La plus grande obscurité s’est répandue dans les rues, alors que Tornten

se rappelle parfaitement qu’à son arrivée, les réverbères brillaient

tout le long de l’avenue. Cette circonstance ne fait qu’accentuer la

lueur qui emplit le ciel, au Nord, et qui est passée, maintenant, au

rouge vif.

La fusillade crépite toujours, comme un martèlement léger dans le

lointain, mais, par intervalles, une voix plus grave gronde, dont le

tonnerre se rapproche de façon terrifiante. Des feux d’artillerie se

déchaînent par-dessus la ville, si durement éprouvée déjà.

Le vacarme semble celui d’une grande bataille qui se déroulerait là-bas,

autour du foyer d’incendie et qui menace de détruire tout ce que la

civilisation et le génie de la race sont parvenus à rassembler ou à

construire.

Et pour quelle cause cette nuit de terreur! pense Tornten, qui reste

comme figé, debout, devant, la porte de la villa.

Cependant, une lumière brille dans l’obscurité, le phare de

l’automobile; fidèle à sa parole, le chauffeur trapu, au collier de

barbe noire, n’a pas abandonné ses clients, mais il n’est plus seul et,

en approchant, on aperçoit, à la lueur de la lanterne, un étranger qui

s’appuye à la voiture et parle avec volubilité.

Lorsque l’homme du volant entend les arrivants, il leur crie en toute

hâte:

--Il faut nous presser, si nous voulons rentrer sans être inquiétés,

messieurs. Je viens d’apprendre que la bataille est déchaînée dans les

rues, avec la plus grande furie, depuis la place Alexandre jusqu’à la

porte d’Oranienbourg et même au delà. Mais on tire également sur

d’autres points, notamment le palais royal, dans _Sous-les-Tilleuls_ et

aux abords des gares et des établissements publics.

«Ailleurs, la populace met à profit les circonstances et pille les

quartiers de la ville non atteints par la bataille et totalement

dépourvus de garde. On arrête les voitures, on rançonne les voyageurs.

De police, il n’en est plus question et chacun se défend comme il peut.

Thor de Tornten est devant l’homme qui a donné ces renseignements au

chauffeur. Une curiosité le prend d’en entendre davantage.

--Est-ce que vos nouvelles sont bien fondées? La situation est-elle

vraiment si terrible?

--C’est plus horrible qu’on ne saurait le décrire, affirme l’inconnu.

Restez plutôt ici, je vous assure, et couchez n’importe où, dans le

voisinage. En ce qui me concerne, je ne voudrais pour rien au monde me

risquer à traverser Berlin en voiture par le temps qui court.

--Il y a le feu, au Nord?

--Tout le quartier paraît en flammes. J’ai eu l’occasion de parler à

deux gardes rouges blessés, qui me l’ont confirmé. Les impériaux furieux

déploient leur attaque et, des deux côtés, l’artillerie est entrée en

action.

--Qui a le dessus?

--Jusqu’à présent, les ouvriers; ils ont réussi, au prix de pertes

sanglantes, à repousser leurs adversaires. Devant la porte

d’Oranienbourg, ils ont passé par les armes, sans autre forme de procès,

une centaine de soldats réguliers prisonniers; on assure, en effet, que

les impériaux eux aussi fusillent impitoyablement tout individu pris les

armes à la main.

Thor frissonne et Jacob Grotthauser hoche la tête, comme pour marquer à

quel point, lui et le lieutenant de vaisseau, avaient raison.

Le chauffeur s’impatiente:

--Partons-nous?

--Oui, nous partons, répond Tornten, aussitôt résolu.

--Vous verrez bien jusqu’où vous irez, fait le donneur de conseils qui

hausse les épaules.

Carry monte la première dans le coupé, suivie des deux hommes. A peine

la portière est-elle refermée que la voiture, dont le moteur ronfle

doucement depuis un moment, se met en route.

Pendant les premières minutes du trajet, Thor et Grotthauser

s’entretiennent de ce qu’ils viennent d’apprendre de la bouche de

l’étranger.

--Il n’y a plus à en douter! de toutes façons une lutte criminelle, de

citoyen à citoyen, est irrémédiable, fait l’industriel attristé, et j’ai

peine à croire que la journée de demain apporte une décision. Si les

impériaux sont vainqueurs, il leur reste encore tout l’empire à

soumettre, et, si les braves qui luttent pour leur liberté et celle

d’autrui prennent le dessus, cela n’implique pas que la cause du kaiser

soit irrémédiablement perdue.

--L’ennemi extérieur n’a, du reste, pas dit son mot, ajoute Thor. Il

aura beau jeu à tomber sur ce pauvre peuple, tout meurtri par des luttes

intestines.

--Il n’y aura même pas à résister! Du moment que la paix intérieure

craque, l’Allemagne se trouve livrée, sans volonté, comme sans défense,

aux exigences des alliés.

--N’est-il pas effrayant, Jacob, que nous ayons tout prévu, que là-bas,

en mer, mettant les camarades en garde contre ce qui allait survenir,

tout cela ait pu se produire quand même?

--Ce qui est plus effrayant encore, c’est que tout ait lieu en faveur

d’un seul et qu’un peuple entier verse son sang parce qu’un tyran veut

régner.

Il se fait un silence et la voiture poursuit sa route; le bruit de la

bataille continue cependant à résonner aux oreilles de Thor et, chaque

fois que son regard se penche à la portière, il s’emplit de la lueur

sanglante qui rougit le ciel nocturne.

Les détonations, les craquements sinistres semblent devenir de plus en

plus distincts, comme si la voiture se rapprochait à chaque moment du

théâtre des événements.

Tout à coup, comme l’automobile aborde un virage à toute vitesse, avant

même qu’il soit achevé, le chauffeur a brusquement mis les freins et

stoppé sur place.

Les voyageurs n’ont pu se rendre compte de ce qui se passe que déjà des

formes se dressent, comme à l’aller sur Dahlem, tout autour du véhicule

et que la portière s’ouvre.

Une rude voix crie dans l’obscurité:

--Dehors!

Mais la nuit n’est pas si profonde que dans les rues précédemment

parcourues; sur la place où l’automobile vient de s’arrêter si

brutalement flambent plusieurs feux de bivouac, et Tornten constate que

l’on se trouve au milieu d’un campement d’ouvriers.

Ils ont entouré la voiture.

Quelques-uns, dont les traits révèlent qu’ils n’ont pas envie de

plaisanter en cette nuit où le sang coule dans tout Berlin, ont dirigé

sur les voyageurs des fusils menaçants, tandis qu’aux deux côtés du

chauffeur d’autres, le revolver au poing, sont prêts à forcer son

obéissance à la moindre velléité de résistance.

La voix retentit encore dans l’intérieur de la voiture:

--Allons, dehors, et vivement!

Grotthauser saute le premier sur la chaussée. Thor le suit et aide Carry

à quitter l’auto. L’usinier se tourne vers celui qui les a interpellés,

se nomme et décline les qualités qui doivent le faire bienvenir aux yeux

de ces gens.

--N’importe qui peut m’en dire autant, répond le chef du groupe, un

petit homme courtaud, aux cheveux rouges. Moi, je ne vous connais pas.

Grotthauser s’irrite et cherche dans la poche intérieure de son

vêtement.

--Je puis justifier mon dire, réplique-t-il.

Mais au bout d’un instant il retire, tout décontenancé, ses mains vides

et déclare:

--J’aurai perdu mes papiers!

--Voyez-vous cela!... Ah! il fait bon ne pas se laisser intimider,

raille le garde rouge, féroce. Vous m’êtes maintenant, cher monsieur,

plus suspect qu’avant. Remontez en voiture, vous et vos compagnons; nous

allons nous rendre au commando du groupe N. E., place Alexandre; vous

vous y expliquerez et l’on décidera ce qu’il faut faire de vous.

Grotthauser s’effare.

--Place Alexandre? Mais nous n’avons rien à faire de ce côté! C’est là

que la lutte est le plus ardente et, ici, nous sommes presque rendus...

--Peut-être monsieur ne supporte-t-il pas le bruit de la fusillade?...

ironise le rougeaud. On pourra lui procurer un peu de coton pour se

boucher les oreilles... Mais, pour l’instant, continue-t-il en reprenant

son sérieux, avec une affectation de politesse, vous voudrez bien me

faire le plaisir personnel de remonter en voiture et de faire vite, car

je vous accompagne et je n’ai pas de temps à perdre.

Grotthauser veut encore soulever des objections, mais déjà l’un des

individus l’empoigne et le rencoigne dans la voiture. Tornten, qui a

d’abord aussi pensé à résister, y renonce pour l’amour de Carry et

reprend, sans y avoir été contraint, la place qu’il occupait

précédemment.

Derrière lui, le chef de la bande grimpe et s’installe à côté de

Grotthauser, qui fait lui-même face à Tornten et la jeune fille. Mais ce

n’est pas tout: à droite et à gauche, deux gaillards déterminés viennent

s’asseoir, jambes de-ci, jambes de-là, sur le plancher de la voiture, en

laissant naturellement battre les portières; près du chauffeur, sur les

marchepieds et même à l’arrière, sur le réservoir à essence,

apparaissent également de farouches silhouettes.

Les ressorts plient sous ce poids inaccoutumé et le chauffeur, furieux,

se rebiffe:

--Comme cela, je ne peux pas marcher!

--En avant, jeune homme, à moins que tu n’aies un goût prononcé pour les

pruneaux, intime l’un de ses voisins.

Et déjà le lieutenant de vaisseau a cru entendre le crissement d’un

revolver qu’on arme.

L’homme se décide à partir; la voiture démarre, lentement d’abord, puis

plus vite, et glisse le long des rues toujours obscures. Elle court

droit à travers les quartiers du sud, vers la place Alexandre, foyer de

la lutte.

A chaque tour de roue les bruits de la bataille vont s’accentuant.

Bientôt, c’est un tel déchaînement qu’on ne pourrait entendre ses

propres paroles. Les hommes accroupis aux pieds de Thor, et qui n’ont

cessé de parler jusqu’alors, se taisent eux-mêmes. Une lourde

préoccupation pèse sur tous les occupants du véhicule.

Des flammes viennent déjà lécher les toitures et le vent qui s’est levé

chasse des gerbes d’étincelles vers le ciel incandescent. Des gens,

chargés de tout ce qu’ils ont pu sauver, fuient à l’encontre de

l’automobile; des cris, des appels déchirent l’espace; des voitures

encombrées de blessés, des éclopés qui peuvent encore se traîner, des

files de soldats réguliers prisonniers, que leurs gardiens poussent

devant eux à coups de crosse, circulent en tous sens et tracent un

tableau d’inoubliable détresse.

A un moment donné, la voiture s’arrête sur l’ordre du rougeaud, qui crie

à un garde rouge venant à l’opposé:

--Comment cela va-t-il là devant?

--Bien! Il faudrait du renfort.

--Ceux de Rixdorf sont-ils arrivés?

--Depuis onze heures; mais il ne doit plus en rester, car ils ont été

pris dans un tir d’artillerie.

--Malédiction!... Et d’où attend-on du renfort?

--Le sais-je? répond l’homme, qui a déjà repris sa course.

Et l’automobile démarre.

On apprend bientôt que l’on arrive dans les rues où se trouvent les

dernières réserves de l’armée des ouvriers, qui, cette nuit, ont déclaré

la guerre au kaiser, et sont à coup sûr aussi bien commandés que les

fidèles de Guillaume de Hohenzollern. Partout on rencontre des signes

d’ordre et de discipline.

Grotthauser explique à voix basse ce que Tornten ne voit pas lui-même.

--Ici, dans cette rue latérale, il y a encore une centaine d’hommes; là,

où tu vois devant nous ce débit ouvert, se trouve une ambulance ou un

sous-secteur de commando. Nous avons tout prévu, tout organisé pour le

mieux. Le mouvement s’est déclenché quelques jours trop tôt pour nous,

mais on semble avoir eu l’esprit de ne rien changer à nos directives.

Maintenant, s’il veut être entendu, Grotthauser doit crier, car en

dehors de Tornten aucun des occupants de la voiture ne peut saisir ses

paroles tant est devenu violent le tapage de la fusillade et de la

canonnade, sans compter les autres causes de vacarme.

L’automobile, sur l’ordre du rouquin, se range devant un local dont

toutes les fenêtres sont éclairées au rez-de-chaussée. Il semble qu’on

soit à quelque cent pas à peine des combattants; la fusillade crépite,

le canon tonne sans interruption, dans le voisinage immédiat des

survenants.

--A qui cette voiture? demande une sentinelle qui se tient devant

l’entrée de l’immeuble.

--A nous, camarade, fait le chef des travailleurs, qui descend. Nous

l’avons arrêtée et amenée avec ses voyageurs, qui nous ont paru

suspects.

--On en trouvera l’emploi, dit le garde en s’effaçant. Avant une

demi-heure, nous serons forcés de filer d’ici.

--Où cela?

L’interlocuteur indique une direction derrière lui, celle d’où vient

l’automobile.

--Par là!

--Cela va donc si mal?

--Nous avons perdu beaucoup de monde sous les grosses mines; chaque

atteinte nous a coûté une position. Les impériaux progressent pas à pas.

Dans la rue Neuve-Royale et la rue de Prenzlau, il n’y a plus une maison

intacte. Ensuite, ç’a été l’incendie qui nous a enfumés... Je crains

bien que tout ne soit perdu!

L’homme à la toison rouge ne répond pas, mais se précipite dans la

permanence où de nombreux individus s’affairent autour d’une table à

laquelle les commandants de la garde rouge sont assis devant les plans

de la ville.

Thor, ainsi que Grotthauser et Carry, sont poussés dans la salle

derrière leur guide. Une épaisse fumée de mauvais tabac, des relents de

bière et de vin les prennent à la gorge dès l’entrée. On les environne,

on les ahurit de questions.

D’ailleurs, avant même qu’ils aient eu le temps d’y répondre, Jacob

Grotthauser est reconnu.

--Que vous est-il arrivé, monsieur le conseiller national? lui crie-t-on

de toutes parts.

Il rit d’un rire contraint et s’explique. Le chef à barbe rouge et ceux

qui ont procédé à son arrestation se précipitent et se confondent en

excuses. Il a la bonne fortune d’entendre Grotthauser demander qu’il ne

soit pas inquiété pour son erreur, et le petit homme, lui frappant

amicalement sur l’épaule, déclare qu’en somme il n’y a eu aucun mal.

Réintégré dans son prestige, il s’empresse de conduire Thor et Carry

dans l’arrière-boutique et de les y installer; mais comme il retourne

lui-même prendre place auprès du commandant supérieur et de son adjoint,

Thor s’attache à ses pas, mû par la curiosité de connaître le cours des

événements.

C’était bien comme l’avait dit la sentinelle.

Les troupes du kaiser semblent victorieuses sur toute la ligne. De Tégel

et de Pankow, elles ont avancé simultanément et conquis, dans un combat

de rues acharné, maison par maison, carrefour par carrefour.

Elles progressent à la faveur du canon, des lanceurs de mines et de

liquides enflammés, des grenades à mains; et quand le corps à corps ne

permet plus l’usage de ces armes, en bousculant à l’arme blanche les

insurgés.

Le nombre des victimes, dit-on à la table, est effroyable de part et

d’autre, car les vaincus se sont défendus avec énergie. Mais il semble

que la bataille ait été décisive et, précisément, les avis en

parviennent aux chefs des rebelles dans le moment que Thor et

Grotthauser approchent de leur groupe.

Un jeune gaillard, ceint d’une écharpe rouge, le bras maintenu dans un

bandage, rouge aussi de son sang, s’avance:

--D’où venez-vous? demande un homme brun, imberbe, qui paraît être le

commandant suprême et en qui tout dénote l’ancien officier de carrière.

--Je vous suis envoyé par le camarade Kruger, de la rue Alexandre.

--Eh bien?

Le jeune homme baisse la tête et répond d’une voix sourde:

--Tout est perdu!... Nous n’avons eu, d’abord, en face de nous que les

contingents réguliers venant du Nord; mais nous avons été refoulés dans

la rue Alexandre, et, maintenant, nous sommes débordés par des troupes

impériales qui viennent du côté de la porte de Francfort.

Un regard vers la carte et le chef insurgé pâlit:

--Avez-vous reçu des renforts?

--Oui, mais à peine de quoi combler les pertes depuis minuit. Devant les

lance-flammes, les gens se sauvent, car il n’y a pas à lutter.

L’homme à la carte se mord les lèvres; un silence se fait, qui dure

plusieurs secondes; puis le chef s’écrie:

--Les Saxons devraient être ici dans deux heures; alors nous pourrions

encore une fois tenter la chance. En attendant, il n’y a qu’à battre en

retraite le plus lentement possible.

«Camarade, s’adresse-t-il à un homme assis auprès de lui devant la

table, courez avec le reste de nos réserves et poussez vers l’Est.

Tâchez d’arriver au pont Janowitz, sans quoi les ennemis pourraient

passer par là et ce serait notre fin.»

L’interpellé s’empresse d’obéir, mais quelqu’un, dans les rangs pressés

autour du bureau, s’écrie:

--Nous ne pouvons pas rester ici! Les premiers réguliers débouchent à

l’instant sur la place Alexandre. Ils amènent des auto-mitrailleuses et

vont bientôt balayer tout le terre-plein.

--Jetez cent hommes dans la station du chemin de fer souterrain. C’est

le premier point à occuper au plus tôt.

--Trop tard! annonce alors un autre, qui accourt, essoufflé. La station

est aux mains de l’ennemi.

Le chef du commando bondit:

--Ce n’est pas possible! bégaie cet homme qui ne perd pas facilement

contenance.

--On n’a pas pu l’empêcher, renseigne le porteur de la nouvelle. Ils

sont arrivés par le rail et ont en même temps ouvert sur les bâtiments

une telle fusillade qu’il n’y avait pas à penser à la résistance. Je

crains que nous n’ayons pas un homme de sauvé dans cette affaire!

--Alors, filons!... Vite, hors d’ici! Avant dix minutes, il nous faut

être dans notre quartier général de la rue du Cloître.

Beaucoup des assistants sont enchantés de cette occasion de descendre

dans la rue et de porter la lutte dans les quartiers du sud; un petit

nombre rassemble papiers et cartes pour les emporter dans la fuite. La

plupart semble avoir subitement perdu la tête; en moins d’une minute, le

local est vide.

Thor et Grotthauser sont accourus auprès de Carry pour la mettre au

courant de ce qui se passe.

--Restons et attendons la troupe, dit la jeune fille.

--Il ne faut absolument pas que je tombe entre les mains des impériaux,

se défend Grotthauser.

--Et moi encore moins, appuye Tornten. Ils n’auraient qu’à croire que

j’ai pris part à la bataille!

--Alors, allons! fait simplement Carry.

A peine les trois fugitifs ont-ils atteint la sortie qu’ils perçoivent,

à travers le grondement du canon et le crépitement des fusils, les cris

et la bousculade des fuyards, qui dévalent par la rue Alexandre. Ce sont

des civils armés, d’autres qui ont jeté leurs armes pour trouver dans la

fuite un salut plus certain. Sans aucun doute, les impériaux sont sur

les talons des ouvriers en débandade et l’on commence à entendre, dans

la rue même, des coups de feu isolés.

--Maintenant, il n’y a pas une minute à perdre, s’écrie Grotthauser.

Sortons et longeons les maisons vers la rue Royale.

Il s’élance hors du local et, derrière lui, Thor entraîne et soutient

Carry. Il entend à ses oreilles le sifflement bien connu des balles.

Au bout de la longue rue, une auto-mitrailleuse vient d’être braquée et

commence son action meurtrière. Tornten voit autour de lui des hommes

s’affaisser, des mourants baigner dans leur sang, des fuyards franchir

les corps de ceux qui sont tombés et font obstacle à leur fuite.

Sans se douter qu’ils courent à leur perte, un grand nombre de fugitifs

s’engouffrent dans le local que Tornten et ses amis viennent d’évacuer.

Suivant le conseil de Grotthauser, le lieutenant de vaisseau et la jeune

Anglaise rasent d’aussi près que possible les murailles des maisons.

De là-bas, où les troupes impériales débouchent, arrive maintenant une

véritable pluie de projectiles, balayant tout ce qui se trouve sur la

chaussée. Par files entières, les fuyards tombent et leurs cris d’agonie

se confondent dans le vacarme des armes à feu.

Une gerbe de la mitrailleuse, qui prend la rue en écharpe, à gauche,

vient à un moment cribler le mur derrière Thor et ses amis. Des éclats

de pierres jaillissent autour d’eux, mais presque aussitôt le danger

paraît écarté provisoirement, car le mitrailleur, derrière son bouclier,

a réglé son tir et jugé préférable de le concentrer sur le milieu de la

chaussée.

--Nous ne pouvons pas aller plus loin, gémit Grotthauser, qui a presque

perdu le souffle. Entrons vite quelque part, ou je tombe.

--Il faut que nous trouvions un abri avant que la mitrailleuse nous ait

de nouveau repéré, crie en même temps Tornten.

Il presse Carry plus fortement contre sa poitrine, comme s’il pouvait

ainsi la protéger de la mort qui vole autour d’eux. Devant lui se dresse

une maison, avec un avant-corps qui leur offre un couvert. Il y court.

Mais soudain le frêle corps de la jeune fille qui pèse si peu à son bras

frémit, puis se détend et s’affaisse le long de lui.

--Qu’as-tu, Carry?

--Je crois que je suis touchée, gémit-elle tout bas.

Le cœur du lieutenant de vaisseau se contracte. En deux bonds il se

met, avec son fardeau léger, provisoirement en sûreté, sous le porche

voisin; son ami n’y arrive qu’après lui.

Ils s’y arrêtèrent, le souffle coupé.

--Carry est blessée, crie Tornten à l’industriel désolé.

Doucement, il la dépose sur le sol, en lui soutenant seulement la tête

sur son bras. A la lueur de l’incendie, qui couvre le ciel de sa pourpre

inquiétante, il constate avec douleur que la jeune fille a fermé les

yeux et semble souffrir énormément. Il découvre aussi la blessure et un

cri d’horreur s’échappe de ses lèvres lorsqu’il aperçoit le petit trou

noir qu’a laissé la balle un peu au-dessous de l’épaule gauche.

--Elle se meurt, crie-t-il d’une voix retentissante.

Il cache sa figure entre ses mains, et c’est maintenant Grotthauser qui

soutient de son bras la jeune fille agonisante. Thor peut voir son ami

qui caresse doucement, avec pitié, le visage de la petite blessée.

Thor obéit. Son poing s’abat lourdement sur le chêne massif; mais le

hasard veut que, dans ce mouvement, il rencontre involontairement le

loquet... et la porte s’ouvre.

Grotthauser soulève le corps de Carry Bolton et s’empresse vers

l’intérieur de la maison. Une fois là, Thor de Tornten referme

soigneusement la porte derrière lui.

--Sauvés! dit l’industriel, qui tâtonne dans l’obscurité.

--Non, perdus, car la vie de Carry est menacée, répond Tornten brisé de

douleur et de crainte pour sa bien-aimée.

--Donne de la lumière!

Le lieutenant de vaisseau fait jaillir la flamme de son briquet, à la

lueur duquel les deux amis se voient dans un vestibule luxueux, d’où, à

droite et à gauche, des escaliers accèdent aux étages de l’immeuble.

--Je vais chercher le portier, propose Grotthauser, qui tient toujours

entre ses bras le corps de la jeune Anglaise.

--Inutile, on vient.

Une porte s’ouvre, en effet, vers la gauche, et un homme s’avance,

portant à la main une lampe. Il est vêtu comme en plein jour; le vacarme

de cette nuit de terreur l’a tenu éveillé.

--Qui êtes-vous et comment êtes-vous entrés dans la maison? crie-t-il

aux deux amis.

--La porte n’était pas fermée, répond le lieutenant de vaisseau. Sans

être aucunement acteurs de ce drame, nous nous sommes trouvés pris sous

le feu d’une mitrailleuse; cette dame est blessée. Aidez-nous à la

coucher et à faire venir un médecin.

Le concierge a examiné l’aspect des deux personnages; il devient plus

poli.

--Suivez-moi, je vous prie, fait-il.

Ils pénètrent dans la loge qui se trouve à gauche de la porte d’entrée.

La femme du concierge paraît et s’empresse auprès de la blessée. On

transporte celle-ci dans la chambre à coucher du couple. La bonne dame

défait la jaquette et la blouse de Carry et s’écrie, apitoyée:

--La pauvre! Elle est grièvement blessée!

Thor, dont toutes les pensées se concentrent sur Carry, se tient auprès

d’elle et contemple les mains diligentes de la concierge.

--Où y a-t-il un médecin?

--Il y en a un dans la maison.

--Vite, courez le chercher... Vite, je vous prie! implore le lieutenant

de vaisseau, qui pousse presque le portier dehors.

L’homme s’empresse. Des minutes tombent; Grotthauser s’est affaissé dans

un siège près du lit où Carry repose sans connaissance. Tornten tient

dans les siennes la main exsangue de la bien-aimée; la femme étanche

doucement le sang qui coule de l’épaule blessée.

Dans la pièce simplement meublée, on n’entend que la respiration

sifflante de Carry ou un sanglot qui s’échappe de la poitrine du colosse

blond, à ses côtés.

Le concierge reparaît. Il est accompagné d’un vieillard à barbe grise,

le médecin, qui a en toute hâte endossé une blouse blanche et pris à

tout hasard sa trousse de chirurgien.

Sans perdre de temps en salutations oiseuses, il court vers le lit où

l’on a déposé Carry, se penche sur celle-ci et examine attentivement sa

blessure.

La débâcle impériale: Juan Fernandez · 第 12 / 14 段