Discussion du projet d'adresse sur la question des affaires d'Espagne
et de la politique d'intervention ou de non-intervention française
dans ce royaume.
--Chambre des députés.--Séance du 16 janvier 1837.--
La question de l'intervention française en Espagne fut, à la Chambre
des députés comme à la Chambre des pairs, la principale dans le débat
de l'adresse. Je défendis la politique de non-intervention, en en
déterminant avec précision le caractère et les limites, et en
établissant qu'elle avait été, depuis l'avénement de la reine
Isabelle, la politique du gouvernement du roi.
M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, ce n'est
pas moi qui contesterai la gravité de la question qui se débat devant
vous. Je suis convaincu que l'erreur, dans cette circonstance, aurait,
pour notre pays et pour son gouvernement, les conséquences les plus
funestes. Aussi je ne l'aborde, pour mon compte, qu'avec un véritable
recueillement.
Je ne contesterai pas davantage la sincérité des convictions qui
diffèrent de la mienne; je sais croire à la sincérité, et l'honorer,
même dans mes adversaires. L'honorable M. Thiers a cru devoir rappeler
avant-hier, à la tribune, quelques paroles d'une conversation
particulière qui eut lieu entre lui et moi, lorsque l'intervention fut
demandée pour la première fois au cabinet. Je ne retire aucunement ces
paroles; la Chambre comprendra sans peine qu'à cette époque, redoutant
dans l'intérieur du cabinet une séparation que je n'ai jamais cherchée
et que je regretterai toujours, j'aie employé, dans mes conversations
particulières comme ailleurs, quelques paroles qui me semblaient
propres à la prévenir. (_Très-bien! très-bien!_)
J'ajouterai que mon opinion sur cette question n'a pas été, dès le
premier jour, complète et absolue, comme d'autres peut-être. Elle
s'est formée, elle s'est affermie progressivement et en présence des
événements. Mais l'honorable M. Thiers sait, aussi bien que personne
et que moi-même, que, toutes les fois qu'il a fallu prendre une
résolution, se prononcer pour ou contre l'intervention, je me suis
prononcé contre; c'est le seul fait que je tienne à rappeler en ce
moment.
À l'époque dont je parle, messieurs, je me suis prononcé contre
l'intervention. Je ne l'aurais certainement pas fait si j'avais cru
que nous fussions engagés par nos paroles envers la reine d'Espagne,
au moment de la mort de Ferdinand VII, et par les traités conclus plus
tard. Je suis de ceux qui pensent que les traités engagent, et qu'ils
doivent être exécutés à tout risque quand une fois ils ont été
conclus. Mais je pense et j'ai toujours pensé que, ni les paroles
données à la reine au moment de la mort de Ferdinand, ni les traités
conclus plus tard, n'avaient engagé le gouvernement français dans
l'intervention ou dans la coopération armée, et qu'il avait toujours
conservé la pleine liberté de ses résolutions et de ses actes sur
cette question. Je ne reviendrai pas sur la discussion qui s'est
prolongée à cette tribune quant au sens des traités; je n'ajouterai
rien à ce qu'a dit mon honorable collègue M. Hébert; je ne
convaincrais pas ceux qu'il n'a pas convaincus... (_Très-bien!_) Mais
je demande la permission de joindre aux preuves qu'il a données une
nouvelle preuve, une preuve de fait que la Chambre regardera comme
convaincante: c'est l'opinion constante du gouvernement français
depuis la conclusion des traités jusqu'à ce jour, opinion que
non-seulement le gouvernement français avait pour son compte, mais
qu'il proclamait tout haut: non-seulement il ne s'est jamais tenu pour
engagé, mais il l'a dit à toutes les époques; il a averti ses alliés
qu'il se considérait comme libre, et que, lorsqu'on parlerait
d'intervention ou de coopération, il se réservait le droit de juger si
elle était dans l'intérêt de la France. C'est la preuve de ce fait que
je vais mettre sous les yeux de la Chambre; et je prie la Chambre de
ne pas craindre que j'apporte à cette tribune des dépêches dont la
publicité pourrait avoir des inconvénients; les pièces que je vais
lire se rapportent à des faits accomplis, et démontreront ce que
j'avance, sans inconvénient pour la France ni pour aucun de ses
alliés.
Presque au moment même où la France venait d'adresser à la reine
d'Espagne les paroles dont on se prévaut aujourd'hui pour considérer
le gouvernement comme engagé, M. le duc de Broglie écrivait à
l'ambassadeur de France en Espagne:
«Nous n'avons aucune envie d'intervenir à main armée dans les affaires
d'Espagne. Tout au contraire, ce serait pour nous une bien fâcheuse
extrémité. Nous ne prétendons pas non plus soutenir le gouvernement
actuel de l'Espagne quoi qu'il fasse et quoi qu'il arrive, quelque
ligne de conduite qu'il suive, et dans quelque position que les
événements le placent. Nous avons voulu simplement avouer tout haut ce
gouvernement, lui donner force et courage en lui déclarant qu'il
pouvait compter sur notre amitié, et nous montrer disposés à écouter
favorablement ses demandes s'il était réduit à nous en adresser; mais
sans nous dessaisir du droit inhérent à tout gouvernement d'en
apprécier l'opportunité, la nature et la portée.» (_Sensation._)
Cette dépêche est du 20 octobre 1833.