Jacob Grotthauser et le brillant officier qui était avec lui courbèrent

la tête; le silence régna dans l’appartement, peu élégant, mais

convenable toutefois, où ils se trouvaient réunis.

Le professeur reprit alors la parole:

--J’ai dû, lorsque votre ami me fut confié, cinq jours après le fatal

accident du balcon de Dahlem, attirer votre attention sur la gravité de

son cas. L’espoir de le guérir, par une intervention chirurgicale, cette

fracture complexe de la boîte crânienne était tellement minime que j’ai

préféré laisser à la nature le soin d’accomplir ce miracle.

Malheureusement, il ne s’est pas produit. Le lieutenant de vaisseau Thor

de Tornten a été pris d’une fièvre traumatique de la plus extrême

violence et, tombé dans le coma, n’a plus, depuis, repris connaissance.

--C’est atroce! gémit Jacob Grotthauser. Quand je pense que, quelques

heures avant l’accident--si l’on peut ainsi dire--nous devisions

amicalement tous deux dans le train de Hanovre! Un homme si bien

portant, si vigoureux!

--Un homme magnifique, approuva Kammitz en hochant la tête.

Le médecin haussa les épaules:

--Il a reçu un coup à déraciner un arbre.

Il y eut un long silence qu’interrompit enfin Grotthauser:

--Notre devoir, en qualité d’ami du défunt, est de vous remercier,

monsieur le professeur, des bons soins que vous avez bien voulu lui

prodiguer.

--Et, ajouta Kammitz, nous désirons vivement voir une fois encore la

dépouille de notre ami.

--Le remerciement est superflu et votre désir par trop naturel, répliqua

le médecin. Entrez dans la chambre mortuaire. Vous avez témoigné, au

cours de cette journée, trop d’attachement à votre ami pour que ce ne me

soit un devoir en même temps qu’un plaisir de pouvoir déférer à votre

désir.

Il ouvrit la porte et laissa les deux hommes en franchir le seuil,

tandis qu’il s’éloignait.

* * * * *

Le soir qui suivit l’enterrement de Thor de Tornten, les lieutenants de

vaisseau que nous connaissons se trouvaient de nouveau réunis dans le

cabinet du Schwanbach, comme le jour où leur ami défunt était venu les y

rejoindre.

Mais il n’y régnait plus le même entrain; les esprits étaient émus et la

conversation traînait péniblement entre les amis.

--Ainsi, le sort frappe les meilleurs et en fait le jouet de ses

fantaisies! prononça le comte Kammitz, revenu profondément affecté de la

tombe de son camarade. Qui aurait cru qu’un Thor de Tornten quitterait

la vie d’aussi misérable façon?

--Ah! les femmes, répondit Rittersdorf. Quand elles s’en mêlent, le

meilleur des hommes ne pèse pas un fétu avec elles.

--Laissez donc les femmes! objecta Arno de la Rieth. Il est loin d’être

établi que celle de Tornten se trouvait chez le capitaine d’Unstett

quand son mari est entré chez celui-ci.

Rittersdorf eut un sourire ironique.

--Croyez-vous que cela ait besoin d’être établi? Pensez-vous, Rieth, que

notre pauvre Tornten se serait jeté par-dessus le balcon avec le

capitaine d’Unstett par simple sport.

--Messieurs, intima le comte Kammitz, je vous prie de ne plus parler de

ce scandale; il est bien assez pénible qu’il ait fait le tour de la

société et que chaque jour donne naissance à de nouvelles versions de ce

drame nocturne, qui n’eut pas de témoins.

«Tornten est mort; c’est pour nous le plus triste. Le reste ne nous

regarde pas. Pour mon compte, je n’ai entrevu Mme de Tornten qu’une

seule fois dans ma vie, et je ne saurais dire comment elle est.

--Une fort jolie femme, assura Rieth devenu rêveur.

--Tout de même, quel aveu de sa faute que de n’avoir pas trouvé bon de

venir une seule fois au chevet de son mari mourant, ajouta l’aîné des

Walding.

--C’est inimaginable! glapit le cadet du bout de la table.

--Je demande encore une fois qu’on fasse le silence sur cet incident,

insista le comte. Pour nous il est clos.

--Je voudrais encore savoir quelque chose, interrogea Rittersdorf;

qu’est devenu ce fameux capitaine de cavalerie d’Unstett, qui fut la

deuxième victime du drame?

--Il semble avoir définitivement perdu l’usage de sa jambe gauche,

affirma Kammitz; il aura donc conservé un souvenir inoubliable de cette

affreuse nuit.

--Il aurait fallu que notre pauvre Tornten l’apprît!

--Il a eu une agonie si pénible! Comment sa vigoureuse constitution

s’est-elle comportée en face de la mort?

--Ah! Kammitz, ce fut atroce. La première fois que j’ai été le voir, il

se débattait dans le délire de la fièvre.

--Que n’a-t-il raconté à tort et à travers! rappela Sellenkamp. Il

devait avoir sous les yeux d’effroyables hallucinations, car il poussait

des cris atroces et c’est à peine si l’on parvenait à le maintenir sur

son lit.

--Une fois que je me trouvais auprès de lui, raconta Kammitz, il nous a

tous appelés par nos noms et il ne semble pas, dans son délire avoir eu

pour nous des sentiments bien tendres! Une chose aussi que je ne

m’explique pas, c’est de l’avoir entendu prononcer, à diverses reprises,

le nom de Juan-Fernandez.

--Mon Dieu, le délire dénature tout, expliqua l’aîné des Walding. Il a

bien parlé du kaiser, sans cacher des sentiments de haine pour lui!

--Je crois que dans la fièvre on peut rêver assez fortement pour avoir

la sensation de se trouver au milieu des événements, fit entendre

Sellenkamp après un moment de réflexion; c’est du moins ce qui m’est

arrivé quand j’ai eu ma pneumonie. Des visions se suivaient l’une,

l’autre, et, plus tard, je me suis rappelé certaines scènes avec une

effrayante précision.

--Possible! approuva le comte Kammitz, et il n’est pas douteux que le

délire de Tornten ait été inspiré par les derniers événements, si

puissamment marqués, qui ont précédé sa blessure. Ses conversations avec

ce M. Grotthauser--qui, à ses idées politiques près est un fort galant

homme--ont pu déterminer, à l’égard du proscrit d’Amerongen, des

sentiments dénués d’aménité.

--Grotthauser? C’est bien ce petit monsieur avec toute sa barbe que j’ai

vu une fois dans la salle d’attente de l’hôpital? s’informa Rittersdorf.

--Lui-même.

--En voilà un auquel j’aurais aimé à dire ma façon de penser. Il est

d’ailleurs, si je ne me trompe, membre du Conseil national?

--En effet, il y siège au centre gauche. Mais c’est, comme je vous l’ai

dit, un homme aimable, cultivé, qui était intimement lié avec Tornten.

Il s’est beaucoup préoccupé du blessé; tous les jours il est venu le

voir.

--Et cette jeune fille qui a soigné Tornten et qui ne l’a pas quitté?

questionna encore Heinz de Walding.

--Ah! en cela, j’envie le mort, s’écria Arno de la Rieth, dont la nature

était romanesque, car cette jeune personne l’a bien aimé.

--Vous êtes dans le vrai, je crois, appuya Kammitz songeur. Je vous

dirai, sous le sceau du secret, messieurs, que, lorsque je suis entré

avant-hier dans la chambre mortuaire, j’ai vu cette jeune fille

agenouillée au pied du lit et donner au défunt un long baiser d’amour.

--Oui, l’amour passe les bornes de la vie, affirma de la Rieth, mais le

cas est d’autant plus curieux que la jeune Anglaise n’avait vu Tornten

qu’une fois avant son accident. Ce dût être le coup de foudre.

--Cela arrive, déclara mélancoliquement Paul de Walding, dont les

passions ont presque toujours été malheureuses.

On garda le silence autour de la table, tandis que le vin circulait.

La voix de Sellenkamp se fit entendre de nouveau:

--Est-il vrai que le kaiser reste en Hollande?

--Qui peut savoir ce qu’en ont décidé les sages de l’Entente?

--Les sages, railla Kammitz, se seraient mis d’accord pour laisser

tomber le procès du kaiser; mais les cerveaux creux, qui veulent goûter,

jusqu’à la lie, l’ivresse du triomphe, ne désarment pas.

--L’Amérique a déclaré qu’elle s’en désintéressait.

--Elle ne sera pas la seule. J’espère que cette honte nous sera

épargnée. Mais qui peut prévoir les événements, dans cet univers si

fertile en surprises?

--Tout est possible, prononça Sellenkamp, même l’éventualité d’un retour

du kaiser.

Kammitz hocha la tête:

--Je crains, mon cher Sellenkamp, que notre défunt ami Tornten ait eu

raison de dire que ce retour ne nous procurerait qu’un minimum de

bonheur. On peut penser du kaiser ce que l’on voudra, mais, après toutes

ces secousses, ce qu’il nous faut, c’est du repos, encore du repos et

toujours du repos!

Et il eut un haussement d’épaules en remarquant que ses paroles

soulevaient déjà autour de lui des controverses irritantes, au milieu

d’une explosion de colère du fait de ses amis.

FIN

* * * * *

1388-2-22.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris.

* * * * *

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9, Rue Antoine-Chantin--PARIS (XIVe)

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_12 Tirages spéciaux sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma et

sur papier alfa._

Imp. Henry Maillet, 3, rue de Châtillon

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Fautes corrigées:

pas bien bien d’aplomb=> pas bien d’aplomb {pg 51}

Thor se mordait le lèvres=> Thor se mordait le lèvres {pg 52}

oficiers de marine=> officiers de marine {pg 99}

avec son mouveemnt de voyageurs=> avec son mouvement de voyageurs {pg

120}

uen aventure=> une aventure {pg 121}

une végétaion exubérante=> une végétation exubérante {pg 135}

les événements qu’ils=> les événements qu’il {pg 149}

Thor, c’est nous qui aurons eu raison=> Thor, c’est nous qui aurons eu

raison {pg 177}

Il la rpresse si fort contre lui=> Il la represse si fort contre lui {pg

189}

Vite, courez le cherchez=> Vite, courez le chercher {pg 229}

sollicitude pour sa souffranec=> sollicitude pour sa souffrance {pg 247}

quelques instant à peine=> quelques instants à peine {pg 248}

boître cranienne=> boîte crânienne {pg 248}

La débâcle impériale: Juan Fernandez · 第 14 / 14 段