préciser dans quelles circonstances, il a l’impression de l’avoir déjà
rencontrée, de l’avoir eue à diverses reprises devant les yeux. Mais, en
ce moment, l’anxiété de connaître le sort de Carry annihile toutes ses
facultés.
Le médecin se redresse en esquissant un geste d’impuissance.
--Je crains que toute science humaine soit inutile.
Un cri sort des lèvres de Thor, qui tombe sur ses genoux, près du lit.
Il sanglote éperdument en appelant Carry avec des accents si déchirants
qu’il semble vouloir, par le son de sa voix, rappeler à la vie
l’agonisante.
--Une opération n’est-elle pas possible? entend-il Grotthauser demander
au médecin, près de lui.
--Elle est en tous cas inutile, car le projectile a pénétré par la
région dorsale pour ressortir entre la troisième et la quatrième côte,
sans déterminer aucun lésion apparente. Il faut croire qu’il s’est
produit une hémorrhagie interne. Cependant, je vais appliquer un
pansement, conclut le docteur.
Tandis qu’il s’occupe de Carry, la douleur de Tornten fait place à un
sentiment de colère et de haine contre ceux qu’il accuse d’être les
auteurs des atrocités et des malheurs qui ensanglantent cette nuit
d’automne.
Si elle doit mourir, la douce fille qu’il chérit, il se promet de tirer
de sa mort une vengeance qui soit digne d’elle... D’ailleurs, elle ne
peut pas mourir, songe-t-il soudain, tout en contemplant anxieusement
son pâle visage comme pour tenter de déchiffrer le sens des
tressaillements qui le parcourent et des convulsions qu’y produit la
souffrance.
Mais elle s’éveille sans qu’aucune intervention ait déterminé ce retour
à la vie suspendue; elle lève les yeux et son regard rencontre celui de
Tornten, agenouillé à ses côtés.
--Carry! s’écrie-t-il dans un mouvement de joie et de crainte à la fois.
--Où suis-je? demande-t-elle.
Mais elle parle si bas que le son de sa voix ne parvient à l’oreille de
l’homme agenouillé que comme un souffle léger.
--Tu es à l’abri, Carry. Mais, dis-moi, comment te sens-tu?
--Si libre... si légère... si...
Elle se tait et, dans l’angoisse qui l’étreint, Tornten plonge son
regard dans ses yeux. Il la voit s’en aller, il la voit mourir aussi
distinctement que s’il mourait lui-même avec elle. Aucun son ne vient à
ses lèvres, aucun pleur ne monte à ses yeux. Muet, il assiste au départ
pour l’éternité de tout ce qui lui reste sur la terre; muet, il se jette
sur la morte et couvre son corps de baisers...
Quand il veut se relever, ses jambes se refusent à le soutenir, et il
retombe lourdement, sans voix, sur le sol...
* * * * *
Maintenant, c’est comme s’il était revenu au point de départ de tous ces
événements étranges, de tous ces spectacles d’épouvante et de
souffrance.
Les nuages sanglants de la fièvre déferlent de nouveau sous les yeux de
Thor, une douleur intense siège dans son cerveau et il demande à boire,
car la soif le torture.
Il sent qu’on s’occupe de lui, mais il ne peut apercevoir la main
charitable qui l’entoure de ses soins. C’est en vain qu’il cherche à
ouvrir les yeux.
Une chose est certaine; il est étendu, de nouveau, sur une couche
blanche, dans une pièce claire, ensoleillée, et, autour de lui, se
meuvent des formes également claires, du même ton que son entourage,
comme si elles en étaient partie intégrante.
Aussitôt qu’il peut former une pensée, il appelle la mort, car le
souvenir de la mort de Carry le hante et emplit son cœur du désir de
la fin.
Cependant l’ombre de la jeune fille l’environne comme si elle ne s’était
pas endormie dans l’éternité. Autour de lui, elle s’empresse, redresse
les oreillers, lui tend le rafraîchissement qu’il absorbe avidement.
Mieux encore, elle s’incline très bas sur lui et presse tendrement
contre les siennes ses lèvres de vierge. Et il reçoit d’elle
l’impression non pas du froid de la mort, mais de la chaleur
réconfortante d’une jeune vie ininterrompue.
Puis d’autres images paraissent, comme des fantômes dans le délire de la
fièvre. C’est une ronde infernale qui fait tournoyer autour de son lit
tous ceux qui ont si souvent occupé, torturé son esprit: le kaiser,
Jacob Grotthauser, ses camarades du cabaret de Schwanbach, sa femme
Ilse, son fils, Anton Kunst et cet ami perfide dont la vue, chaque fois,
l’emplit de rage. Et ils voltigent autour de lui en apportant la
douleur ou la joie, car il les voit s’agiter avec une étrange netteté,
comme s’ils étaient réellement devant ses yeux...
A un moment, parmi ces hallucinations fébriles, une image se détache des
autres et vient s’asseoir tout près, au bord de son lit, saisit sa main
et lui parle.
Et il perçoit nettement la voix de Jacob Grotthauser:
--Me comprends-tu, Thor?
--Je te comprends.
--Tu es resté longtemps sans connaissance. Entre temps, nous avons
enterré Carry Bolton et le tertre humide bombe encore sur sa frêle
dépouille.
--Dieu, que je suis malheureux!
--Tu peux l’être, car tu as beaucoup perdu en la perdant. Mais tu peux
en tirer vengeance, Thor.
--Ne me tente pas, Jacob. Il faudrait quelque chose d’effroyable pour
venger Carry.
--Tu le dois... et du même coup tu délivreras le pays du joug de
l’oppresseur.
--Pourquoi précisément moi? Je l’ai vénéré et il fut mon ami.
--Insensé! Tant qu’il a pu se servir de toi, il t’a trouvé assez bon
pour lui. Maintenant, tu ne comptes plus.
--Il croit bien faire pourtant en imposant sa volonté à la masse. Il
commet peut-être une erreur, mais pas un crime.
--Songe que par sa volonté des milliers d’hommes ont été anéantis.
--Je ne pense qu’à celle-là seule qui signifiait pour moi la vie et le
bonheur.
--Tu es lâche, Thor.
--Ne dis pas cela, Jacob, car je suis prêt à tout ce qui demande du
courage et de la résolution. Je sens en moi des forces que je puis
employer à ma vengeance.
--Eh bien, emploie-les.
--Aide-moi!
--Je t’aiderai. Patience! Bientôt je te conduirai là où tu pourras
assouvir ta vengeance.
* * * * *
Thor s’est relevé et erre par les pièces de son appartement.
Il est seul comme s’il n’existait plus en dehors de lui un seul homme
sur la terre. C’est en vain qu’il tourne autour du petit lit vide de son
enfant et en contemple les coussins restés intacts, en vain qu’il
cherche Carry Bolton. Son valet de chambre lui-même est devenu
invisible.
Dans la maison, le silence est absolu et à travers les fenêtres aucun
bruit ne monte de la rue, généralement remplie de toute l’animation de
la capitale.
Lui-même, Tornten semble circuler dans sa demeure sans aucun autre but
que d’y chercher vainement les deux êtres chéris.
Soudain, il tressaille. Il a perçu un bruit de pas; il est précisément
dans son cabinet de travail, et, derechef, il entend quelqu’un marcher
de droite et de gauche dans une pièce voisine.
Il ouvre la porte et aperçoit un homme de haute taille, revêtu de
l’uniforme de la marine allemande et qui, à sa venue, s’arrête et se
tourne vers lui.
--Kammitz! s’écrie Tornten, à la fois surpris et ému.
--C’est bien moi, Tornten, répond le comte, aussi calme que si sa visite
dans la demeure de son ancien ami n’avait rien que de très ordinaire.
--Qu’est-ce qui t’amène chez moi? demande l’officier blond après un
court silence.
--Le désir de te parler et de t’apporter d’importantes nouvelles.
--Comment es-tu entré dans mon appartement?
--C’est ton valet de chambre qui m’a introduit il y a quelques minutes.
Thor ne peut s’expliquer pourquoi il n’a pas vu Toman, mais la présence
du comte Kammitz le dispense de plus amples réflexions.
--Prends un siège, fait-il en fermant derrière lui la porte au verrou.
--Merci, Tornten. J’ai peu de choses à te dire et il vaut mieux que nous
nous parlions debout et face à face, d’homme à homme.
--Viens-tu me raconter que vous êtes victorieux?
--Ici, au moins, nous sommes restés vainqueurs, répond le comte. La
capitale est à nous et, dans toute la région du Nord, il n’y a pas une
force adverse pour nous inquiéter. Pour le Sud, nous en viendrons
facilement à bout.
«Ensuite viendra la danse avec l’ennemi extérieur, qui se terminera à
notre avantage, car alors tout l’empire allemand sera soumis au kaiser.
--Tu veux dire opprimé par le kaiser, dit Thor amèrement.
Le comte le regarde presque douloureusement.
--As-tu donc toujours de nous et de nos entreprises une opinion aussi
fausse? Ne vois-tu pas clairement, Tornten, que nous faisons le bien du
peuple en le forçant à reconnaître notre maître?
--Qu’est-il?... Un homme, après tout!... Où prend-il le droit de
régenter d’autres hommes?
--Il est le pouvoir! s’écrie Kammitz d’une voix forte, et aucun peuple
ne peut grandir sans un pouvoir qui le dirige.
--Et les autres nations qui n’ont pas de kaiser? Qui gouverne, en
France; qui, aux Etats-Unis?
--Le roi Franc et l’empereur Dollar. Heureux le peuple qui n’a pas à
s’incliner devant une semblable autorité!
--Tu ne saurais me convaincre, Kammitz. Je conserve l’opinion que je
dois à un autre ami, animé de sentiments plus nobles que les tiens.
--Tu parles de Grotthauser?
--De lui-même.
--Ignores-tu son sort?
--Je l’ignore.
--Je suis venu pour te l’apprendre... Il est entre nos mains. Hier, il a
été arrêté; aujourd’hui, la cour martiale prononce son arrêt, et,
demain, la sentence...
Thor voit une nuée d’étoiles scintiller et s’interposer entre lui et son
interlocuteur; il veut crier, mais aucun son ne sort; il reste figé
devant son camarade; ce dernier grandit, grandit jusqu’à atteindre la
taille d’un géant et sa silhouette familière s’érige, maintenant,
menaçante, comme un mur de rochers.
--...Et la sentence? gémit le délirant.
--La sentence: douze balles dans la peau!... Est-il répondu dans un
grondement de tonnerre, tandis que le scintillement des étoiles se noie
et se perd dans la fumée et dans le sang...
IX
Dehors, l’aube blanchit. Dans la lucarne carrée de l’étroite cellule,
les premières lueurs d’un jour indécis flottent et se glissent à travers
les barreaux de fer. Le froid filtre par les crevasses, par les fentes
des moellons mal assemblés; l’air, empuanti, sent la pourriture et donne
la nausée. Du plafond suinte une humidité abondante qui inonde le sol
d’une boue visqueuse.
Où donc Tornten est-il?
Il se le demande, car il éprouve et vit ce spectacle; ses yeux
reflètent, son esprit embrasse le triste spectacle de misère et
d’horreur sans qu’il ait lui-même l’impression de froid et d’humidité,
sans que l’odeur de charogne pénètre ses sens.
Ce n’est pas lui qui est dans le cachot lugubre, assis sur le tabouret
devant la misérable fenêtre ou étendu sur le lit de camp, où repose
pourtant un corps.
A-t-il la faculté de planer au-dessus de toutes ces laideurs ou bien les
contemple-t-il simplement par une ouverture du réduit? Mais non, il peut
s’y déplacer, s’approcher de l’étroite lucarne et regarder en bas, dans
la cour de la forteresse. Rien ne l’empêche de se pencher sur l’hôte
silencieux du lit de camp, où il reconnaît Grotthauser qui dort là d’un
sommeil agité, peuplé de cauchemars et de visions d’horreur. Dans ce
moment même, en effet, il a de grands gestes de bras comme pour
repousser une apparition terrifiante.
Il s’éveille.
--Jacob! a crié Tornten.
Le dormeur s’est redressé, s’est assis sur le bord de sa couchette, a
caché sa tête dans ses mains, mais n’a pas paru l’entendre.
--Jacob! a répété Tornten, en essayant d’enfler la voix.
Mais elle retentit si sombre et si creuse que lui-même en est saisi
d’angoisse.
De son côté, Grotthauser n’a pas un mouvement vers son ami; rien
n’indique qu’il ait perçu son appel. Thor pose la main sur l’épaule du
prisonnier et le secoue, mais il ne s’éveille pas de sa rêverie et n’a
pas l’air d’avoir senti le contact; il soupire profondément et persiste
dans son indifférence.
...Et Thor de Tornten découvre ainsi qu’il n’est lui-même qu’une Idée.
* * * * *
Le jour naissant, d’un gris de plomb, monte à travers les barreaux de la
cellule et Thor distingue de plus en plus nettement Jacob Grotthauser et
son ambiance.
Derrière l’huis se fait entendre un bruit de voix et de pas. Une clef
grince dans la serrure et la porte s’ouvre. Dehors, dans un couloir qui
flaire le salpêtre et la vermine, des soldats s’alignent à la lueur
d’une lanterne.
Un officier entre, suivi de deux gardiens. Il s’adresse à l’homme
taciturne, toujours assis sur le rebord du lit de camp:
--Jacob Grotthauser, prononce-t-il.
Celui-ci se redresse en s’écriant:
--Est-ce donc déjà l’heure?
--Elle est proche... Ne me rendez pas ma tâche difficile.
Parmi les soldats, devant l’entrée du cachot, apparaît un civil qui
pénètre dans la cellule. C’est le prêtre qui va assister le condamné
dans son dernier voyage. Il place son bras sous celui de Grotthauser et
entraîne doucement le petit homme barbu au dehors.
Thor de Tornten veut crier, car il sait maintenant ce qui va se passer,
mais il sent que sa voix ne rend aucun son. Il suit, par les couloirs
étroits et moisis, les soldats qui escortent et encadrent Grotthauser;
il entend les paroles consolatrices du pasteur; lui-même voudrait parler
à son ami, la douleur l’étreint; mais ses efforts restent vains, il
flotte comme une Idée derrière le cliquetis des armes et assiste,
impondérable et impuissant, à toute la cruauté du spectacle.
Ils arrivent dans la cour qui semble plus sombre encore en ce moment
même où toute la lumière du matin l’emplit. Entre les pavés pousse une
herbe d’automne d’un vert grisâtre; gris sont les murs, gris est le ciel
qui éclaire cette minute, gris semblent à Thor de Tornten les visages
des nommes casqués, et gris encore les traits du condamné et du pasteur
qui l’assiste.
L’officier lit la sentence. Thor l’entend mot pour mot, mais les mots
n’ont pas de sens pour lui; quelques-uns, seulement, isolés, accrochent
son esprit et sa mémoire.
...Haute trahison... Participation à la révolte... Conseil de guerre...
Cour martiale... Mort!...
Mort! ce dernier mot l’a frappé comme un coup de massue.
Atterré, il s’élance vers Jacob Grotthauser qui n’a pas entendu la voix
monotone du greffier, mais il constate à ce moment qu’il n’est visible
pour personne, ni pour le condamné, ni pour ses bourreaux, et,
cependant, lui-même il perçoit les exhortations du pasteur et la réponse
de Grotthauser:
--C’est bon, mon révérend, je crois à tout ce qui, dans ce monde, est, a
été ou sera bon et grand; et nul ne l’a été plus que Jésus-Christ, soit
comme fils de Dieu, soit comme fils de l’homme.
Ensuite il s’écarte et parlemente avec l’officier:
--Non, je ne veux pas de bandeau!
--A votre aise!
Jacob Grotthauser marche seul jusqu’au mur où il va recevoir la mort.
Personne ne le conduit, seul Thor est à son côté. Mais il sait qu’il
flotte invisible autour de l’ami d’enfance.
Le condamné se redresse devant le peloton. Il semble à Tornten que
lui-même ait passé son bras autour de la taille de Grotthauser. Les
larmes sont à ses yeux, des sanglots le secouent, mais aucun des hommes
qui sont en face, alignés, ne voit ses pleurs.
--Jacob, je suis près de toi, dit-il de tout son cœur.
Mais celui qui va mourir ne l’entend pas.
Les soldats manœuvrent leurs armes qui vibrent en un cliquetis sec;
les bouches sombres des canons ouvrent, en face du condamné, leurs trous
noirs. Thor les voit comme lui; un silence inhumain règne alentour:
--Feu!
Dans la détonation des fusils, dans l’éclair qui lance la mort, Thor de
Tornten hurle de douleur, comme une bête blessée.
* * * * *
Thor est seul auprès du mort. Un silence profond pèse sur lui. Les
hommes ont quitté le lieu du supplice.
La dépouille de Jacob Grotthauser gît le long du mur, à l’endroit même
où le condamné s’est affaissé. Tornten croit avoir été, lui aussi,
atteint par les coups de feu.
Une atroce sensation de brûlure lui a traversé le crâne, comme si une
balle l’y avait frappé. Il lui semble, maintenant, qu’un feu d’enfer
flambe dans sa tête et sa douleur croît, d’instant en instant, jusqu’à
devenir d’une violence inouïe. Il pense être accroupi devant le corps de
son ami, mais encore une fois il sent qu’il flotte autour de lui.
Il le voit de la sorte, allongé dans l’immobilité d’une dernière
convulsion, comme grandi par la mort. Les trous béants des blessures lui
apparaissent comme des bestioles hideuses, sanglantes, au visage, à la
poitrine, au ventre. La bouche est restée entr’ouverte et, dans la fente
des lèvres barbues, brille l’émail des dents. Au bout des bras, qu’a
déjà envahis la rigidité de la mort, les poings se sont crispés et Thor
croit lire une malédiction dans les yeux ouverts, inhumains et troubles
de son ami mort.
Il se penche et l’embrasse au front. Mais, horreur! à ce contact, il lui
semble que la tête a remué. Il recule et regarde les traits du cadavre
qui, subitement ont repris l’animation de la vie.
Ne se trompe-t-il pas?
Les yeux du mort ont maintenant retrouvé leur ancienne expression. Jacob
Grotthauser lui rit, de son sourire cordial et familier, il parle même:
--Es-tu venu, ami, me rappeler ma promesse?
--Quelle promesse?
--Je te conduirai là où tu pourras assouvir ta vengeance.
--Tu es mort! s’écrie Thor horrifié, mais, quand il veut se relever, la
main du mort qui l’a saisi au poignet l’immobilise.
--Reste, ne te sauve pas, murmure la voix de Grotthauser, et suis-moi,
car le même esprit nous guide et tous deux nous sommes également morts.
«Viens, la route est longue que nous avons à parcourir avant que le
soleil ait atteint la moitié de sa course.
La résistance de Thor cesse; il se relève, en même temps que le mort et
laisse Grotthauser, qui continue à tenir sa main, le diriger comme il
ferait d’un aveugle.
Ils traversent ainsi la cour pavée, parviennent au porche fermé qui
s’ouvre devant eux, et sortent dans la campagne. Sous leurs yeux, une
route s’allonge à l’infini, si loin, si loin, qu’à l’autre bout ce n’est
plus qu’un point à peine perceptible. A droite et à gauche s’alignent
des rangées d’arbres entre lesquelles la chaussée s’étend, nue et
déserte.
Et ils cheminent, ils cheminent interminablement et sans répit. Le
compagnon de Thor ne lâche pas sa main hésitante. Chaque fois que
l’ex-officier veut s’arrêter, et il lui semble, à chaque instant, qu’il
lui faille interrompre sa marche, l’autre resserre son étreinte et
l’entraîne. Parfois, aussi, il dit d’une voix sourde:
--Viens, la vengeance t’attend!
Combien de temps ont-ils marché? Un temps prodigieux, à coup sûr, mais
Thor ne peut l’apprécier. Il se sent las, endolori, lorsqu’il voit enfin
la longue route aboutir à un but. Elle pénètre dans une ville. Des
alignements de maisons remplacent, de part et d’autre, les longues files
d’arbres. Mais elles sont vieilles, tortues, bancales et branlantes. Les
fenêtres semblent des yeux d’aveugles; derrière leurs persiennes closes,
nul visage humain ne paraît.
Mais cette vision ne dure pas longtemps. Maintenant ce sont, parmi des
jardins riants, des palais somptueux et toute la féerie de la richesse
accompagne les pas des deux voyageurs. Derrière les grilles, Thor voit
des pelouses bien tenues, d’un gazon vert et dru, au milieu desquelles
scintille l’eau des étangs peuplés de cygnes, enjambés par de légers
ponceaux.
Mais d’hommes, toujours point. Le décor prestigieux n’est habité que par
la solitude et le silence.
Enfin, les voyageurs parviennent à un portail fermé. Jacob Grotthauser
le heurte du poing et il s’ouvre. Un parc, avec de vieux et beaux arbres
s’étend d’autre part et accueille Thor et son guide.
Tornten reste interdit. Il croit reconnaître le paysage.
--Qu’as-tu? Pourquoi hésites-tu? lui demande son ami mort.
--Je crois que nous sommes à Amerongen.
--Qu’importe où nous sommes, si nous y trouvons ce que nous cherchons.
Tornten essaie de s’arracher à l’étreinte de son camarade, mais déjà une
apparition qui surgit dans la verdure du parc s’est emparée de son
attention.
C’est un homme qui marche lentement, là-bas, au long d’une allée. Il
porte une canne à béquille et s’en sert pour décapiter distraitement
quelques tiges de plantes qui poussent en bordure de la pelouse.
Thor de Tornten n’a pas de peine à identifier l’image, car il l’a vue,
maintes fois, sous les ombrages du parc d’Amerongen. Il lui semble
revenir aux jours de paix qu’il a vécus alors, en ce même endroit, hors
les frontières de son pays.
Jacob Grotthauser s’arrête et retient son ami d’une main de fer.
--Le vois-tu, Tornten?
--Oui, c’est lui!
Thor pense à Carry; il revoit, dans les rues sombres de Berlin, les
hommes jetés bas par la fusillade. La colère s’empare de lui.
Il pousse un cri et s’élance, mais son cri n’a pas de répercussion et
son mouvement passe inaperçu. Il n’en bondit pas moins vers
l’apparition; ses mains s’accrochent au col du proscrit. Elles n’ont
saisi que le vide; ce sont bien les traits, la stature du souverain
déchu,--il les connaît trop pour s’y tromper--mais il semble à Tornten
que le banni, inconscient de sa présence, passe au travers de lui.
Et, par là, Thor reconnaît que pour celui-là aussi il n’est qu’une Idée;
il comprend qu’il n’est qu’une Idée pour des centaines, des milliers
d’êtres et qu’il n’a pas plus le pouvoir d’émouvoir celui-là que tous
les autres.
Car le kaiser poursuit sa route, insoucieux; un sourire erre sur son
visage, à l’ordinaire si grave et rien ne montre qu’il ait senti passer
le souffle de haine qui s’est abattu sur lui, sans défense, pour
s’évanouir aussitôt ensuite.
Derrière lui, Thor s’est écroulé; il sent, maintenant, l’étreinte du
Néant qui, soudain, dépeuplé de songes, mais d’autant plus effroyable et
irrésistible, s’abat sur lui. Il se débat en une résistance désespérée,
mais la mort le tient de toute sa puissance.
Une fois encore, il croit voir le visage de Jacob Grotthauser, marqué
des stigmates de la mort, se pencher sur lui; il sent l’ami qui l’a
précédé dans la tombe, caresser doucement encore son front douloureux;
puis, tout de suite, c’est Carry qui survient, qu’il appelle dans un
désir passionné.
Puis, enfin, il sombre dans l’abîme d’où il n’est pas de retour et
s’enfonce toujours plus loin... plus loin...
* * * * *
--Il est mort! s’écria le professeur qui, en se redressant, venait de
laisser retomber le bras inerte de Tornten, dont il avait, tout à
l’heure, tâté le pouls.
Et, comme Carry Bolton sanglotait et donnait libre cours à ses larmes
réprimées à grand peine pendant la douloureuse agonie du blessé, le
vieux médecin, plein de cordialité, continua:
--Vous pleurez, miss Bolton, comme si quelqu’un de très cher vous était
enlevé.
--Je suis vivement affectée par cette mort, en effet, à cause de
l’enfant qui tenait tant à son père, murmura-t-elle en rougissant
beaucoup.
--Croiriez-vous, par hasard, miss Bolton, qu’il soit mauvais ou honteux
d’aimer? Non, mon enfant, les belles natures seules éprouvent cet
admirable sentiment dans toute sa sincérité. Et je puis en témoigner,
moi qui vous ai observée durant ces cinq jours et ces cinq nuits, vous,
vous n’êtes pas de celles qui ne voient dans l’amour que des droits,
vous en préférez les devoirs.
«Il faut que je vous laisse, fit encore le docteur en jetant un dernier
regard sur le lit où le mort reposait de son dernier sommeil, car j’ai à
faire part du décès de leur ami à ces deux messieurs qui attendent des
nouvelles, dans la pièce voisine.»
Il quitta la chambre spacieuse et riante où, à l’hôpital, Thor de
Tornten avait passé les dernières heures de sa jeune existence. Et, si
la curiosité n’avait pas été un sentiment inconnu pour lui, il aurait pu
voir en se retournant, auprès du lit du trépassé, Carry Bolton à genoux,
enfouir en ses mains son frais visage et continuer de pleurer celui qui
n’était plus.
Le vieux médecin passa dans le salon d’attente où Jacob Grotthauser et
le comte Kammitz s’entretenaient à voix basse, près d’une fenêtre. Ces
deux hommes avaient appris à se connaître ici même, depuis peu de jours,
au chevet de leur ami et s’étaient sentis unis dans leur commune
sollicitude pour sa souffrance.
Ils observaient anxieusement le visage grave du professeur, et, avant
même qu’il eût parlé, ils avaient compris.
--Messieurs, déclara le praticien avec émotion, le lieutenant de
vaisseau Thor de Tornten a subi le sort dont aucune main humaine ne
pouvait le préserver. Il vient de franchir, il y a quelques instant à
peine, le seuil de l’éternité.