_M. le ministre._--Lui pour soutenir le ministère de M. de Polignac,
moi pour le combattre; lui pour combattre l'adresse des 221, moi pour
la soutenir. (_Très-bien! très-bien!_)
Nous avons été constamment, depuis ce jour, lui et moi, et nous sommes
encore aujourd'hui, fidèles à notre origine, à notre cause. Ce qu'il
faisait il y a sept ans, il vient de le faire; ce que je faisais, je
le fais encore aujourd'hui.
Que vous a-t-on dit pendant sept ans, messieurs? Que vous a dit, en
particulier, l'honorable préopinant, quand il s'agissait des affaires
de la France et de nos efforts pour rétablir l'ordre dans notre pays?
Il vous a dit: «Vous tentez l'impossible, vous ne réussirez jamais;
vous êtes sous l'empire d'un principe fatal, du principe
révolutionnaire, qui vous pousse invinciblement de conséquence en
conséquence à l'anarchie. Vous avez beau lutter, vos efforts seront
vains.»
Le fait a donné un démenti éclatant à ses prédictions tant de fois
répétées; l'ordre a été rétabli. Le gouvernement fondé, disait-on, sur
l'anarchie, s'est affermi par l'ordre; sa considération et son
influence se sont accrues. On ne peut plus vous parler aujourd'hui de
l'impossibilité de faire quelque chose de raisonnable et de régulier
en France; on ne le peut plus, on y renonce, ou se transporte sur un
autre terrain, dans un autre pays. (_Très-bien! très-bien!_)
À vos portes, messieurs, il y a un peuple qui, dans des circonstances
très-difficiles, avec une civilisation bien moins avancée que la
vôtre, avec une expérience bien moins longue, n'étant pas encore en
possession, comme nous, des fruits d'une puissante révolution, il y a
un peuple, dis-je, qui fait des efforts pour introduire chez lui
quelques principes de constitutionnalité, de liberté, des efforts
douloureux, mêlés d'incidents déplorables; vous prêtez votre appui à
ce peuple, vous le lui prêtez dans les limites qui conviennent à votre
situation, à vos intérêts. On vient vous dire: «Vous tentez
l'impossible, vous ne réussirez jamais à rien; vous n'affranchirez
point l'Espagne; l'Espagne ne réussira à rien: ni la liberté, ni
l'ordre constitutionnel n'auront en Espagne un moment d'existence;
renoncez-y donc, ne faites rien pour vos voisins.»
On vous dit pour l'Espagne, messieurs, ce qu'on vous a dit pendant
six ans pour vous-mêmes; on vous prédit pour l'Espagne l'impossibilité
qu'on vous a prédite pour vous-mêmes. Je n'ose pas me flatter; je
n'ose pas prédire à mon tour que vous réussirez en Espagne aussi
complétement, aussi heureusement que vous avez réussi en France; mais
je dis que vous avez raison d'essayer, que vous avez raison de donner
votre appui aux tentatives constitutionnelles de l'Espagne, de le lui
donner, comme je le disais hier, dans les limites de l'intérêt de la
France, (_Très-bien! très-bien!_) en prenant toujours l'intérêt de la
France pour point de départ; je dis que, si cette prétendue
impossibilité dont on vous parle devait réellement exister, il
faudrait, avant de le reconnaître, que vous eussiez fait pour
l'Espagne tout ce que l'intérêt de la France vous permet.
Je ne rentrerai pas, la Chambre le comprendra sans peine, dans la
discussion à laquelle je me suis permis déjà hier de donner tant
d'étendue; j'ai cependant quelques réponses simples et directes à
faire à l'honorable préopinant; et d'abord, quelques faits importants
à rectifier.
Il a parlé des réticences du cabinet, des embarras, des incertitudes
de son langage et de sa politique. Messieurs, je ne dirai pas que,
dans aucun cas, un gouvernement, un ministère ne doit avoir de
réticences; il serait puéril et ridicule de tenir un pareil langage;
sans doute il y a des occasions où un gouvernement doit savoir se
taire et ne montrer qu'à demi sa pensée et son intention.
Nous serions étrangers aux plus simples règles du bon sens et de la
politique, si nous prescrivions de venir toujours ici dire toutes
choses, soit au moment même où nous les faisons, soit avant de les
faire. Mais certes, si jamais politique a été claire, avouée, franche
dans ses principes généraux, dans ses volontés générales, c'est celle
qui a été suivie depuis six ans et qui l'est encore en ce moment. Et
cela est si vrai, que l'honorable préopinant lui-même, pour connaître
cette politique, n'a pas besoin qu'on la lui dise; il vous disait tout
à l'heure: «Je sais ce que faisait, ce que devait faire l'ancien
président; je sais ce que faisait, ce que doit faire le ministre de
l'instruction publique; je le sais, je n'ai pas besoin qu'on me
l'apprenne.» Messieurs, notre politique est donc bien claire, bien
franche, puisqu'on la connaît si bien; il n'y a certes point de
réticences dans une politique ainsi comprise avant d'avoir parlé. (_On
rit._)
Voici un autre fait qui n'est personnel ni à moi ni au cabinet.
Je m'étonne que l'honorable membre ait parlé du testament de Ferdinand
VII comme d'un acte odieux, extorqué à un mourant pour la translation de
la couronne sur la tête de sa fille. L'honorable préopinant ignore donc
complétement les faits; il ignore donc que le testament de Ferdinand VII
n'a rien de nouveau; il ignore qu'en 1789, un acte sanctionné par les
cortès du royaume avait aboli la pragmatique-sanction de Philippe V et
réglé la succession à la couronne comme l'a fait le testament de
Ferdinand VII; il ignore ce qu'il devrait savoir encore mieux, c'est que
l'adoption définitive et publique de cet acte des cortès a eu lieu en
1830, bien avant la mort de Ferdinand VII, lorsqu'il ne s'agissait pas
d'extorquer un testament à un mourant, lorsque Ferdinand était en pleine
possession de sa raison et de sa liberté, pendant que Charles X régnait
à Paris; il ignore que l'ambassadeur de France à Madrid, à cette époque,
voulut faire des observations et s'opposer au changement de l'ordre de
succession en Espagne, et qu'il reçut du gouvernement de Charles X
l'ordre de ne point s'opposer, de laisser aller les choses. Ce sont là
des faits avérés, officiels, et qui établissent de la manière la plus
claire, la plus positive le droit légal du la reine, reconnu par
l'Espagne elle-même, dans les formes de ces anciennes institutions que
l'honorable préopinant vantait tout à l'heure.
Il a examiné la question de droit, je l'ai examinée après lui; je
viens à la question de fait. Il s'est demandé quel était en Espagne le
voeu national, et il a comparé la situation du gouvernement de la
reine Isabelle et celle de don Carlos.
Il me serait aisé de faire la comparaison contraire, de vous montrer
don Carlos en présence d'un gouvernement nouveau, du gouvernement
d'une femme et d'un enfant, d'un gouvernement agité par les
dissensions qui accompagnent nécessairement les débuts d'un régime de
liberté; il me serait aisé de vous montrer don Carlos incapable de
sortir de la Navarre, obligé de se concentrer dans des provinces où il
ne trouve de la force que parce qu'elles se défendent, non pour lui
seul, mais pour leurs antiques priviléges et leur liberté; don Carlos
incapable d'exciter, dans le reste de l'Espagne, une insurrection
sérieuse, parvenant à faire promener, comme cela s'est vu souvent en
Espagne, une bande chargée de prélever, comme on l'a dit, des
contributions; une bande qui pille pour je ne sais qui, pour elle-même
peut-être, et qui, en parcourant la péninsule, ne peut s'établir nulle
part, ne peut faire insurger nulle part les populations des campagnes
pour sa cause, ne peut prendre possession durable d'aucune ville. Et
c'est là un parti, c'est là un prince qui a pour lui le voeu national!
C'est là un parti, un prince qui n'a qu'à se montrer pour rallier le
peuple autour de lui? Non, messieurs, don Carlos est resté cantonné
dans des provinces dont il n'a pu sortir, et la bande qui en était
sortie a été obligée d'y rentrer. (_Mouvement d'approbation._)
Le voeu national n'est donc pas plus avéré que le droit. Le droit est
en faveur de la reine, et tout ce qui s'est passé jusqu'à présent
prouve que le pays lui est également favorable.
Mais, a-t-on dit, ce que vous voulez est impossible en Espagne. Vous
voulez y faire ce que vous faites chez vous, y établir un gouvernement
fondé sur le principe du pouvoir royal, tempéré par l'empire des
majorités, au lieu d'un gouvernement fondé sur l'empire des majorités,
tempéré par le pouvoir royal. Je voudrais de tout mon coeur,
messieurs, que l'Espagne en fût à cette question; je voudrais de tout
mon coeur qu'elle ne fût pas agitée par d'autres débats; mais il n'en
est rien. Non, ce n'est pas cette question, moitié politique, moitié
philosophique, qui se débat aujourd'hui en Espagne; c'est une question
bien plus puissante, bien plus simple.
Il s'agit de savoir si l'Espagne sera livrée, perpétuellement livrée à
un vieux despotisme usé, au despotisme de l'intérieur du palais et de
l'inquisition; à un despotisme qui a été incapable de se défendre
contre l'étranger, qui n'a rien pu faire pour l'Espagne aux jours du
péril de l'Espagne, qui a été obligé de laisser l'anarchie s'emparer
du pays pour le défendre... (_Très-bien! très-bien!_)
Oui, messieurs, c'est par l'anarchie populaire que l'Espagne a été
défendue contre l'étranger. Le despotisme, que vous appelez l'antique
constitution du pays, n'a rien pu pour elle et ne pourrait pas
davantage aujourd'hui.
Il s'agit de savoir si le pays lui sera de nouveau abandonné, ou si
l'Espagne saisira quelque ombre de garanties pour les libertés
individuelles, pour la liberté de la pensée, de la parole, pour les
libertés élémentaires de la vie sociale. Voilà de quoi il s'agit, et
pas du tout des majorités tempérant le pouvoir royal, ou du pouvoir
royal tempérant les majorités... (_Nouvelle adhésion._)
Dans cet état de l'Espagne, que voulons-nous y faire? Voulons-nous
essayer d'y établir les mêmes principes, les mêmes formes, la même
régularité de gouvernement que chez nous? J'ai protesté hier à cette
tribune contre une telle entreprise; c'est cette entreprise que j'ai
déclarée, non pas impossible, je me suis gardé de le dire, mais
tellement difficile qu'il faudrait un intérêt immense, dominant,
irrésistible, pour que la France dût s'y engager. Mais ce n'est point
là ce que nous avons tenté en Espagne. Ce que nous avons vraiment
tenté, pour le gouvernement de la reine, par l'appui moral que nous
lui avons prêté, par les secours indirects résultant des traités, par
le blocus que nous avons ordonné, et qui, en effet, nous a coûté cher,
ce que nous avons voulu faire, c'est d'aider aux efforts d'un peuple
malheureux qui essaye d'entrer dans la carrière des gouvernements
réguliers et libres. Je me suis appliqué hier à constater à cette
tribune la différence de situation des deux peuples, à montrer
pourquoi la France ne pouvait, ne devait pas se compromettre
profondément dans une entreprise si difficile. Mais Dieu me garde
d'avoir jamais abandonné les généreux desseins du cabinet du 11
octobre, ces desseins qui ont été constamment poursuivis depuis avec
mesure et persévérance, et qui ont eu pour but d'aider le gouvernement
espagnol dans les premiers rudiments de la constitutionnalité, de lui
donner tout l'appui indirect qui n'engagerait pas la sûreté, la
prospérité, la dignité de la France.
Voilà ce que nous avons fait, et il n'y a rien là d'impossible. Je ne
sais pas, ni vous non plus, ni personne, quelle sera l'issue de cette
grande lutte; mais enfin depuis trois ans l'issue est suspendue; et
quand vous avez cru qu'elle allait se terminer en faveur de votre
prétendant, toujours un grand événement est venu éclater contre lui. À
qui cela est-il dû? Au voeu national de l'Espagne d'abord. Si
l'Espagne n'était pas favorable à la cause de la reine, ce que nous
avons fait pour elle n'aurait pas empêché votre prétendant de réussir.
À ce voeu de l'Espagne est venu s'ajouter l'appui que la France et
l'Angleterre lui ont donné depuis trois ans; voilà ce qui a empêché le
prétendant de réussir.
Tantôt c'est le concours de la France, c'est le blocus rigoureux qui a
prévenu le passage des armes et des munitions; tantôt ce sont des
marins et des artilleurs anglais qui ont fait échouer un grand siége;
tantôt c'est la légion étrangère dont le courage a déjoué les
expéditions des carlistes. Messieurs, il n'y a rien là d'impossible,
car cela a été effectivement accompli; il n'y a rien là d'impossible,
car nous poursuivons ce que nous avons fait. Nous persévérerons dans
la même voie. Nous n'engagerons pas la France, mais nous tenterons de
donner et nous donnerons, je l'espère, un secours prolongé, efficace,
qui servira réellement l'Espagne et qui déjouera, je l'espère, les
desseins du prétendant. (_Bravos aux centres._)