des deux systèmes. Il semblerait résulter de
ses paroles qu'il y a deux systèmes en présence, ou pour mieux dire
deux tendances. Cela ressemblerait moins à une discussion utile et
approfondie de ces deux tendances, qu'à ce qu'on appellerait un procès
de tendance qu'on se ferait les uns les autres. (_Mouvement._)
Je n'ai pas l'habitude d'imputer aux hommes avec lesquels je discute
des tendances fâcheuses. Ainsi, par exemple, je n'imputerai jamais aux
hommes qui veulent l'occupation restreinte, la tendance dissimulée de
l'abandon. (_Agitation._) Cependant j'aurais pu peut-être dire aussi
qu'à travers cette manière de dissimuler la gravité de la question, à
travers ce système prétendu pacifique, il y avait peut-être au fond
une manière d'amener peu à peu l'abandon. (_Nouvelle agitation._) Je
n'ai pas dit de telles choses, et je voudrais à mon tour qu'on ne
m'imputât pas, à moi qui n'accuse pas le système de l'occupation
réduite d'aboutir à l'abandon, je ne voudrais pas, dis-je, qu'on
m'imputât d'aboutir à ce système de la guerre perpétuelle et de la
destruction des populations arabes, pour y substituer une population
européenne. Car hier, après que j'avais expliqué ma pensée de la
manière la plus claire, on me disait encore que j'étais le partisan de
ce système qui voulait la destruction, l'incendie et la guerre en
Afrique; et il m'a fallu dire de mon banc que je ne voulais pas cela.
Eh bien, je prétends que, quand on dit qu'il y a deux systèmes en
présence, cela se peut; mais assurément cela ne s'est pas trouvé dans
les deux cabinets dont j'ai eu l'honneur de faire partie, ni dans
celui du 11 octobre, ni dans celui du 22 février, et cela ne s'est pas
trouvé dans mes paroles, parce que ce n'était pas dans ma pensée.
Non, il n'est pas vrai qu'il y ait en présence deux systèmes, le
système pacifique et le système belliqueux, le système de l'occupation
limitée et le système de l'occupation non limitée, le système de
colonisation et celui de non-colonisation. J'ai dit et je répète
encore que pour moi, si l'on m'assurait Oran, Alger, Bone (les paroles
que j'ai prononcées se trouvent au _Moniteur_ d'hier), si l'on me les
assurait, avec une certaine étendue de territoire autour et des
relations pacifiques avec les tribus, je trouverais cela excellent, et
comme député et comme ministre, je m'y résignerais avec une
très-grande joie. J'ai dit et je dis encore que, quant à moi, je crois
le projet de coloniser ridicule, quand c'est le gouvernement qui le
tente; j'ai dit que le système d'occupation limitée me paraissait
plein de dangers; j'ai dit enfin, qu'à moins d'être ridiculement
barbare, il n'était pas possible de préférer la guerre à la paix.
Voici pour moi, membre du cabinet du 22 février, où réside la
question. Je résume les affaires d'Afrique dans cette situation que
j'ai définie hier: la guerre mal faite. La question n'est point, par
exemple, dans la demande de 23,000 hommes, à laquelle la commission du
budget opposait le chiffre de 18,000 hommes. Non, je dis que, quand la
question est ainsi placée, elle est faussement placée.
Eh bien, l'année dernière j'ai tâché de dire la vérité; je l'ai dite
hier plus vivement, parce que la même réserve ne m'était plus imposée.
Je veux avertir mon pays que, quel que soit le système, on l'abuse, on
le trompe, on l'entretient dans l'illusion que l'Afrique pourrait être
mise sous la domination française avec 18 ou 23,000 hommes.
(_Approbation._) Ce que j'ai voulu, c'est sortir de l'ambiguïté, de la
dissimulation, et faire faire ce que j'appelle un pas à la question;
c'est vous avertir que ce n'est que par de grands efforts que vous
parviendrez à vous établir, non pas jusqu'au grand Désert, mais
seulement sur le littoral, de manière à réunir les trois conditions,
la première de pouvoir vivre, la seconde d'être maître du commerce, la
troisième d'être assez maître du rivage pour que la piraterie ne
puisse renaître. Eh bien, je dis que cela ne se peut pas avec 23,000
hommes. C'est la vérité que je veux vous dire, parce que je trouve que
le mensonge a été la source de nos revers et de nos désastres.
Maintenant, je n'ajoute plus qu'un mot. Ce système belliqueux dans
lequel on prétend que nous voulons engager la France, le cabinet du 22
février l'a-t-il créé ou l'a-t-il trouvé? Mascara! Est-ce le président
du cabinet du 22 février qui l'a voulu? Mais Mascara est peut-être la
saillie la plus imprudente dans nos guerres d'Afrique. Je conçois
qu'elle ait été faite si on avait voulu occuper ce territoire; mais la
course de Mascara, pour aller détruire quelques établissements,
est-elle dans ce système pacifique qui veut se borner au littoral?
Qui a voulu Mascara? Je ne dirai pas le secret du cabinet. Je n'ai
qu'un mot à dire: j'étais absent à cette époque; ainsi ce n'est pas le
président du cabinet du 22 février qui s'est rendu coupable de ces
expéditions si hasardées qui ont entraîné la France si loin. Pour moi,
j'ai agi en homme positif; j'ai trouvé la guerre engagée; j'ai pensé
qu'il fallait la faire d'une manière active, avec vigueur, et qu'il ne
convenait pas à la France de la faire autrement.
J'ai dit et je répéterai toujours que, lorsque nous aurons fait la
guerre en Afrique, non pas au point de détruire la population, cela
serait barbare et insensé, mais au point de nous y assurer des amis,
de faire naître entre les chefs ou princes, qui occupent les provinces
africaines, l'intention et le désir de traiter, alors on pourra
traiter avec eux. Cette manière de s'y prendre sera-t-elle
définitivement la meilleure? L'expérience Je démontrera. Mais, pour le
présent, je le déclare, la question n'est pas entre un système
pacifique et un système belliqueux; elle est entre des gens qui voient
clairement les difficultés, qui ne se les dissimulent pas, qui
marchent droit sur elles et ne veulent pas les éviter. Messieurs, ce
que le gouvernement doit toujours faire, dans toute situation, c'est
de dire la vérité aux Chambres; c'est de ne pas les faire vivre dans
une confiance aveugle, c'est de leur faire voir toute l'étendue du
danger, afin qu'elles puissent y appliquer le remède nécessaire.
_À gauche._--Très-bien! très-bien!
M. GUIZOT.--Si la Chambre le permet, je dirai encore deux mots. (_Oui,
oui! Parlez, parlez!_) J'ai désiré, comme l'honorable M. Thiers, faire
faire un pas à la question. Nous sommes animés de la même intention,
et je n'ai pas plus de goût que lui pour l'ambiguïté et la
dissimulation. Je pense, comme lui, qu'on ne doit taire ni à la
Chambre, ni à la France, les charges que doit lui imposer l'Afrique.
Nous y avons la guerre flagrante; elle doit être faite énergiquement
et de manière à assurer un résultat. Je partage à cet égard l'opinion
de l'honorable M. Thiers; je ne suis pas plus disposé que lui à
dissimuler les besoins de la situation, et je crois que, quand le
cabinet viendra demander les crédits extraordinaires pour la guerre
qui se fait aujourd'hui en Afrique, la Chambre trouvera qu'on ne lui
dissimule pas la situation, et qu'on n'atténue pas les chiffres. Mais
je n'en pense pas moins qu'il y a entre les deux politiques, entre les
deux conduites en Afrique, une différence réelle, une différence sur
laquelle il est bon que la Chambre s'arrête et prenne un parti. Il ne
s'agit pas d'une guerre d'un moment; il s'agit de l'établissement
définitif et permanent; il s'agit de savoir si on s'établira d'une
manière permanente et militairement organisée sur tous les points de
l'intérieur du territoire, aussi bien que sur les points principaux de
la côte. Il s'agit de savoir quelle sera la conséquence de cette
politique, de cet établissement permanent et militaire, soit direct,
soit indirect, soit par des garnisons françaises, soit par des beys
soutenus par la France sur tous les points principaux de l'intérieur
du territoire.
Je pense, pour mon compte, que ce système, cette conduite, comme on
voudra l'appeler, est contraire aux véritables intérêts de la France
en Afrique, car elle impose à la France un fardeau excessif et des
difficultés de gouvernement que la France n'a aucun intérêt à
s'imposer. Je pense qu'en renonçant à ces établissements permanents
sur tous les points importants de l'intérieur du pays, en se
restreignant à une occupation limitée, non pas seulement à trois ou
quatre ports dans lesquels on serait enfermé, mais à des parties de
territoire autour des principaux points, et en s'appliquant à vivre en
bonnes relations avec les indigènes, on agit d'une manière beaucoup
plus conforme aux intérêts de la France en Afrique, et qu'on lui
assure les mêmes avantages, en lui imposant moins de charges. Je crois
que c'est là un résultat vers lequel la Chambre doit aspirer, et que
je recommande à sa plus sérieuse attention.